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Israël a transformé la Palestine en dystopie technologique

La communauté internationale doit se dresser contre les opérations de surveillance de plus en plus invasives d’Israël
Face à la pression croissante, les États-Unis ont blacklisté NSO Group en raison de son logiciel espion vendu aux gouvernements étrangers (AFP/photo d’archives)
Face à la pression croissante, les États-Unis ont blacklisté NSO Group en raison de son logiciel espion vendu aux gouvernements étrangers (AFP/photo d’archives)

Que ce soit en Cisjordanie occupée, à Gaza ou en Israël, les Palestiniens sont sous surveillance constante.

En novembre 2021, un reportage paru dans le Washington Post a révélé que l’armée israélienne avait déployé la technologie de reconnaissance faciale Blue Wolf, pour laquelle des soldats israéliens auraient reçu des incitations financières pour prendre le plus de photos de civils palestiniens, et installé le logiciel espion Pegasus de NSO Group sur les téléphones de travailleurs humanitaires palestiniens.

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Si ces révélations ont pu choquer la communauté internationale, les Palestiniens savent depuis longtemps qu’Israël utilise les territoires occupés comme laboratoire pour tester des technologies de surveillance invasives.

Cela permet aux sociétés israéliennes de commercialiser leurs technologies comme « testées sur le terrain » lorsqu’elles sont exportées à travers le monde. 

En effet, les systèmes de surveillance israéliens sont devenus le point névralgique du contrôle du quotidien des Palestiniens.

Depuis l’occupation de 1967, Israël a progressivement resserré son contrôle sur le secteur des technologies de l’information et de la communication en Cisjordanie et à Gaza, au mépris des accords d’Oslo, en vertu desquels Israël est censé progressivement transférer le contrôle aux Palestiniens.

Un micro espion israélien dans chaque téléphone

Au-delà de la violation des droits des Palestiniens, la surveillance israélienne des communautés palestiniennes a aussi d’importantes conséquences pour la communauté internationale.

L’absence de responsabilité, de transparence et de régulation concernant la vente et la fourniture d’outils de surveillance menace les communautés marginalisées, les défenseurs des droits de l’homme, les universitaires et les journalistes dans le monde entier.

Alors que les Israéliens bénéficient de la 5G, les Palestiniens en Cisjordanie occupée n’ont accès qu’à la 3G, voire la 2G à Gaza

Alors que des gouvernements semblables se tournent vers Israël pour surveiller leurs propres citoyens, la communauté internationale ne peut plus se permettre de rester sans rien faire alors que le droit à la vie privée s’érode. 

Cela a engendré de graves atteintes aux droits numériques des Palestiniens, notamment une accessibilité à deux vitesses qui permet aux Israéliens de bénéficier de la 5G alors que les Palestiniens en Cisjordanie occupée n’ont accès qu’à la 3G, voire la 2G à Gaza

Israël étouffe tout progrès technologique dans les communautés palestiniennes tout en contrôlant l’infrastructure qui soutient l’État de surveillance.

Un lanceur d’alerte de l’armée israélienne a récemment révélé que les autorités israéliennes ont la possibilité d’écouter toute conversation téléphonique en Cisjordanie occupée et à Gaza – et en plus de cela, tout appareil mobile importé à Gaza via le poste-frontière de Kerem Shalom se voit implanter un micro espion israélien.

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La controversée Unité 8200 israélienne utilise ces méthodes de surveillance pour trouver des « points sensibles » afin de transformer les Palestiniens en informateurs.

L’Unité cible souvent les homosexuels palestiniens et les place face à un choix cornélien : révéler leur orientation sexuelle à leur famille et amis, ce qui pourrait les exposer à des persécutions, ou devenir des informateurs et espionner leur communauté pour le gouvernement israélien. 

Ces cinquante dernières années, on a constaté une augmentation et une diversification notable des méthodes de surveillance israéliennes.

Israël a encouragé le secteur de la sécurité et de la technologie à produire des algorithmes et des outils de surveillance pour espionner le contenu publié par les Palestiniens sur les réseaux sociaux, et son programme prédictif controversé a provoqué l’arrestation de centaines de Palestiniens pour incitation à la violence sur les réseaux sociaux depuis 2015. 

Caméras en circuit fermé

La pandémie de covid a exacerbé cette situation puisque Israël a utilisé le prétexte de la santé publique pour déployer de nouvelles mesures de surveillance invasives.

La liberté de mouvement des Palestiniens est très restreinte et ces derniers doivent demander des titres de voyage, mais à la lumière de la pandémie, Israël a lancé l’année dernière une application mobile pour remplacer les services physiques.

Si l’application a été présentée comme une mesure de santé publique, ses intentions plus insidieuses sont claires en termes de service, lequel force les utilisateurs à fournir l’accès aux données stockées dans leur téléphone, tels que les journaux d’appels et les photos.

Certaines caméras sont positionnées de telle sorte qu’elles filment les domiciles, ce qui amène certaines femmes à dormir avec leur hidjab, tandis que d’autres familles hésitent à laisser leurs enfants jouer dehors

C’est d’autant plus problématique lorsqu’on sait à quel point ces services sont importants pour de nombreux Palestiniens.

Sans permis adéquat, il peut être difficile de trouver du travail dans les petites aires géographiques dans lesquelles sont confinés de nombreux Palestiniens. La réponse israélienne à la pandémie a donc forcé les Palestiniens à choisir entre accéder à une vie professionnelle ou conserver leur droit à la vie privée. 

Dans le même temps, la vidéosurveillance et les logiciels de reconnaissance faciale sont une réalité quotidienne pour les Palestiniens.

En 2000, plusieurs centaines de caméras de vidéosurveillance (CCTV) ont été installées dans la vieille ville de Jérusalem. En 2015, ce système a été largement étendu et aujourd’hui la technologie de reconnaissance faciale est si répandue que de nombreux Palestiniens ne se sentent plus en sécurité dans leur propre maison.

Certaines caméras sont positionnées de telle sorte qu’elles filment les domiciles, ce qui amène certaines femmes à dormir avec leur hidjab, tandis que d’autres familles hésitent à laisser leurs enfants jouer dehors car les caméras les ont dépouillés de tout sentiment d’intimité.

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En réaction à la pression croissante, les États-Unis ont récemment inscrit NSO Group et Candiru sur liste noire, affirmant qu’ils « développaient et fournissaient des logiciels espions aux gouvernements étrangers qui ont utilisé ces outils pour viser avec malveillance des responsables gouvernementaux, des journalistes, des hommes d’affaires, des activistes, des universitaires et des employés d’ambassade ».

En 2021, dans un contexte de contrôle public strict, Microsoft a annoncé la vente de ses parts dans la société israélienne spécialisée dans la reconnaissance faciale AnyVision.

Si le système de surveillance d’Israël est clairement construit sur un manque d’égards pour les droits fondamentaux des Palestiniens, y compris leur droit à la vie privée, la réaction des gouvernements du reste du monde a été lente et inefficace face à ce problème.

Le travail des organisations de la société civile et des défenseurs des droits numériques est donc un outil vital pour accroître la pression publique sur les sociétés de surveillance.

Toutefois, ce ne va pas assez loin pour régler le problème systémique des systèmes de surveillance israéliens et le test de ces technologies sur les Palestiniens.

Les gouvernements à travers le monde doivent faire pression pour une plus grande réglementation et transparence concernant la façon dont les technologies de surveillance sont développées et déployées et pour sanctionner les sociétés qui dépendent de l’exploitation de communautés marginalisées pour tester leurs produits.

- Nadim Nashif est le directeur général de 7amleh, une organisation qui veut faire progresser et protéger les droits numériques des Palestiniens.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Nadim Nashif is the executive director of 7amleh, an organisation that focuses on the advancement and protection of Palestinian digital rights