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Abdullah Kurdi : le long chemin du retour à Kobané

Avant la mort de ses deux fils et de sa femme en mer, Abdullah Kurdi avait essayé pendant des années de trouver une vie meilleure loin de sa ville natale
Abdullah Kurdi, le père d’Aylan, l’enfant de 3 ans qui s’est noyé au large de la Turquie, dans la chambre de ce dernier la semaine dernière à Kobané (AFP)

SURUÇ, Turquie – Le voyage en mer d’Abdullah Kurdi n’était pas censé finir à Kobané, la ville frontière syrienne qu’il avait quittée plusieurs fois au cours des dix dernières années, à la recherche d’un travail et d’une vie stable.

Aylan Kurdi s’est noyé la semaine dernière alors que sa famille tentait de traverser la Méditerranée pour gagner l’Europe, et la photo de son corps sans vie a conduit un continent entier à s’interroger sur ses politiques vis-à-vis des réfugiés. Son père de 40 ans, qui a survécu au naufrage, se déplaçait depuis des années d’un lieu à l’autre en quête de sécurité pour sa famille, loin de la guerre civile syrienne.

« J’ai décidé de partir parce que je ne voulais pas que mes enfants endurent ce que j’avais enduré », a déclaré Abdullah Kurdi à MEE à propos de son long voyage.

En montant à bord d’un canot il y a deux semaines, il espérait une vie meilleure en Europe avec sa famille, un terme à dix années passées essentiellement au gré des événements nationaux et géopolitiques se déroulant autour de lui.

Mais il n’avait pas imaginé la tragédie qui les attendait dans les mers agitées qui séparent la Grèce des côtes turques, et l’enterrement qui le ramènerait dans sa ville natale, peut-être pour toujours.

Coiffeur à Damas

Originaire de Kobané, Abdullah Kurdi raconte avoir déménagé à Damas il y a plus de dix ans. Il s’est installé avec son père et son frère dans le quartier à prédominance kurde de Reken al-Din, sur les pentes du Djebel Kassioun, où il a travaillé comme coiffeur. Comme lui, des milliers de Kurdes syriens ont déménagé vers les villes les plus prospères du pays par manque d’opportunités d’emploi dans les régions kurdes.  

Cependant, lorsque la guerre civile syrienne a éclaté, la vie de Kurdi à Damas est devenue de plus en plus précaire. Peinant à travailler au milieu de l’instabilité engendrée par les affrontements entre l’opposition et le gouvernement syrien, il est retourné à Kobané.

Là, Abdullah Kurdi a épousé sa cousine, Rehan, et a ouvert une boutique de barbier. Toutefois, ainsi que l’a raconté à MEE Ferhad Abbas, un ami de Kurdi à Kobané, avec une famille à nourrir, un loyer à payer et les difficultés économiques engendrées par la guerre dans le pays, Kurdi a eu du mal à gagner un revenu stable.

« Abdullah et Rehan étaient très pauvres ici », a déclaré Khalid Sheno, l’oncle de Kurdi âgé de 83 ans. « Abdullah a ouvert une boutique de coiffeur ici à côté de la boutique du père de Rehan, mais il ne pouvait pas payer le loyer et faire vivre sa famille. »

Sheno indique que son neveu « gagnait un dixième de ce qu’il gagnait en tant que coiffeur à Damas ». Cette baisse de revenus était d’autant plus difficile que Rehan avait donné naissance à leur premier fils, Galip. Au bout de quatre mois, Kurdi raconte avoir été contraint de fermer boutique.

Ouvrier dans le ciment à Tal Abyad

Luttant pour joindre les deux bouts, Abdullah a laissé son fils nouveau-né et a déménagé seul à Tal Abyad, à environ 70 km à l’est de Kobané, fin 2011. Tout au long de 2012, il a travaillé dans une usine de ciment de la ville, alors sous le contrôle du gouvernement de Bachar al-Assad.

Cependant, lorsque les forces gouvernementales se sont retirées de la province de Raqqa fin 2012, les groupes islamistes Ahrar al-Cham et le Front al-Nosra ont pris le contrôle de cette ville frontalière stratégique. Selon Kurdi, beaucoup de Kurdes ont alors été contraints de fuir la ville et les villages environnants à cause des persécutions d’al-Nosra.

« C’était devenu dangereux pour les Kurdes », a-t-il affirmé. « Je suis donc vite revenu à Kobané. »

Déterminé à trouver du travail, Abdullah Kurdi a expliqué qu’il n’avait pas l’intention de rester à Kobané, qui d’après lui n’offrait aucune perspective d’emploi. « Je me suis rapidement résolu à aller en Turquie », a-t-il rapporté à MEE. Dix jours plus tard, il avait déménagé à Istanbul.

Petits boulots à Istanbul  

« À Istanbul, Abdullah travaillait à l’usine dans des conditions épouvantables », raconte son oncle. « L’usine était à 25 km de chez lui et il avait du mal à survivre en raison des frais de transport élevés. »

Pendant 18 mois, Kurdi a vécu seul à Istanbul, partageant une maison avec d’autres travailleurs syriens dans le quartier de Zeytinburnu. « Tous les deux ou trois mois, je retournais à Kobané pour voir mes enfants et pour donner de l’argent à ma famille. »

Cependant, la situation à Kobané s’est détériorée rapidement en septembre dernier, lorsque le groupe État islamique (EI) a lancé une offensive concertée sur la ville. Une grande partie de Kobané a été rapidement occupée par les militants, poussant Rehan et ses deux fils à rejoindre les centaines de milliers de personnes contraintes de fuir.

Contrairement à la majorité des réfugiés originaires de Kobané qui ont choisi de rester dans les camps de Suruç, une ville turque près de la frontière syrienne, la famille Kurdi a rejoint Abdullah à Istanbul.

« Nous avons vécu dans le quartier d’Eyüp à Istanbul pendant un an », a rapporté Kurdi à MEE, « mais la situation était très mauvaise parce que je ne trouvais que des petits boulots sur des chantiers de construction. »

Les bons mois, il pouvait gagner 800 livres turques (environ 235 €) par mois, mais parfois, il gagnait beaucoup moins. Peinant à survivre, Kurdi explique que sa sœur Tima – qui vit au Canada et travaille comme coiffeuse également – leur versait 400 livres par mois (environ 116 €) pour payer le loyer.

Rêve d’Europe

En raison de la situation désastreuse à Istanbul et de l’encouragement manifeste de sa sœur, Kurdi a tenté une première fois de pénétrer dans l’Union européenne il y a huit mois, début 2015.

« Il était prévu qu’il aille en Europe seul avec son frère, et ensuite qu’il envoie de l’argent à Rehan et leurs enfants depuis là-bas », a indiqué son oncle. « Abdullah n’a jamais été heureux, il ne s’est jamais contenté de ce qu’il avait. »

Au lieu d’essayer de traverser la mer au sud-ouest de la Turquie, ce qui est trop dangereux pendant l’hiver, il a tenté de passer la frontière à Edirne, dans le nord-ouest de la Turquie. Mais en vain : des gardes-frontières grecs les ont arrêtés et immédiatement remis à la police des frontières turque.

Lorsque son frère, Muhammad, a réussi à rejoindre l’UE lors d’une seconde tentative plus tôt cet été, Kurdi a décidé d’essayer de nouveau et a versé environ 3 500 € à un passeur – de l’argent donné par sa sœur – pour emmener toute la famille.

Mais peu après avoir quitté les côtes turques, a-t-il rapporté, le capitaine a paniqué face à la mer démontée et a sauté à l’eau, laissant la barre à Abdullah. Quelques instants plus tard, le canot a chaviré, et pendant les trois heures suivantes, Abdullah a désespérément tenté de garder en vie sa femme et ses deux fils.

Abdullah décrit comment il a hissé ses enfants sur le côté du bateau et les a suppliés de se cramponner au canot en train de se dégonfler. Mais ils ont peu à peu échappé à son emprise.

Au moment où il a réalisé que sa famille s’était noyée, Abdullah a envisagé de se suicider là, dans l’eau. « Je vais avoir leur mort sur la conscience chaque jour qu’il me reste à vivre », a-t-il dit à MEE.

Lors de l’enterrement de Rehan, Galip et Aylan à Kobané, Kurdi a confié à son ami Ferhad Abbas qu’il ne quitterait plus jamais la ville.

« Pourquoi partirais-je maintenant que j’ai perdu ma famille ? J’allais en Europe pour ma famille, mais maintenant je suis seul », a-t-il déclaré.

Pour Khalid Sheno, l’histoire de son neveu prouve ce qu’il a toujours cru. « L’Europe ne nous aidera jamais. Je préfère vivre à Kobané et manger du pain plutôt que d’aller en Europe », a-t-il dit. « Abdullah est entré dans la gueule du loup les yeux fermés. Je lui ai dit de retourner à Kobané au lieu d’aller en Europe. Mais il rêvait d’autre chose. »

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.