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Pas d’équivalent de la commission Chilcot pour la Libye, mais un livre sagace

Les erreurs de l’Occident en Libye on fait énormément de mal à la doctrine de la « responsabilité de protéger ». Aujourd’hui, l’ancien chef de la mission d’appui de l’ONU en Libye Ian Martin révèle ce qui a mal tourné et pourquoi
Le Premier ministre britannique David Cameron (à gauche) et le président français Nicolas Sarkozy (à droite) avec le président du Conseil national de transition Moustapha Abdel Jalil à Tripoli en Libye, le 15 septembre 2011 (AFP)
Le Premier ministre britannique David Cameron (à gauche) et le président français Nicolas Sarkozy (à droite) avec le président du Conseil national de transition Moustapha Abdel Jalil à Tripoli en Libye, le 15 septembre 2011 (AFP)

Le chaos et la défiance retardent encore les élections présidentielle et législatives dix ans après les premiers efforts pour établir un régime stable et démocratique après la chute du dictateur Mouammar Kadhafi. La Libye a encore de nombreuses leçons à apprendre.

L’Irak a bénéficié d’une commission d’enquête dite « commission Chilcot » qui a montré au grand jour les erreurs faites par les États belligérants qu’étaient les États-Unis et la Grande-Bretagne en 2003 et dans les années qui ont suivi. La Libye n’a jamais eu d’équivalent, puisqu’aucun des acteurs ne veut voir ses erreurs sous le feu des projecteurs.

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Toutefois, si on souhaitait revenir en arrière et regarder ce qu’est ce qui a mal tourné, ou parfois qui s’est bien passé, dans le reversement de Kadhafi et ses suites immédiates, un nouveau livre constitue un substitut réfléchi et faisant autorité pour un rapport d’enquête.

Ian Martin était le conseiller spécial du Secrétaire général de l’ONU Ban Ki-moon pour la planification post-conflit en Libye en 2011 et il a été nommé chef de la mission d’appui de l’ONU en Libye (MANUL) en 2012. 

Son livre, All Necessary Measures?, analyse parfaitement les principaux problèmes pendant la guerre et pendant la période post-Kadhafi, lorsque les principaux partisans de l’intervention militaire (la Grande-Bretagne et la France) ont été accusés d’abandonner la Libye et de permettre aux milices de saper le processus de tentative d’unification du pays sous un régime démocratique.

Une couverture médiatique exagérée

Martin a effectué un travail formidable de recherche en fouillant dans les déclarations et mémoires des principaux acteurs étrangers, David Cameron, Nicolas Sarkozy et Barack Obama, ainsi que leurs agents.

Il raconte également les détails du processus de décision au sein de l’ONU et ses nombreuses rencontres avec les politiciens libyens rivaux aux élections que l’ONU a aidé à organiser en 2012.

Il décrit comment la Grande-Bretagne et les États-Unis ont fait valoir de façon controversée qu’il était légal de fournir des armes aux rebelles opposés à Kadhafi malgré l’embargo sur les armes

De nombreuses questions politiques sont toujours contestées. Est-il vrai, par exemple, que Kadhafi menaçait de faire un massacre à Benghazi, allégation utilisée pour justifier la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU pour que les gouvernements prennent « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils, notamment imposer une zone d’exclusion aérienne en mars 2011 ?

Des doutes raisonnés ont été jetés sur les évaluations américaines, françaises et britanniques des intentions de Kadhafi par d’importants spécialistes universitaires qui ont apporté des preuves à la commission des Affaires étrangères de la Chambre des communes en 2016.

Martin pense que la couverture médiatique du comportement de Kadhafi et le discours des partisans du soulèvement contre ce dernier, ont été exagérés et que l’évocation d’un « potentiel génocide » par l’ancienne secrétaire d’État américaine Condoleezza Rice était inappropriée.

Les références continuelles des dirigeants occidentaux à la nécessité d’empêcher un autre Srebrenica ou Rwanda étaient « grandement exagérées ». Mais il conclut que les craintes d’un bain de sang n’ont pas été inventées afin de fournir de prétexte à une intervention militaire : elles étaient authentiques et réelles.

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Il décrit comment la Grande-Bretagne et les États-Unis ont fait valoir de façon controversée qu’il était légal de fournir des armes aux rebelles opposés à Kadhafi malgré l’embargo sur les armes.

Le gouvernement britannique a utilisé des sophismes similaires pour s’opposer aux critiques qui affirmaient que la résolution de l’ONU n’avait pas autorisé l’intervention pour apporter un changement de régime. La Grande-Bretagne estimait que, s’il fallait un changement de régime pour protéger les civils, renverser Kadhafi était légal.

Fait intéressant à la lumière de leur attitude face à la guerre en Ukraine aujourd’hui, Martin nous rappelle que Joe Biden (alors vice-président) était initialement contre une intervention militaire en Libye tandis qu’Antony Blinken (alors conseiller à la sécurité nationale de Biden) était pour.

Tribus et milices

En effet, les premiers à appeler à l’utilisation de la force contre Kadhafi n’étaient pas les gouvernements occidentaux mais les ONG et les intellectuels arabes. Les premiers gouvernements à soutenir l’intervention militaire était les six membres du Conseil de coopération du Golfe (CCG).

L’Union africaine (UA) a adopté un point de vue différent. Lorsque les bombardements occidentaux ont commencé, une haute commission de l’Union africaine se préparait à rencontrer Kadhafi à Tripoli. Une résolution négociée à la guerre, comme le proposait l’Union africaine, avec un accord de partage du pouvoir entre les factions pro et anti-Kadhafi aurait-elle pu être adopée ?

Cameron et Sarkozy ont autorisé les forces spéciales à pénétrer secrètement en Libye pour aider les rebelles, brisant toutes les promesses faites lors de l’adoption de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qu’il n’y aurait pas de troupes occidentales sur le terrain

La meilleure option a émergé après que la menace – réelle ou fantasmée – contre Benghazi a été éliminée par les premières attaques occidentales. Le chef d’état-major des armées du Royaume-Uni, David Richards, s’est plus tard remémoré avoir pensé qu’il devrait y avoir « une pause, peut-être un cessez-le-feu et une autre tentative de processus politique ».

Mais Cameron et Sarkozy ont dédaigné le rôle de l’Union africaine et n’ont jamais creusé l’option des négociations de paix. Au contraire, ils voulaient vaincre et ont autorisé les forces spéciales à pénétrer secrètement en Libye pour aider les rebelles, brisant toutes les promesses faites lors de l’adoption de la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU qu’il n’y aurait pas de troupes occidentales sur le terrain.

Des rebelles syriens déjeunent devant un mur couvert de graffitis se moquant de Mouammar Kadhafi, dans la ville rebelle de Benghazi dans l’est de la Libye, le 14 avril 2011 (AFP)
Des rebelles syriens déjeunent devant un mur couvert de graffitis se moquant de Mouammar Kadhafi, à Benghazi dans l’est de la Libye, le 14 avril 2011 (AFP)

Martin déplore le manque d’intérêt des gouvernements occidentaux sur les problèmes politiques. Ils n’ont pas compris l’importance des tribus et des rivalités entre elles, écrit-il, et le manque d’inclusivité de la coalition rebelle soutenue par l’Occident, le Conseil national de transition. Cette ignorance est devenue critique une fois Kadhafi mort.

Un rapport d’« évaluation anticipée » de l’ONU mettait en garde contre la prolifération des groupes armés et jugeait qu’on en savait trop peu sur la composition, l’organisation, les armes, et les accords de commandement et de contrôle des milices du côté du Conseil national de transition.

Mais les responsables occidentaux ne cherchaient pas particulièrement des solutions. Après l’expérience de l’Irak et de l’Afghanistan, ils étaient contre la formation d’un État.

Des erreurs de l’ONU

Une note du département d’État américain de septembre 2011 indiquait que « la stabilisation après le conflit en Libye, tout en étant clairement une entreprise valable au bon niveau d’investissement, ne peut être considérée comme l’une de nos plus grandes priorités. De manière stratégique pour nous, la Libye ne pèse pas autant que l’Égypte et la Syrie » (House of Representatives Final Report of the Select Committee on the Events surrounding the 2012 Terrorist Attack in Benghazi, p 301).

Les responsables occidentaux ne cherchaient pas particulièrement des solutions. Après l’expérience de l’Irak et de l’Afghanistan, ils étaient contre la formation d’un État

Obama a laissé la France et la Grande-Bretagne superviser les efforts post-conflit en Libye mais a ensuite critiqué leur manque d’intérêt et d’engagement.

Martin estime que la plus grande responsabilité dans l’échec de la réforme du secteur sécuritaire en Libye est celle des gouvernements qui ont aidé et armé les rebelles.

Les dirigeants libyens ont également commis des erreurs, en particulier la décision de rémunérer les groupes armés au lieu de trouver des solutions pour les démanteler.

Tout en déplorant le manque de réflexion stratégique des gouvernements étrangers ainsi que le manque d’attention quant aux inquiétudes des voisins africains de la Libye, Martin admet des erreurs de l’ONU lorsqu’il était chef de mission en Libye.

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Tout comme les gouvernements étrangers, l’ONU n’a pas réussi à promouvoir un dialogue politique. L’ONU s’est laissée prendre par un enthousiasme trompeur après les élections de juillet 2012 qui ont vu quelques islamistes remporter des sièges.

L’ONU et les autres acteurs étrangers ont sous-estimé deux facteurs, écrit-il : le conflit entre les islamistes et les autres groupes et bataillons politiques et la rivalité des outsiders, en particulier le Qatar et les Émirats arabes unis, qui s’est jouée en Libye. Ces dernières années, le chaos qui s’en est suivi a été exacerbé par les machinations de nouveaux acteurs : la Russie et la Turquie

Somme toute, l’intervention de 2011 en Libye fut lamentable. Elle a été motivée en partie par la nouvelle doctrine de la « responsabilité de protéger » qui semblait si prometteuse.

Finalement, les erreurs faites en Libye ont énormément nui à cette doctrine. L’expérience libyenne montre que la responsabilité des intervenants n’est pas seulement de réagir et d’empêcher, mais d’accompagner et de reconstruire. Sinon, ce ne sont rien de plus que des destructions irresponsables.

Jonathan Steele est un correspondant à l’étranger expérimenté et l’auteur d’études largement acclamées portant sur les relations internationales. Chef du bureau du Guardian à Washington à la fin des années 1970, il dirigeait le bureau du journal à Moscou lors de l’effondrement du communisme. Il a fait ses études à Cambridge et Yale et a écrit des livres sur l’Irak, l’Afghanistan, la Russie, l’Afrique du Sud et l’Allemagne, notamment Defeat: why America and Britain lost Iraq (IB Tauris, 2008) et Ghosts of Afghanistan: the haunted battleground (Portobello Books, 2011).

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Jonathan Steele is a veteran foreign correspondent and author of widely acclaimed studies of international relations. He was the Guardian's bureau chief in Washington in the late 1970s, and its Moscow bureau chief during the collapse of communism. He was educated at Cambridge and Yale universities, and has written books on Iraq, Afghanistan, Russia, South Africa and Germany, including Defeat: Why America and Britain Lost Iraq (I.B.Tauris 2008) and Ghosts of Afghanistan: the Haunted Battleground (Portobello Books 2011).