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Colonisation : comment nos mémoires sont rappelées un siècle en arrière

La découverte d’une vidéo sur le massacre de la Chaouia au Maroc en mars 1908 souligne la nécessité de se rappeler, de retrouver, d’archiver, de parler, de nous réapproprier les images coloniales
Pour la cinéaste Yasmine Benabdallah, « le fantasme d’un protectorat pacifique aide à aller mieux, mais empêche aussi un deuil réel » (AFP)
Pour la cinéaste Yasmine Benabdallah, « le fantasme d’un protectorat pacifique aide à aller mieux, mais empêche aussi un deuil réel » (AFP)

J’ai grandi au Maroc jusqu’à mes 18 ans. Après des études aux États-Unis, je me suis installée en France. À travers ma pratique de cinéaste et d’artiste visuelle, je m’intéresse particulièrement aux histoires de mémoire, d’intergénérationnel, et d’archives.

En décembre 2019, sur notre groupe WhatsApp appelé « En famille », mon père transfère une vidéo en commentant : « Important, histoire de Settat. »

Settat est une ville proche du douar (village) où mon père est né et a grandi. Plusieurs membres de ma famille paternelle y vivent encore.

La vidéo qu’il nous envoie montre des images d’archives coloniales. La voix off parle d’un certain massacre datant du 15 mars 1908.

La région était en feu. Bilan : 1 500 morts, selon la vidéo. L’armée française était allée chercher les villageois dans différents douars de la Chaouia (région de Settat), une leçon à quiconque voudrait résister à la colonisation.

J’oublie, ou plutôt me force à oublier, cette vidéo.

En rentrant au Maroc quelques semaines plus tard, je discute avec mon père d’un projet sur lequel je travaille autour de la mémoire et de la colonisation. Il me rappelle la vidéo.

Mon père est né dans les années 1940, sous la colonisation française. Mon grand-père paternel était paysan et résistant. Avec deux de ses amis, ils organisaient des opérations de sabotage. Ils déboulonnaient des rails, vendaient de la laine au marché pour financer d’autres résistants de la région.

Exhumer le traumatisme

Un jour, la gendarmerie arrête un de ses amis et mon grand-père prend peur, il brûle sa carte de résistant, seule preuve qu’il en est un. Il continue ses activités, mais à l’indépendance, seuls les résistants avec une carte reçoivent une reconnaissance. L’histoire est réécrite, et mon grand-père continue à lutter.

Bien après que les colons soient officiellement partis, mon père continue à s’informer, chercher et transmettre l’histoire de sa famille et de son pays. Je suis alors surprise quand il me dit que lui-même n’a jamais entendu parler de ce massacre, alors que sa propre famille a pu connaître des victimes. L’oubli.

Je regarde à nouveau la vidéo. Je me débrouille pour la retrouver sur YouTube. Le premier commentaire, d’un Marocain, dit que les images sont d’Algérie, et non du Maroc. Les réponses fusent de tous les côtés.

Je me demande si ces images sont effectivement d’Algérie. Serions-nous interchangeables ? Ou est-ce que, par manque d’accès à nos propres archives, nous empruntons les images d’Algérie pour raconter notre propre histoire ? Et si les images sont du Maroc, ce commentaire est-il alors le déni des Marocains, déni du traumatisme et de ce qu’il raconte de nous ?

La vidéo mentionne aussi que Jean Jaurès avait dénoncé le massacre dans son journal L’Humanité. Je cherche alors dans les archives Gallica : 1908, mars, 22. Numéro 1 435. Le texte est intitulé « L’AVENTURE MAROCAINE : Fauves déchaînés – Des détails révoltants sont fournis sur notre action ‘’pacificatrice’’ ».

Les premières phrases de l’article disent : « Les renseignements que nous donnions l’autre jour sur l’action française au Maroc se trouvent pleinement confirmés par une dépêche officieuse. Il s’agit toujours des massacres du 15. Les détails sont atroces, c’est à faire vomir. »

Et quelques lignes plus tard : « Pour ne pas être passé par les armes, il fallait ni résister, ni tenter de fuir. Et que devaient faire alors les Marocains ? »

Je lis le reste de l’article et je vois la Chaouia telle que je la connais en feu. Des corps gisants. Je lis. Une réaction épidermique. Comment mon père, et moi, deux personnes passionnées par l’histoire marocaine et qui s’abreuvent de livres au sujet de la colonisation, ne connaissions pas l’existence de ce massacre ?

Je me demande si mon grand-père connaissait cette histoire, ce traumatisme. Je ne peux m’empêcher de penser que oui. Il devait avoir 3 ans en 1908.

Le droit des anciennes générations au silence et celui des nouvelles à la mémoire.

Des mots mensongers

Mars 1908, quatre ans avant mars 1912, date officielle du début de la colonisation. Bien que l’on nous ait enseigné à l’école la résistance, Abdelkrim al-Khattabi (chef d’un mouvement de résistance contre la France et l’Espagne lors de la guerre du Rif), les émeutes de Casablanca, l’indépendance, 1912 était toujours l’année du début de la colonisation.

On nous racontait la résistance comme des éléments isolés mais on ne nous avait jamais parlé de 1 500 morts en une nuit dans la Chaouia.

Je me pose des questions. Je comprends que mon expérience est inévitablement influencée par ma scolarisation au collège puis au lycée français.

L’éducation qui m’y a été transmise a participé à un subtil lavage de cerveau néocolonial. Le mot « protectorat » était utilisé pour parler de colonisation, comme si l’on nous encourageait à croire que le Maroc avait été protégé de lui-même, schizophrène.

Pacifique et diplomatique (alors que des massacres ont eu lieu), le mot protectorat porte et continue de raconter une histoire nourricière.

Le désapprentissage est difficile, et je partage cette expérience de désapprentissage avec de nombreux Marocains, qu’ils soient passés par l’Agence pour l’enseignement français à l’étranger ou non.

Le fantasme d’un protectorat pacifique aide à aller mieux, mais empêche aussi un deuil réel. Les histoires autour du « Grand Maroc », du « Maroc qui n’avait jamais été colonisé avant la France », du « Maroc où la colonisation n’a pas été aussi dure qu’en Algérie » : des mots pour essayer de se rassurer, pour garder une fierté déplacée, pour se raconter une survie et une échappée au colonialisme, et pour éviter de se dire que oui la colonisation a été dure, qu’elle nous a ôté des vies et qu’elle continue, aujourd’hui, à influencer nos imaginaires de nous-mêmes.

La continuité de certains mécanismes et fonctionnements coloniaux au Maroc et les rapports néocoloniaux maintenus par le Maroc et par la France ne font que maintenir ces imaginaires coloniaux en place.

Archives et vestiges effacés

J’écris ce texte en pensant au massacre, à l’inexistence du souvenir et à l’inexistence de nos propres archives.

Dans En quête de la septième porte (2017) de Ali Essafi, le cinéaste marocain Ahmed Bouanani disait : « Pour eux, les archives, ça ne doit pas exister. Il ne faut pas qu’il y ait une mémoire. Ils avaient peur, tout le temps, de la mémoire. »

Dans son film Mémoire 14 (1971), Bouanani se réappropriait déjà des images coloniales françaises en les complétant avec ses propres images. Ce qui était filmé par les troupes colonisatrices pour montrer la prouesse de la conquête montre l’horreur dans son film. Lui, apporte ce qui est inexistant dans ces archives : les Marocains.

Étant moi-même cinéaste, je m’intéresse particulièrement à cette relation entre histoire et image, surtout quand les seules archives auxquelles nous avons accès en tant que Marocains sont coloniales.

En pensant à ce massacre, les mots d’Ahmed Bouanani résonnent fort en moi. Une responsabilité de se rappeler, de retrouver, d’archiver, de parler, de nous réapproprier ces images coloniales.

Et de continuer à écrire, à faire nos propres images, à nous donner le droit au deuil, à la colère, aux outils et à la possibilité de nous reconstruire et nous affranchir.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Yasmine Benabdallah
Yasmine Benabdallah est une cinéaste et artiste visuelle marocaine, diplômée en cinéma et mathématiques de la Columbia University et du Programme d’expérimentation en arts politiques (SPEAP) de Sciences Po. À travers le cinéma, les arts visuels et l’écriture, elle explore des histoires autour de la mémoire, l’identité, la danse, l’héritage, les disporas, les frontières, les archives et les rituels. Ses films et installations ont été montrés en France, en Égypte, aux États-Unis et en Palestine, et elle a participé à des résidences d’artiste au Maroc, en France, en Palestine et en Tunisie.