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Les relations Maroc-Espagne dans une mauvaise passe 

Dans une atmosphère politique tendue, la nouvelle ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha González Laya, se rend au Maroc ce vendredi 24 janvier pour son premier voyage officiel  
Le roi d'Espagne Felipe VI et le roi du Maroc Mohammed VI se rencontrent à Rabat, le 13 février 2019 (AFP)

Le 11 juillet 2002, six mokhaznis des forces auxiliaires marocaines (agents au plus petit échelon de la hériarchie) débarquent sur l’îlot inhabité de Persil et mettent en place un avant-poste. Le 18 juillet, à 6 h 21, des unités de commandos espagnols attaquent l’îlot Leïla (son autre nom) qui se trouve à 200 mètres des côtes du royaume, et capturent les occupants avant de les reconduire jusqu’à la frontière marocaine. 

Le régime marocain accuse la classe politique espagnole de soutenir le Front Polisario

De retour de leur mission, les soldats espagnols sont reçus en héros par leurs familles et décorés par leur hiérarchie.

Avec, en toile de fond, la longue histoire du protectorat espagnol au nord du Maroc jusqu’en 1956, le sentiment d’humiliation prédomine parmi les Marocains, qui ne digèrent pas que le commando engagé par le Maroc ait été constitué de forces auxiliaires peu entraînées pour ce genre d’opérations.

Presque dix-huit ans plus tard, les deux États continuent de s’affronter par presse interposée sur les sujets sensibles de la pêche, de l’immigration clandestine et du trafic de drogue.

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Alors que le régime marocain accuse la classe politique espagnole de soutenir le Front Polisario, qui revendique l’indépendance du Sahara occidental – en octobre 2001, les partis espagnols de gauche avaient organisé en Andalousie un semblant de référendum sur l’indépendance du peuple sahraoui –, pour Madrid, Rabat manque d’engagement dans l’endiguement des flux d’immigration irrégulière et pèche par sa rigidité lors des négociations pour le renouvellement des accords de pêche avec l’Union européenne (UE).

Actuellement, le Maroc s’apprête à adopter deux lois redéfinissant les limites de son domaine maritime et l’extension de sa zone économique exclusive à 200 milles marins dans le « territoire contesté ». 

Selon le discours officiel, il s’agirait de parachever la souveraineté du royaume sur l’ensemble de son territoire, conformément à la convention des Nations unies sur le droit de la mer, ratifiée en 2007 par le Maroc.

Offensive diplomatique

Abstraction faite du fondement légal de la décision marocaine, on ne peut pas passer sous silence le timing d’une telle action, qui coïncide avec la montée des protestations, dénonçant les jugements injustes des activistes rifains. 

Par ailleurs, cette manœuvre tombe à point nommé avec l’investiture d’un gouvernement dirigé par le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), connu pour ses positions pro-Polisario, notamment à l’époque de l’ex-Premier ministre José María Aznar. 

Jeune roi à l’époque, Mohammed VI n’a jamais pardonné à ce dernier l’affront politico-militaire subi par le royaume suite à l’affaire de l’îlot Persil.

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Un hélicoptère de l’armée espagnole atterrit, le 20 juillet 2002, sur l’îlot Persil pour ravitailler les soldats espagnols qui ont expulsé les troupes marocaines le 17 juillet (AFP)

Avec un gouvernement socialiste aux commandes, sous l’égide de Pedro Sánchez, reconduit au pouvoir in extremis grâce à une coalition avec la gauche radicale de Podemos, Mohammed VI tente une offensive diplomatique à travers l’enclenchement de la crise frontalière avec les Canaries. 

L’objectif étant de raviver le sentiment autour de la souveraineté territoriale et l’identité nationale. En même temps, le roi aspire ainsi à prendre sa revanche politique sur son voisin ibérique à la suite de la prise de l’îlot Leïla par l’armée espagnole.   

Au-delà de la diplomatie de façade  

Lors de la visite de la nouvelle ministre espagnole des Affaires étrangères, Arancha González Laya, il s’agit surtout, de part et d’autre, d’essayer de désamorcer la crise frontalière avec les Canaries.

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Étant donné qu’il s’agit de la première visite officielle du genre, sous l’égide du nouvel exécutif espagnol, il est peu probable que les échanges portent sur les pommes de discorde, à l’instar du conflit saharien, qui implique également le voisin algérien. 

Par ailleurs, les professionnels de la diplomatie savent pertinemment que lors d’une première visite, ce qui compte avant tout, c’est que les différentes parties parviennent à instaurer une confiance mutuelle à travers un « dialogue amical » qui permet d’éviter les points de tensions et l’apparition de conflits.       

À l’heure où l’Espagne peine à contenir la tendance séparatiste en Catalogne, il ne serait pas dans l’intérêt du gouvernement socialiste espagnol, du moins pour le moment, de surenchérir sur la délimitation des frontières maritimes du Maroc. 

Ceci est d’autant plus vrai si l’on considère l’activisme actuel de la diplomatie marocaine, qui tente, laborieusement, d’exploiter le déploiement inconditionnel du régime de Mohammed VI sur le continent africain. 

À l’heure où l’Espagne peine à contenir la tendance séparatiste, il ne serait pas dans l’intérêt de Madrid de surenchérir sur la délimitation des frontières maritimes du Maroc 

Tout récemment, cela s’est traduit par l’ouverture des consulats de quatre pays africains au sud du Maroc : la Côte d’Ivoire, l’Union des Comores et le Gabon à Laâyoune ; la Gambie et la Guinée à Dakhla.

Une situation qui n’est pas pour plaire aux généraux algériens en mal de légitimité populaire qui voient l’adhésion de certains pays africains à la politique royale comme un revers à la thèse de l’indépendance du peuple sahraoui. 

Piqués au vif, les dirigeants du Front Polisario crient au complot et ont décidé de poursuivre en justice les pays qui ont ouvert des consulats sur le « territoire contesté ». 

Le poids de Paris 

Par ailleurs, la visite de la chef de la diplomatie espagnole s’inscrit dans une configuration régionale marquée par l’hégémonie de la France dans le royaume. 

Les exemples ne manquent pas pour illustrer ce propos, que ce soit la consolidation du primat du français dans le système d’enseignement, la sur-représentation des francophiles au sein de la Commission spéciale du modèle de développement (CSMD), les projet de réouverture prochaine, sur une demande française, de deux bases militaires au Maroc – qui profiteront aux États-Unis dans leur guerre contre le terrorisme au Sahel – ou encore la construction par la France de la ligne à grande vitesse reliant Marrakech à Agadir.  

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À la veille de la visite annoncée du président Macron au Maroc, la diplomatie espagnole se trouve en position de fragilité pour pouvoir peser sur le régime de Mohammed VI. 

Redoutant (au même titre que l’Europe) une déferlante d’immigrants irréguliers, l’Espagne a même été jusqu’à soutenir l’octroi d’aides financières au Maroc pour l’aider à lutter contre ce fléau. 

Accusé par le royaume d’appuyer les Sahraouis, considérés comme des séparatistes, au même titre d’ailleurs que les activistes rifains, le gouvernement socialiste espagnol aura certainement du mal à mettre à nu les dérives autoritaires du régime marocain.

Lors de sa visite à Rabat, la chef de la diplomatie espagnole aura d’abord à gérer la crise frontalière avec les Canaries avant même de songer à évoquer la libération des leaders du hirak !   

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Aziz Chahir
Aziz Chahir est docteur en sciences politiques et enseignant-chercheur à Salé, au Maroc. Il travaille notamment sur les questions relatives au leadership, à la formation des élites politiques et à la gouvernabilité. Il s’intéresse aussi aux processus de démocratisation et de sécularisation dans les sociétés arabo-islamiques, aux conflits identitaires (le mouvement culturel amazigh) et aux questions liées aux migrations forcées. Consultant international et chercheur associé au Centre Jacques-Berque à Rabat, et secrétaire général du Centre marocain des études sur les réfugiés (CMER), il est l’auteur de Qui gouverne le Maroc : étude sociologique sur le leadership politique (L’Harmattan, 2015).