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D’une salle de répétition sans fenêtre à la scène internationale : l’ascension de Mashrou' Leila

Il y a huit ans, le groupe libanais se formait dans une salle de répétition sans fenêtre équipée d’une « batterie de m**** ». Depuis, ils se sont lancés à la conquête du monde
Hamed Sinno, le chanteur du groupe libanais Mashrou' Leila, lors d’une représentation à New York en juin dernier (MEE/Elizabeth Whitman)

NEW YORK, États-Unis Elle ne comprenait pas un seul mot de leur chanson et pourtant Tara Messenger est tombée amoureuse du groupe Mashrou' Leila. C’était en 2009 ou en 2010, a-t-elle indiqué. Alors qu’elle cherchait de la musique sur Internet, elle est tombée totalement par hasard sur l’un des vidéoclips du groupe libanais indépendant posté sur YouTube, celui avec l’aubergine s’est-elle souvenue.

Pour elle, le fait que les paroles soient en arabe apportait une touche de poésie à leur musique, et elle aime tout particulièrement l’association savamment orchestrée de rock et de sonorités traditionnelles. Elle s’imaginait qu’un jour, Mashrou' Leila serait connu dans le monde entier.

Fin juin, le groupe s’est produit au Poisson Rouge, un lieu branché de la ville de New York. Alors qu’elle attendait l’arrivée de Mashrou' Leila dans l’obscurité de ce sous-sol en ébullition, cette new-yorkaise de 41 ans originaire de Staten Island, accompagnée pour l’occasion d’une amie, s’est exclamée : « Ça fait très longtemps que j’attends de les voir ! »

Des petits bars de Beyrouth à la scène internationale, le chemin du groupe a été long et semé d’embûches.

Le groupe est né il y a huit ans ; il se composait alors de treize étudiants qui se retrouvaient pour répéter tard dans la nuit à l’Université américaine de Beyrouth (AUB).

À son arrivée à New York, le groupe ne comptait désormais plus que sept artistes de talent. Le guitariste, claviériste et compositeur de Mashrou' Leila, Firas Abou Fakher, a expliqué à Middle East Eye : « Aucun d’entre nous n’avait suivi de formation musicale… Nous nous inspirions essentiellement de ce qui était, à nos yeux, de la bonne musique que les années ne faisaient pas disparaître. »

Le groupe ne pensait pas atteindre un jour une telle notoriété, mais la liste de ses fans n’a eu de cesse de s’allonger. Mahsrou’ Leila a donné des concerts incroyables au Liban et il a rapidement été invité à se produire dans d’autres villes de la région.

Le groupe a peu à peu trouvé un écho sur la scène internationale et séduit de nouveaux fans en Europe, puis aux États-Unis. Lorsque les cinq membres sont montés sur scène à New York, ils étaient très clairement dans leur élément face à cette foule de passionnés en délire.

Mais dernièrement, le groupe n’a pas fait parler de lui que pour sa musique. Au mois d’avril, la Jordanie a annulé le concert qui devait se tenir dans l’Amphithéâtre romain d’Amman, alors qu’il s’y était pourtant déjà produit à trois reprises en rassemblant à chaque fois un grand nombre de fans.

Le gouverneur d’Amman, Khalid Abu Zeid, a alors déclaré qu’il avait décidé d’annuler le concert car certaines chansons du groupe « contenaient des paroles qui n'étaient pas convenables dans la société jordanienne », une référence non dissimulée aux positions pro-LGBT de Mashrou' Leila.

Cette décision a fait la une des journaux dans le monde et un grand nombre de personnes se sont tournées vers les réseaux sociaux pour critiquer le gouvernement. Quelques jours plus tard, les autorités jordaniennes ont décidé de lever cette interdiction face à la pression grandissante, mais cet incident a finalement servi Mashrou' Leila, qui s'est retrouvé sur le devant de la scène et agagné de nouveaux fans de tout pays. Le groupe y a vu une motivation supplémentaire de continuer à faire de la musique et se faire connaître aux quatre coins du monde.

« Je veux croire que même si c’est ce qui a fait qu’un grand nombre de potentiels fans se sont intéressés à nous, c’est la qualité de la musique qui nous permet de les conserver », a déclaré Firas Abou Fakher.

Des débuts humbles

Avec sa notoriété internationale, le groupe est bien loin de ses débuts modestes.

Au début de l’année 2008, Omaya Malaeb, Andre Chedid et Haig Papazian, tous trois étudiants en architecture, ont lancé un appel à leurs camarades de classe en leur proposant de se rassembler pour faire de la musique, juste pour le plaisir. Une quinzaine de personnes, essentiellement des amis et des connaissances, ont décidé de participer à ces séances nocturnes de musique improvisée.

Au cours de ce premier mois, c’était peut-être en février ou en mars, selon Firas Abou Faker, le groupe s’est rassemblé une à deux fois par semaine dans une minuscule salle sans fenêtre réservée au club de musique de l’école. Il y avait des lambris bleus insonorisés et une « batterie de m**** », s’est-il rappelé.

Dès les premiers jours, ils sont parvenus à esquisser les contours de quelques chansons. Les sept membres du groupe (Omaya Malaeb la claviériste, Andre Chedid le guitariste, Haig Papazian le violoniste, Carl Gerges le batteur, Hamed Sinno le chanteur, Firas Abou Fakher le second guitariste et Ibrahim Badr le bassiste) se sont rapidement rendus à l’évidence : les instincts et les goûts musicaux de chacun s’accordaient vraiment bien. Voilà comment est né Mashrou' Leila, un nom qui pourrait se traduire « Le projet d’une nuit ».

Au revoir Beyrouth


Ils se sont produits pour la première fois face à un public restreint, lors d’une exposition d’art organisée par les étudiants de l’école d’architecture de l’Université américaine de Beyrouth. En juin, ils avaient déjà commencé à se produire dans le cadre de festivals locaux et lorsqu’ils se sont retrouvés après les vacances estivales, ils ont entamé l’enregistrement de leur premier titre, « Raksit Leila ».

Ils ont participé au Concours de musique moderne organisé par Radio Liban en mars 2009 et en sont sortis vainqueurs, ouvrant ainsi la voie à la sortie de leur premier album quelques mois plus tard.

Au fur et à mesure qu’ils allongeaient la liste de leurs fans à l’échelle locale, leur rayonnement musical s’étendait. En juillet 2010, ils ont participé au Festival de Byblos au Liban, aux côtés d’artistes tels que Gorillaz et la troupe de spectacle Riverdance.

Mais ce n’est qu’au moment où il a été invité à se produire en dehors du Liban, à l’occasion du Doha Tribeca Film Festival en octobre 2010, ensuite à Dubaï au printemps suivant, puis au Caire pendant l’été, que le groupe a compris que sa musique pouvait avoir un bel avenir.

« C’est à ce moment-là que nous sommes passés du statut de petit groupe beyrouthin célèbre parmi ses amis à celui de groupe suivi par des gens à l’autre bout du monde », Firas Abou Fakher a-t-il révélé. Et d’ajouter : « On commençait à se dire : "Ouah, les gens commencent à nous prêter attention." »

En 2011, lorsque Firas Abou Fakher, Hamed Sinno, Ibrahim Badr et Carl Gerges ont obtenu leur diplôme, Mashrou' Leila était déjà célèbre en Europe. Ils y ont donné leur premier concert en septembre, à Novi Sad en Serbie, lors du festival EXIT, puis ils ont sorti leur deuxième album, El Hal Romancy, quelques mois plus tard. En octobre de cette même année, ils sont montés sur scène à Amsterdam et à Paris.

En août 2012, le groupe, qui avait été marqué par le départ d'Andre Chedid, avait pris une décision : il était temps de se lancer pleinement. Les membres ont quitté leur emploi et sont partis au Canada pour enregistrer leur troisième album, Raasuk.

« On se disait : "Si on ne le fait pas maintenant, on va passer à côté de quelque chose" », Firas Abou Fakher a-t-il expliqué.

Puis Omaya Malaeb a quitté Mashrou' Leila, et le groupe a sorti son quatrième album, Ibn El Leil, en novembre dernier.

Un nouveau son

Désormais composé de cinq membres, le groupe affirme qu’il se sent plus fort que jamais et déterminé à avoir un impact fort sur le marché stratégique des États-Unis.

Lors de son concert récent à New York, Hamed Sinno, qui a révélé publiquement son homosexualité, a placé ses mains autour du micro, les paillettes de son tee-shirt noir sans manches scintillant de mille feux.

Le public du Poisson Rouge scandait « Upon my body, upon your body » (Sur mon corps, sur ton corps) tandis qu’Ahmed, debout devant eux, chantait l’un des derniers tubes du groupe, « Kalaam ». Derrière les voix qui s’élevaient, on discernait le son de la batterie, calme mais régulier, tandis que les silences s’étiraient entre les accords doux du piano.

Des mélodies aux sonorités irrévérencieuses, souvent dynamiques et plus nettes, de son premier album, Mashrou' Leila est passé à des paysages sonores attirants et superposés qui viennent fréquemment à bout des humeurs les plus noires. Pourtant, c’est toujours la même démarche qui anime leur musique. Il y est toujours question de sexe et de politique, l’essence du rock’n’roll, et des mêmes touches musicales qui ont séduit, à leurs débuts, leurs fans de Beyrouth : une note pénétrante ou un son crescendo émanant du violon de Haig Papazian, la voix tantôt émue, tantôt cassée d’Ahmed Sinno. La détermination du groupe à s’émanciper des standards de la musique pop arabe est omniprésente.

« Dès le début, nous avons voulu rester libres de faire de la musique, en arabe, qui ne respecte pas les règles définies par l’industrie pop », a souligné Firas Abou Fakher.

Cet esprit d’indépendance a également influencé fortement les choix du groupe. Ils ont refusé des offres émanant de maisons de disques, préférant utiliser Internet pour séduire de nouveaux fans tout en s’assurant de garder tout contrôle sur leur musique.

« L’histoire du rock’n’roll est assez proche de la nôtre. L’histoire du rock’n’roll consiste en gros à dire "Vas te faire f*****" à tout le monde », Firas Abou Fakher a-t-il précisé. « C’est en quelque sorte aussi comme ça que nous fonctionnons. »

Le groupe qui refuse de se soumettre

Malgré la détermination du groupe à ne pas se fondre dans le moule et à proposer quelque chose d’unique, ses fans, tout comme ses détracteurs et ses critiques, font souvent référence à Mashrou' Leila en s’appuyant sur une liste de faits. Les projecteurs sont en particulier tournés vers Hamed Sinno, ouvertement homosexuel, et leurs « paroles dénonçant l’autorité », comme l’a écrit le Guardian. Et l’interdiction jordanienne de cette année, bien que de courte durée, a tout simplement concouru à renforcer cette image.

Mais le groupe continue à insister sur le fait que la musique est plus importante que les gros titres. Abou Fakher déclare qu’il écoute tout type de musique - de Beethoven à Jonny Greenwood du groupe Radiohead, en passant par David Byrne des Talking Heads comme source d’inspiration-  et qu’il admire Paul McCartney qui, à l’âge de 74 ans, écrit de la musique et se produit encore sur scène.

« On ne trouve rien de comparable dans le monde arabe », Yossi Monsi, un Israélien de Tel Aviv qui a récemment vu le groupe pour la troisième fois, a révélé à MEE. Il a avoué être tombé sous le charme de leur son, à la fois « nouveau » et « indépendant », après qu’un ami palestinien lui a fait découvrir le groupe.

« Un jour, ils joueront en Israël », a affirmé Yossi.

Haig Papazian, le violoniste, quitte la scène à New York (MEE/Elizabeth Whitman)

Traduction de l'anglais (original).

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