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Abou Dabi est pris au piège de son propre cauchemar

L’émirat avance lentement vers un conflit avec l’Iran qui pourrait l’exposer et le rendre vulnérable lors d’une future troisième guerre du Golfe
Mohammed ben Zayed, prince héritier d’Abou Dabi, lors d’un sommet arabe à La Mecque (AFP)

Abou Dabi est en panique. Son prince héritier, Mohammed ben Zayed (MBZ), a soutenu toutes les mesures prises contre l’Iran.

La sortie des États-Unis de l’accord sur le nucléaire avec l’Iran, les sanctions contre Téhéran, la création d’un OTAN arabe, la tenue d’une conférence « anti-Iran » en Pologne, la désignation du corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) iraniens en tant qu’organisation terroriste.

Tout cela dans le but de positionner son petit émirat comme un pilier essentiel de la politique de Washington à l’égard de la République islamique. Et maintenant, c’est l’heure du retour de bâton.

Trois attaques contre des installations pétrolières et un pipeline saoudien ont brutalement mais efficacement révélé la vulnérabilité d’Abou Dabi à des attaques partout dans le Golfe, et bien au sud du détroit d’Ormuz, dans l’éventualité d’une troisième guerre du Golfe.

Il y a eu un certain nombre d’autres attaques, toutes revendiquées par les Houthis au Yémen, mais une de ces attaques n’a pas été revendiquée.

Quelques jours avant que des mines marines aient été prétendument placées sur quatre pétroliers au large du port de Fujaïrah au début du mois dernier, un puits de pétrole émirati dans le Golfe a été touché, selon une source émiratie bien placée. 

« Les dégâts étaient limités et, à l’instar des autres mines, cette attaque visait à envoyer un message », a déclaré la source sous couvert d’anonymat.

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« Cela a causé des dégâts, mais pas énormes. Cela nous inquiète fortement. [Le conseiller américain à la sécurité nationale John] Bolton ne va pas aussi vite que l’espérait Abou Dabi. » Il s’est avéré impossible de vérifier ses informations.

Les trois sommets d’urgence organisés à La Mecque, auxquels Mohammed ben Zayed a assisté ce week-end, n’ont pas permis d’aboutir à une réponse cohérente. En plus d’avoir révélé une troisième attaque dans le port pétrolier saoudien de Yanbu, Bolton a assuré que les États-Unis présenteraient des preuves de l’implication de l’Iran devant le Conseil de sécurité des Nations unies.

Le message le plus cohérent est venu de l’autre camp ce samedi. Le dirigeant du Hezbollah, Hassan Nasrallah, a averti que « toute la région brûler[ait] » si les États-Unis se lançaient dans une guerre qui ferait grimper le prix du baril de pétrole à 300 dollars. Néanmoins, Nasrallah a estimé que cela ne se produirait pas, en raison de ce que cela signifierait pour « toutes les parties impliquées ».

Ce message était destiné aux voisins de l’Iran dans le Golfe.

Les attaques, qui visaient à attirer l’attention de la communauté internationale mais qui en elles-mêmes n’avaient pas de grandes conséquences matérielles, ont envoyé un message puissant à MBZ en personne.

Quelle qu’elle soit, l’entité qui a perpétré les attaques – et l’Iran a jugé « non fondées » les allégations lui attribuant leur organisation – semblait dire : « Le jeu de l’escalade peut se jouer à deux et votre petite cité-État sera en première ligne du chaos que vous avez vous-même engendré ».

Le dilemme du déni

La réaction émiratie à ce message a été le silence et le déni. Les Émirats arabes unis ont d’abord nié les attentats de Fujaïrah, comme ce fut le cas pour les frappes de drones houthies sur les aéroports d’Abou Dabi et de Dubaï l’été dernier.

« Les affirmations des médias houthis concernant l’aéroport international de Dubaï sont fausses », avait déclaré l’autorité aéronautique dans des propos relayés par le bureau de presse de Dubaï après une attaque revendiquée par le mouvement yéménite en août.

« En ce qui concerne les informations de sources douteuses publiées ce matin, Dubai Airports est en mesure de confirmer que l’aéroport international de Dubaï (DXB) fonctionne normalement sans interruption », a-t-elle indiqué après une autre attaque en septembre.

Pourtant, les Houthis, connus officiellement sous le nom d’Ansar Allah, ont diffusé le 23 mai une vidéo montrant ce qui semblait être des images d’un drone en train de survoler le terminal I et de produire une boule de feu au moment de l’explosion.

Le déni ne fonctionne pas. Même après les trois conférences de La Mecque, les Émirats arabes unis n’ont pas officiellement accusé l’Iran de ces attaques

Le déni ne fonctionne pas. Même après les trois conférences de La Mecque, les Émirats arabes unis n’ont pas officiellement accusé l’Iran de ces attaques.

Interrogé directement par la BBC quant à savoir s’il estimait que l’Iran était responsable, le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Joubeir s’est contenté d’affirmer : « Nous avons quelques indications et nous ferons les annonces une fois les enquêtes terminées. »

Les annonces publiques sont tout aussi risquées. Reprocher officiellement ces attaques à l’Iran revient à affirmer que la République islamique a commis un acte de guerre, une guerre à laquelle personne, et encore moins les Émiratis, n’est préparé.

Cela revient également à faire grimper les primes d’assurance et à chasser tout ce trafic maritime que l'émirat attire dans ses ports – mais plus particulièrement à Fujaïrah, le deuxième plus grand centre de ravitaillement au monde.

Le commerce non pétrolier de l’Iran avec les Émirats arabes unis s’élevait à 16,83 milliards de dollars en 2018, la majeure partie de celui-ci passant par Dubaï. Mais aujourd’hui, à la suite de la dernière série de sanctions, de nombreuses entreprises iraniennes sont contraintes de plier bagage au profit d’Oman, du Qatar et de la Turquie. Cela a créé des tensions entre Dubaï et Abou Dabi.

L’opposition aux politiques agressives de MBZ s’exprime dans les plus hautes sphères.

Le cheikh Mohammed ben Rachid al-Maktoum, vice-président et Premier ministre émirati, se limite à des généralités. Il a exprimé dans des tweets son opposition à des politiques « obscènes ». L’histoire, a-t-il déclaré, décidera si les dirigeants arabes auront derrière eux « de grandes réalisations qui parlent d’elles-mêmes ou seulement des discours vides avec des pages et des mots sans valeur ».

Le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed rencontre le conseiller américain à la sécurité nationale John Bolton à Abou Dabi (Reuters)

La tension dans les Émirats se manifeste également dans les échanges sur les réseaux sociaux entre les voix habilitées.

Lorsque l’universitaire Abdulkhaleq Abdullah a repris la position officielle de l’État – « Les États du Golfe ne veulent pas d’une guerre, mais si elle vient à éclater, ils sont dotés du meilleur bouclier de défense que l’on puisse imaginer. Ils seront également à même de servir leurs intérêts en minimisant, en surclassant et en neutralisant l’Iran », dans un tweet –, Khalaf Ahmad al-Habtoor, homme d’affaires de premier plan qui a soutenu l’établissement de relations plus étroites avec Israël, a répondu ceci :

« Pr. Abdulkhaleq, mon frère, la guerre a ses gagnants. Il est vrai que nous sommes protégés en matière de défense, mais nos économies ne seront pas épargnées par les résultats d’une attaque militaire contre l’Iran, qui paralyserait la région sur le plan économique pendant de nombreuses années. Nous ne voulons pas d’une guerre dans notre région et nous demandons à nos dirigeants de rechercher une solution à la crise d’une manière qui ne soit pas militaire. »

« Un petit Frankenstein » 

Les anciens membres du personnel du département d’État se rendent compte désormais qu’ils ont créé « un petit Frankenstein » en hissant l’ancien pilote de l’armée de l’air MBZ au rôle qu’il occupe désormais auprès du président le moins stable et le plus influençable de l’histoire moderne des États-Unis. Mais il est trop tard pour nourrir des regrets. 

Il est aussi quasiment trop tard pour les généraux américains qui se bousculent désormais pour trouver des canaux détournés afin de faire comprendre aux Gardiens de la révolution islamique qu’ils ne veulent pas la guerre. Ils se heurteront à des GRI tous sauf pressés de répondre.

La stratégie de l’Iran, qui se développera à l’issue de l’ultimatum actuel de 60 jours adressé aux autres signataires du pacte nucléaire de 2015 dans le but de sauver l’accord, consistera à utiliser le retrait d’éléments spécifiques du plan d’action conjoint comme leviers lors de négociations futures.

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Cela établira aussi les conditions préalables à des pourparlers. Et quel avantage auraient-ils à parler avant que les sanctions ne soient levées ?

Nous sommes déjà passés par là. Comme Donald Trump est sur le point de le découvrir, il est très facile de revenir en arrière. 

Pendant ce temps, Bolton dispose de son USS Abraham Lincoln et de ses bombardiers B-52, dont le déploiement, a-t-il déclaré ce week-end, a eu lieu sur recommandation de l’armée américaine, même si c'est lui qui l'a personnellement annoncé.

Les Houthis disposent quant à eux d’une « banque » de 300 cibles pour leurs drones qu’ils comptent bien utiliser. 

Le dilemme actuel pour Abou Dabi est bel et bien celui qu’il a lui-même créé. L’esprit le moins stable du Moyen-Orient, celui de son prince héritier, a démontré à maintes reprises son habilité à déclencher des conflits dans son djihad perpétuel contre les Frères musulmans et l’Iran.

Ses forces s’enlisent dans un bourbier au Yémen. Ses intermédiaires n’ont abouti à rien en Libye et il tente de répéter la même formule au Soudan. 

Trump est peut-être en train de se rendre compte tardivement que son plus grand allié constitue le plus grand danger pour les intérêts militaires américains dans le Golfe.

David Hearst est rédacteur en chef de Middle East Eye. Lorsqu’il a quitté The Guardian, il était l’éditorialiste en chef de la rubrique Étranger du journal. Au cours de ses 29 ans de carrière, il a couvert l’attentat à la bombe de Brighton, la grève des mineurs, la réaction loyaliste à la suite de l’accord anglo-irlandais en Irlande du Nord, les premiers conflits survenus lors de l’éclatement de l’ex-Yougoslavie en Slovénie et en Croatie, la fin de l’Union soviétique, la Tchétchénie et les guerres qui ont émaillé son actualité. Il a suivi le déclin moral et physique de Boris Eltsine et les conditions qui ont permis l’ascension de Poutine. Après l’Irlande, il a été nommé correspondant européen pour la rubrique Europe de The Guardian, avant de rejoindre le bureau de Moscou en 1992 et d’en prendre la direction en 1994. Il a quitté la Russie en 1997 pour rejoindre le bureau Étranger, avant de devenir rédacteur en chef de la rubrique Europe puis rédacteur en chef adjoint de la rubrique Étranger. Avant de rejoindre The Guardian, David Hearst était correspondant pour la rubrique Éducation au journal The Scotsman.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

David Hearst
David Hearst is the editor in chief of Middle East Eye. He left The Guardian as its chief foreign leader writer. In a career spanning 29 years, he covered the Brighton bomb, the miner's strike, the loyalist backlash in the wake of the Anglo-Irish Agreement in Northern Ireland, the first conflicts in the breakup of the former Yugoslavia in Slovenia and Croatia, the end of the Soviet Union, Chechnya, and the bushfire wars that accompanied it. He charted Boris Yeltsin's moral and physical decline and the conditions which created the rise of Putin. After Ireland, he was appointed Europe correspondent for Guardian Europe, then joined the Moscow bureau in 1992, before becoming bureau chief in 1994. He left Russia in 1997 to join the foreign desk, became European editor and then associate foreign editor. He joined The Guardian from The Scotsman, where he worked as education correspondent.