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À Alger, des designers repensent la ville. Une urgence !

La première Biennale algéro-française du design, qui se tient actuellement dans la capitale algérienne, fait cohabiter concepteurs de tous ordres pour repenser la ville de demain
Vue du front de mer d’Alger, de la Casbah et de la mosquée Djamaa Jdid (AFP/Farouk Batiche)
Vue du front de mer d’Alger, de la Casbah et de la mosquée Djamaa Jdid (AFP/Farouk Batiche)
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ALGER, Algérie

Alger accueille jusqu’au 27 juin la première Biennale algéro-française du design, DZign 2020+1. Placée sous la thématique « repenser la ville par le design », cette rencontre a ouvert la voie à l’expérimentation urbaine. Pour l’occasion, Alger est devenue un réel laboratoire d’innovation : les concepteurs se sont appropriés la ville et ont imaginé des projets futuristes, durables et engagés dans l’amélioration de la vie de ses habitants.

Une préoccupation d’actualité alors que The Economist vient de classer encore une fois la capitale algérienne en bas de la liste des villes les plus agréables à vivre : Alger arrive à la 136e place sur 140, derrière Tripoli et Karachi !

Organisée par l’Institut français d’Alger (IFA) et placée sous le commissariat de la designer Feriel Gasmi Issiakhem, cette biennale devait initialement se tenir en mars 2020. Pour cause de pandémie, elle a été reportée d’une année. Selon les organisateurs, ce report a permis de renforcer le programme initial.

Expositions, discussions, portes ouvertes dans des universités partenaires, projections de films... : Feriel Gasmi Issiakhem explique à Middle East Eye le concept de biennale, « pas si éloigné de celui d’un festival ».

« Dans le monde de l’art, de l’architecture et du design, on utilise le terme de biennale car l’événement s’adresse à un public plus avisé. Partout dans le monde, une biennale dure un mois, c’est pourquoi nous avons élaboré un programme avec plusieurs temps forts », précise-t-elle.

Ce programme a été organisé autour de porteurs de projets, des « concepteurs » issus de tous les métiers formant la discipline du design.

« Ce qui est intéressant dans cette biennale, c’est justement cette démarche : faire cohabiter tous ces métiers autour d’un projet », ajoute la commissaire. « Nous exposons par exemple l’urbaniste Akli Amrouche, qui propose pour la première fois du mobilier urbain. Ou encore la designer Amina Laoubi, qui a conçu des ombrières pour le parc Tifariti [à Alger], un projet d’urbanisme. Ils conceptualisent tous des projets, quelles que soient leurs formations, et pourraient à l’avenir travailler ensemble. »

Un parcours dans la ville

Les trois temps forts de la biennale sont les trois expositions : « Extramuros » aux Ateliers sauvages (résidence de créations et lieu d’écriture), « Intramuros » à la Villa Abdellatif (résidence d’artistes), et l’exposition photographique « Photographiez la cité de demain » à l’Institut français d’Alger.

Ces trois expositions ont été montées de manière à suivre un parcours sur Alger. « C’est une manière d’avoir une sorte de marqueur dans le temps et l’espace. Montrer les projets de manière linéaire et donner la chance à toutes les expressions de rencontrer le grand public », décrit Feriel Gasmi Issiakhem.

Pour répondre au challenge « repenser la ville par le design », les concepteurs se sont exprimés à travers différents médiums : photographie, design graphique, maquettes, prototypes, objets, installations, vidéos.

« Le but de notre participation est d’interpeller sur des solutions qui n’existent pas encore chez nous mais qu’on pourrait lancer, comme le recyclage du béton »

- Riyad Aissaoui, designer

Pour Feriel Gasmi Issiakhem, l’objectif est de donner une liberté de création aux concepteurs et d’optimiser la compréhension pour le public.

Les médiums sont différents mais le message est le même. Les concepteurs évoquent tous le consumérisme. Ils ne veulent plus exister dans un monde surchargé d’objets. Ils proposent des projets techniques qui sacralisent la durabilité.

L’exposition « Photographiez la cité de demain » montre par exemple les clichés de vingt étudiants en architecture, algériens et français. Ces futurs architectes ont exprimé des inquiétudes et des souffrances, observées dans l’espace public. Qu’ils viennent d’Alger, Marseille, Nancy, Paris ou Lyon, ils portent tous le même discours : ils veulent « réparer l’existant ».

« Extramuros » est la plus spectaculaire des expositions, de l’avis des visiteurs que MEE a rencontrés. Les concepteurs ont repensé Alger en intervenant sur des espaces connus de la capitale : le jardin Tifariti, la baie d’Alger, l’esplanade des Fusillés. Ces repères ont permis aux visiteurs de se projeter dans la ville et d’imaginer l’apport des projets dans leur vie au quotidien.

Au jardin Tifariti, dans le quartier du Telemly, la designer Amina Laoubi propose un aménagement qui introduit l’artisanat et le design dans l’espace. Elle initie un ensemble d’activités qui mettent en valeur l’identité du lieu, garde certaines fonctions initiales du jardin comme les terrasses et les espaces de jeu, et aménage d’autres coins en espaces d’exposition en plein air, des bancs marquant des percées visuelles de la ville tout au long de la promenade.

L’architecte urbaniste et designer Liess Vergès propose une installation qui engage une réflexion sur la situation de la Casbah d’Alger. Il estime que même un lieu déserté, endommagé et abandonné à la dégradation, comme l’est l’ancienne médina de la capitale, n’est pas encore une ruine, il est « témoin de son histoire ».

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« Certains habitants de la Casbah sont partis dans des quartiers plus habitables, pendant que d’autres sont restés dans une pauvreté de plus en plus aigüe. La solidarité, qui était constitutive de la société de la Casbah, a disparu. Résultat, les écarts se creusent. En tant qu’architecte, mon questionnement est là : il faut d’abord travailler sur la mémoire », analyse-t-il pour MEE.

Le projet de la designer Souad Delmi Bouras s’intitule « Dzira ». Il s’agit d’un banc public végétalisé. Ce mobilier urbain est, selon la description de sa conceptrice, « un espace de repos et de rencontres ». Soucieux de la question environnementale et de la durabilité, il veut absorber le CO2 et réintégrer l’élément végétal fonctionnel dans les espaces urbains. Un banc fait de terre, de végétaux et de planches de bois.

Pour le designer Riyad Aissaoui, qui propose un mobilier urbain connecté, cette exposition permet de démontrer qu’il est possible « d’intervenir sur l’espace public efficacement et à moindre coût ».

« Le but de notre participation est d’interpeller sur des solutions qui n’existent pas encore chez nous mais qu’on pourrait lancer, comme le recyclage du béton », explique-t-il à MEE.

« En tant que designer, je m’intéresse particulièrement aux avancées en matière de recyclage dans les autres pays. On ne parle plus de matière première mais de dernière matière. Ce genre de rencontre nous permet de confronter nos visions, de compléter nos connaissances et surtout, de dire qu’il est possible de concrétiser des projets dont le retour sur investissement est aussi assuré. »

Démarche écoresponsable

À la Villa Abdellatif, l’exposition « Intramuros » est dédiée à l’objet du quotidien : mobilier, luminaires, art de la table...

Les concepteurs Mouna Boumaza Bensalem et Khalil Bensalem proposent une installation constituée d’une table, composée de pieds cylindriques en sciure liée par de la résine, dans lesquels s’imbrique un fin plateau de tôle en laiton brossé.

La table conçue par les artistes Mouna Boumaza Bensalem et Khalil Bensalem (Facebook)
La table conçue par les artistes Mouna Boumaza Bensalem et Khalil Bensalem (Facebook)

Les deux concepteurs adoptent une démarche écoresponsable. Ils exploitent la sciure de bois, déchet issu de la fabrication de leurs mobiliers, et lui insuffle un nouveau cycle de vie, la sciure devenant ainsi matière première dans la création de produits inédits.

« Igerzzen » (la merveilleuse) est une lampe de chevet proposée par les artistes designers Leila Mammeri, Rachida et Samia Merzouk. Fabriquée en fer forgé et terre cuite, elle sert aussi de vide-poche et de diffuseur de parfum.

« Igerzzen » (la merveilleuse), lampe de chevet proposée par les artistes designers Leila Mammeri, Rachida et Samia Merzouk (MEA)
Lampe de chevet proposée par les artistes designers Leila Mammeri, Rachida et Samia Merzouk (MEE)

Pour Feriel Gasmi Issiakhem, cette biennale a pour objectif de « déstabiliser les certitudes de beaucoup de gens qui pensent que le design n’est qu’un objet ». C’est pour cette raison que les organisateurs ont pensé le programme des expositions en laissant en dernier celle dédié à l’objet.

« En visitant la première exposition, le public profane va se demander quel est le lien entre le design et la photo. Mais il comprendra vite que ce sont des architectes qui participent à l’exposition », souligne Feriel Gasmi Issiakhem.

« Ensuite, il découvrira ‘’Extramuros’’, liée à l’objet urbain, et là encore, il va engager une réflexion sur le lien du design avec des projets d’urbanisme. Enfin, avec ‘’Intramuros’’, dédiée à l’objet design, il comprendra que le design n’est pas de l’esthétique, c’est une science des processus au service de l’homme. »

DZign 2020+1 se clôturera dimanche 27 juin avant de revenir en novembre 2021 avec des expositions, des rencontres, des débats et des master classes dirigées par des personnalités internationales du design.

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