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« Juste de quoi manger » : en Algérie, la classe moyenne algérienne pleure son pouvoir d’achat

Une étude menée par le Syndicat algérien des travailleurs de l’éducation et de la formation (SATEF) révèle qu’en 25 ans, les salariés algériens ont perdu 60 % de leur pouvoir d’achat
Dans certains marchés d’Alger, la tomate s’achète à 150 dinars (0,77 euro) le kilo. Il y a cinq ans, elle se trouvait encore à 50 dinars (AFP/Ryad Kramdi)
Dans certains marchés d’Alger, la tomate s’achète à 150 dinars (0,77 euro) le kilo. Il y a cinq ans, elle se trouvait encore à 50 dinars (AFP/Ryad Kramdi)
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ALGER, Algérie

« Nous ne pouvons plus rien acheter ! » Sourire gêné, le pas pressé, Djamila s’éloigne rapidement du premier vendeur de légumes qu’elle croise sur sa route. Cette femme au foyer de 50 ans est venue, en ce jour de Ramadan, faire quelques courses dans le marché de Ain Naadja, une immense cité au sud d’Alger.

Son mari est fonctionnaire municipal. Avec un salaire de 35 000 dinars (près de 180 euros au taux du marché officiel), « nous pouvons à peine manger correctement », confie-t-elle à Middle East Eye, avant de disparaître dans les allées du marché qui ne désemplit pas malgré la hausse vertigineuse des prix des produits alimentaires.

Légumes frais, fruits, épices, herbes aromatiques et viandes : le marché couvert de cette ville aux immeubles carrés qui s’étendent à perte de vue et accueillent des dizaines de milliers de familles de la classe moyenne est bien achalandé.

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Mais depuis quelques semaines, les prix de certains aliments ont flambé : la viande bovine se vend à plus de 2 000 dinars le kilo (près de 10 euros, soit 10 % du salaire minimum), un prix jamais atteint auparavant.

Ahmed est enseignant dans un lycée de la capitale. Après vingt ans de carrière, il perçoit un salaire de 50 000 dinars (250 euros) et, au fil du temps, il a vu fondre son pouvoir d’achat.

« Mon salaire n’augmente pas au rythme de la hausse des prix. Du coup, mes revenus, qui pouvaient être corrects il y a une dizaine d’années, ne valent plus grand-chose aujourd’hui », avoue ce père de trois enfants qui révèle qu’il est obligé de « priver » sa famille de « fruits et légumes » et de viande pour « boucler les fins de mois ».

Pour lui, les loisirs, les voyages et sorties en famille sont devenus « un rêve inaccessible ».

Si Ahmed arrive à gérer son budget malgré les privations qu’il doit imposer à sa famille, d’autres Algériens recourent à différentes méthodes pour subvenir à leurs besoins alimentaires.

Acheter à crédit

Beaucoup achètent désormais à crédit chez les commerçants de leurs quartiers. C’est ce que confirme Rabah, qui tient une supérette près du marché de Ain Naadja.

« Avant, seuls les petits salariés et les retraités venaient solliciter des crédits. Depuis quelques mois, des enseignants, des fonctionnaires et autres salariés ont tous des dettes », indique-t-il à MEE.

Cela confirme que le niveau de vie de la classe moyenne algérienne a baissé de manière notable ces dernières années. Une étude menée par le Syndicat algérien des travailleurs de l’éducation et de la formation (SATEF), que MEE a consultée, révèle qu’en 25 ans, les salariés algériens ont perdu 60 % de leur pouvoir d’achat.

« Avec 70 000 dinars [360 euros], j’arrive juste à acheter de quoi manger et des habits pour les enfants »

- Boualem Amoura, enseignant et syndicaliste

Pour mener cette étude, les membres de l’organisation syndicale ont dressé un tableau comparatif des prix et des salaires de 1995 à 2021. La conclusion est limpide : les salaires d’avant permettaient d’acheter beaucoup plus de produits et services que maintenant.

« À l’époque, a la fin des années 1980 et le début des années 1990, avec un salaire de 6 000 dinars [30 euros], je pouvais prendre des vacances avec mes enfants, manger au restaurant de temps à autre et même acheter une voiture. Aujourd’hui, avec 70 000 dinars [360 euros], j’arrive juste à acheter de quoi manger et des habits pour les enfants », confie à MEE Boualem Amoura, secrétaire général de ce syndicat.

Cet enseignant en mathématiques, entré dans la vie professionnelle en 1988, témoigne : « Quand j’ai commencé à travailler, il y a 34 ans, il y avait une vraie classe moyenne. Ce n’est plus le cas aujourd’hui ! », se désole-t-il devant la paupérisation de professions qui auraient dû voir leur condition s’améliorer.

Grève générale les 26 et 27 avril

La dernière augmentation de salaires dans la fonction publique remonte à dix ans. Depuis, les rémunérations sont tout simplement gelées, pendant que l’inflation a augmenté et que la monnaie locale a beaucoup perdu de sa valeur.

Depuis plus de cinq ans, les syndicats des fonctionnaires sont regroupés dans un conglomérat pour faire pression sur le gouvernement dans le but d’augmenter les salaires et améliorer le pouvoir d’achat. Mais avec le hirak, le mouvement populaire ayant conduit à la démission d’Abdelaziz Bouteflika en 2019, et la pandémie de covid en 2020, les syndicalistes ont marqué une trêve.

Cependant, 29 syndicats ont récemment annoncé l’organisation d’une « grève générale » ces 26 et 27 avril. Dans un communiqué, ils ont menacé de monter en puissance dans la protestation.

Un Algérien agite des billets de banque à l’entrée du tribunal de Sidi M’Hamed, à Alger, le 2 décembre 2019, avant l’ouverture d’un procès pour corruption d’anciennes personnalités politiques et économiques (AFP/Ryad Kramdi)
Un Algérien agite des billets de banque à l’entrée du tribunal de Sidi M’Hamed, à Alger, le 2 décembre 2019, avant l’ouverture d’un procès pour corruption d’anciennes personnalités politiques et économiques (AFP/Ryad Kramdi)

En face, le gouvernement a tenté de calmer le jeu. Après avoir défiscalisé les bas salaires, il a réduit l’impôt sur le revenu global (IRG) pour faire gagner quelques dinars aux salariés touchant moins de 30 000 dinars (155 euros) par mois.

Puis, début avril, les autorités ont rendu publique une nouvelle grille de salaires pour la fonction publique étendue aux primes et indemnités. Selon la direction générale du budget, l’augmentation représenterait entre 5 600 et 10 000 dinars (entre 28 et 51 euros).

Des chiffres contestés par les syndicats. « Pour un enseignant, cela peut aller de 1 400 dinars [7 euros] pour un fonctionnaire en début de carrière à 5 300 dinars [27 euros] maximum pour un professeur en fin de parcours », relève Boualem Amoura, qui dénonce « des gains insignifiants ».

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« Entre la baisse de l’IRG et l’augmentation du point indiciaire de la fonction publique, je gagne 8 000 dinars [40 euros]. Face à la hausse générale des prix, cela ne représente rien », peste le syndicaliste.

Pour l’instant, les autorités gardent le silence. À plusieurs reprises, le Premier ministre, Aïmene Benabderrahmane a appelé au dialogue, mais il n’a jamais reçu, personnellement, de responsables syndicaux, laissant le soin aux ministres de s’occuper de la tâche.

Toutefois, selon certains syndicalistes, dès que les discussions achoppent sur la question salariale, les ministres « expriment leur incompétence en renvoyant leurs interlocuteurs vers le gouvernement ».

Le président Abdelmadjid Tebboune a mis en garde les enseignants contre des revendications « hâtives ». « Je suis le premier syndicaliste. Le pouvoir d’achat, c’est mon affaire », a-t-il promis devant des journalistes. Il s’est récemment engagé à « améliorer le pouvoir d’achat des Algériens ». Ce lundi, il a promis de nouvelles augmentations des salaires pour le début de 2023.