Aller au contenu principal

Aïd : malgré des fins de mois difficiles, les Tunisiens veulent leur mouton

Aux dépenses de la rentrée scolaire s’ajoutent les frais de l’Aïd al-Adha. Malgré l’inflation, l’achat d’un mouton pour le sacrifice est un rituel auquel la plupart des Tunisiens ne sont pas prêts à renoncer
Mohamed Ali, boucher de l'Ariana, un quartier de Tunis, se prépare pour l'Aïd al-Adha (MEE/Lilia Blaise)

TUNIS – « Promotion : mouton de l’Aïd et réfrigérateur pour 1 399 dinars [480 euros] » annoncent les panneaux publicitaires le long des routes qui bordent Tunis. Pour l’Aïd al-Adha, prévu en Tunisie le 1er septembre, les grandes surfaces multiplient les offres où l’animal se vend en lot avec un lecteur DVD ou une gazinière. D’autres proposent plus sobrement un pack de boissons gazeuses ou d’huile à frire offerts pour l’achat de la bête.

Selon une enquête publiée en août, réalisée sur un échantillon de quelque 2 000 Tunisiens en octobre 2016 par l’Institut national de la consommation (INC), plus de la moitié des Tunisiens interrogés (54, 5 %) sont prêts à acheter un mouton pour l’Aïd el-Adha, quelqu’en soit le prix, et 78, 3 % des Tunisiens en achètent un chaque année.

Alors que l’inflation a augmenté de 5,6 % au mois de juillet 2017 et que les Tunisiens ont déjà vécu les pics de consommation du Ramadan, des soldes, des congés d’été et bientôt, de la rentrée scolaire, de nombreuses familles luttent pour rassembler l’argent qui leur permettra d’acheter la bête si convoitée. La fête et le sacrifice, bien que considérés comme non-obligatoires dans le Coran, restent un rituel religieux et culturel important pour les foyers tunisiens.

« Cette année, les gens parlent beaucoup de leurs problèmes financiers et de leurs difficultés à boucler les fins de mois »

- Hassen, vendeur de moutons

À chaque coin de rue de Tunis, les revendeurs de moutons en provenance des régions agricoles comme Kasserine négocient les prix qui fluctuent de 250 dinars (87 euros), pour le mouton le moins cher, à 600 dinars (207 euros). Dans les quartiers de El Kabaria et Wardia à Tunis, certains ont mis en vente près de 40 moutons devant leur maison et attendent les clients, connus pour acheter une à deux semaines avant l’Aïd.

Hassen, 40 ans, boit son café à côté des bêtes. Il vend le troupeau d’un oncle basé à Makthar, au nord-ouest de la Tunisie. À côté de lui, des mères regardent leurs enfants jouer avec les bêtes, en attendant de choisir celui qui rentrera à la maison avec eux. « On s’est habitués maintenant à vendre à crédit pour les familles nécessiteuses », explique Hassen. « Cette année, les gens parlent beaucoup de leurs problèmes financiers et de leurs difficultés à boucler les fins de mois », ajoute-t-il.

Du côté de l’INC, les résultats de l’étude ont montré que si les Tunisiens se plaignent beaucoup de la conjoncture économique et que le pouvoir d’achat s’est détérioré, l’Aïd el-Adha reste une fête importante, autant que le sacrifice du mouton : 91 % le sacrifient pour des raisons religieuses et 46 % par tradition.

91 % des Tunisiens sacrifient un mouton pour des raisons religieuses et 46 % par tradition

Les 22 % qui n’achètent pas de mouton invoquent en priorité le prix. « Mais les prix n’ont pas augmenté, contrairement à ce que les gens disent. L’année dernière, il y a eu un petit boycott car l’Aïd tombait vraiment la veille de la rentrée scolaire. Cette année, il y a deux semaines d’intervalle », commente Tarek ben Jazia, directeur général de l’INC, pour Middle East Eye.

Selon le ministère du Commerce, le prix du mouton a même baissé par rapport à l’année dernière de 100 dinars (35 euros), et l’offre est plus importante. Près de 1 200 millions de moutons seront vendus sur le marché local cette année. Le prix est fixé à 10 dinars (3, 50 euros) le kilo pour les moutons de plus 45 kilos et à 11 dinars (3, 70 euros) pour ceux dont le poids est inférieur. Certains vendent même directement en ligne des moutons certifiés bio.

Un sacrifice aussi pour les enfants

Pour Hela Khlifi, enseignante et mère de famille qui vit dans la banlieue sud de Tunis, à Bou Mhel, l’achat du mouton a été conditionné cette année par les enfants. « Étant donné que l’année a été un peu difficile et que je ne reçois pas de salaire pendant l’été, vu que je ne suis pas titulaire, avec mon mari, nous voulions acheter la viande au kilo. Mais notre fils a vraiment envie d’un mouton. Chaque année, il joue avec dans la rue, il le compare avec ses amis, il le décore, donc c’est un peu difficile de s’en priver », admet-elle.

Hela compte en acheter un entre 300 et 450 dinars maximum (150 euros), et préparer de la viande séchée, kaddid, pour l’hiver prochain. « Le mouton dure au moins trois mois, puisque j’en congèle aussi une partie », ajoute-t-elle. Hela entre donc dans la catégorie des 37, 7 % de Tunisiens qui achètent un mouton « pour satisfaire les enfants ». Un coût à ajouter aux 200 dinars (70 euros) à dépenser pour la rentrée des enfants.

Des familles choisissent leur mouton dans le quartier d'El Kabaria, à Tunis (MEE/Lilia Blaise)

Aux abattoirs de Wardia, où la vente des moutons est contrôlée par une société étatique, les quelques vendeurs pour particuliers attendent les clients.

Houcine, 17 ans, originaire de Sbiba à Kasserine, attend de vendre un troupeau de 48 moutons, sous le soleil, adossé au camion de foin. Il reste dans les abattoirs de Tunis pendant deux semaines, jusqu’à l’Aïd, pour gagner 200 dinars (68 euros) en tant que vendeur. Mais pour l’instant, seul un client s’est présenté.

« Les gens se restreignent ou alors ils attendent la dernière minute pour voir si les prix baissent, comme chaque année », analyse-t-il. Il estime que la prime étatique donnée aux salariés pour l’Aïd est dérisoire. « 40 dinars [13 euros] c’est très peu lorsque les familles dépensent minimum 300 dinars [100 euros]. »

Pour un barbecue, il faut ajouter 40 dinars (13 euros)

Le ministère des Affaires sociales a annoncé que 9 660 dinars (3 340 euros) seraient alloués à près de 241 500 familles nécessiteuses.

Soraya, enseignante du supérieur prévoit d’aller acheter le mouton par morceaux, au kilo, chez le boucher, car cela fait longtemps qu’elle ne fait plus le sacrifice. « En général, je prends pour 50 dinars [17 euros] de viande car nous fêtons l’Aïd en comité restreint, donc ça ne sert à rien d’acheter tout un mouton », explique-t-elle.

Son salaire lui permet de supporter les dépenses de l’Aïd, mais elle considère que les prix ont flambé, et pas seulement ceux de la viande. « Acheter seulement quelques légumes et quelques fruits revient désormais à près de 10 dinars [3, 50 euros]. Je comprends que les gens fassent attention et aient envie de se faire plaisir pendant l’Aïd ».

D’autres achèteront des couteaux supplémentaires pour la découpe du mouton, un kanoun (plat creux en argile servant à la cuisson au charbon) à 4 dinars (1, 30 euro) ou un barbecue à 40 dinars (13 euros). Les familles comptent environ 70 dinars (24 euros) en plus du prix du mouton pour les préparatifs.

La concurrence du mouton de contrebande libyen !

Ensuite viennent le sacrifice et le découpage. Certains le font en famille – c’est souvent l’homme qui s’en occupe et qui a acquis la technicité en observant les générations précédentes. D’autres font venir des bouchers ou des professionnels de la découpe, connus du quartier, qui s’autoproclament « égorgeur et boucher » le jour de l’Aïd pour gagner un peu d’argent. Le service peut coûter entre 30 et 50 dinars (10 à 17 euros).

Pour Mohamed Ali Trabelsi, un boucher du quartier de l’Ariana à Tunis, 30 ans de métier, l’Aïd al-Adha représente toujours le meilleur chiffre d’affaire sur l’année.

« Le mouton de contrebande libyen se vend à 13 dinars [4, 50 euros] le kilo. Mais les Tunisiens savent qu’il n’est pas de bonne qualité »

- Mohamed Ali Trabelsi, boucher

« J’égorge environ une vingtaine de bêtes le jour de l’Aïd pour les familles, et beaucoup peuvent dépenser jusqu’à 100 dinars [34 euros] dans l’achat de la viande au kilo », relève-t-il alors que ses apprentis dépècent un animal juste à côté. Lui ne connaît pas la crise et bien qu’il fasse parfois crédit, il estime que les Tunisiens sont prêts à dépenser pour ce jour saint.

« Le seul concurrent, c’est le mouton de contrebande libyen, qui se vend à 13 dinars [4, 50 euros] le kilo. Mais les Tunisiens savent qu’il n’est pas de bonne qualité », ajoute-il. Car la catégorie de mouton est pour les consommateurs le deuxième critère de sélection après le prix et avant l’état de santé de la bête, selon l’INC.

Ils ont le choix entre le mouton gharbi (occidental, à queue fine), le mouton arabi (arabe, à queue grasse) et le mouton cherki (croisement entre les deux). Celui qui a le plus de succès est le mouton arbi pour la graisse de sa queue qui sert à la préparation des merguez.

« Malgré la crise, les Tunisiens supportent de moins en moins la frustration et n’hésitent pas à vivre au-dessus de leurs moyens pour préserver le niveau de vie qu’ils avaient avant la révolution »

- Tarek ben Jazia, directeur général de l'Institut national de la consommation 

Enfin, il n’y aurait pas d’Aïd sans partage – une partie de la viande doit être donnée aux nécessiteux. À Djebel Lahmar, quartier défavorisé de Tunis, la famille de Chrifa Ghanmi a acheté deux moutons et compte en donner une partie à ceux qui n’ont pas pu se l’offrir. Tout comme la famille d’Inès Missaoui, originaire de Kasserine, qui a déjà prévu de partager le méchoui durant les trois jours de fête qui suivent le sacrifice. « C’est important dans la religion, car c’est une aumône qui est prescrite et c’est une viande que l’on achète rarement le reste de l’année », explique-t-elle.

Si la conjoncture économique difficile de la Tunisie ne semble pas avoir raison de la consommation au moment de l’Aïd, l’INC estime, d’après une autre étude sur le comportement des consommateurs tunisiens, que cette consommation est « contrainte » et non « raisonnée ». « Malgré la crise, les Tunisiens supportent de moins en moins la frustration et n’hésitent pas à vivre au-dessus de leurs moyens pour préserver le niveau de vie qu’ils avaient avant la révolution », conclut Tarek ben Jazia.