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Égypte : des marchés aux chameaux impitoyables aux coiffeurs d’âne bienveillants

Marchés aux chameaux, courses de chevaux et coiffeurs d’ânes sont synonymes de nourriture, de divertissement et d’argent, mais qu’en disent les militants de la cause animale ?
Abdulmeged, un chamelier de Haute-Égypte, déclare : « J’attends que la saison des chameaux se termine afin de pouvoir retourner dans mon village et me marier. » (MEE/Ahmed Kamal)

LE CAIRE – « Chaque semaine, des milliers de chameaux arrivent à Birqash... transportés par camion depuis des contrées aussi lointaines que le Soudan ou la Somalie », explique Mohamed Fawzi Fahmi, un vendeur de chameaux originaire de Daraw, un village de la province d’Assouan lui aussi réputé pour son marché aux chameaux.

Il a parcouru plus de 800 kilomètres pour vendre son troupeau de chameaux sur ce marché très animé où des négociants déterminés se jettent à corps perdu dans des activités de troc, de vente et d’achat. Situé à tout juste 35 kilomètres au nord-ouest du Caire, le plus grand marché aux chameaux d’Égypte, situé dans la ville de Birqash, existe depuis le 14e siècle si l’on en croit les croyances locales.

Le voyage pour Birqash peut se révéler difficile et la majorité des chameaux qui y survivent se verront au final vendus pour nourrir les neuf millions d’habitants du Caire, tandis que les autres se verront destinés au travail agricole ou au tourisme. Après avoir été entassés dans des camions pour un long trajet, à leur arrivée, les animaux peuvent être amaigris ou souffrir de plaies ouvertes. L’intérêt de l’animal n’est pas nécessairement considéré comme une priorité : ici, les chameaux ne sont ni plus ni moins que de la marchandise.

Un ressentiment qui augmente, des prix qui s’envolent

Du fait de la hausse du prix des chameaux et de la location des terrains, ainsi que de l’augmentation du coût d’achat de la nourriture destinée aux animaux et des taxes à l’importation, un ressentiment croissant est palpable cette année sur le marché parmi les vendeurs de chameaux. « Le coût supplémentaire qui en découle nous donne l’impression de jeter l’argent par les fenêtres. Nous avons la responsabilité des troupeaux que nous transportons depuis le Soudan, nous les vendons et nous envoyons ensuite l’argent à leur propriétaire. Nous, les fermiers, nous sommes aujourd’hui totalement fauchés parce que nous avons à notre charge un grand nombre de dépenses, notamment les frais de nourriture et de transport. Le prix des chameaux a augmenté d’au moins 2 000 livres égyptiennes depuis l’année dernière. »

Galal Abdulgawad est chamelier : « J’ai emmené Hossam, mon fils, avec moi au marché pendant les vacances estivales afin de lui apprendre à s’occuper des chameaux. » (MEE/Ahmed Kamal)

« Le coût de transport d’un seul chameau entre Abou Simbel [sud de l’Égypte] et Daraw s’élève à 1500 livres égyptiennes. Une fois les chameaux nourris et vendus, nous pouvons encaisser notre dû. Le plus souvent, nous y perdons de l’argent et en fin de compte, nous restons redevables de sommes importantes. »

En Égypte, où l’économie tente non sans difficulté de se maintenir à flot, le commerce des chameaux a également été impacté par l’augmentation des prix dans des secteurs en apparence sans lien, tels que le pétrole et l’électricité. « Tout a eu un impact sur le marché, du pétrole nécessaire au transport à l’électricité indispensable à l’irrigation, en passant par le cours du dollar. Les commerçants soudanais vont même jusqu’à se faire payer en dollars, pourtant ce n’est pas leur monnaie », a ainsi ajouté Fahmi.

Dans l’Égypte actuelle où la hausse des prix se fait toujours sentir, la plupart des familles font face à des difficultés financières et leur pouvoir d’achat s’est réduit au minimum. Le début de la nouvelle année scolaire s’accompagne de dépenses supplémentaires que les familles considèrent comme prioritaires par rapport à ce qui était autrefois jugé comme essentiel dans la vie quotidienne.

Le commerce des chameaux n’a pas été épargné par cet état de fait et les ventes sont aujourd’hui inférieures à celles des années précédentes. Même si la viande caméline est relativement bon marché par rapport à d’autres viandes telles que le bœuf ou l’agneau, les chameaux sont moins enclins à tomber malades ; la probabilité que les commerçants subissent des pertes est donc faible.

La maltraitance des chameaux

Mais l’environnement économique du pays n’est pas la seule composante à l’origine de l’instabilité financière qui règne dans le secteur de la vente de chameaux. Le marché enregistre également des pertes financières du fait des mauvais traitements infligés aux animaux. Dans les faits, Birqash n’est pas le lieu rêvé pour les personnes qui n’ont pas le cœur bien accroché et ce marché pourrait être qualifié de véritable cauchemar par les militants de la cause animale.

Au début de la vente, le chameau est installé au centre d’un cercle formé de potentiels clients ; puis, le vendeur annonce le prix initial qu’il souhaite en retirer. Tout au long de cette mini-enchère, les chameliers provoquent le chameau avec leur bâton en bambou en mettant de petits coups sur ses organes génitaux, en frappant sa tête et en fouettant son dos. D’après des croyances locales, plus le chameau se montre résistant et vif, plus il est fort et jeune, et par conséquent meilleure sera sa viande.

Lorsqu’on l’interroge sur la manière dont les animaux devraient être traités, Sayyed Abu el-Shaikh, un chamelier originaire de Farshout, dans le gouvernorat de Qena, répond : « En principe, ils ne devraient pas être soumis à de mauvais traitements, mais tout dépend de l’animal. Les chameaux de Somalie sont sauvages, ils doivent être frappés parce qu’ils sont forts. Les chameaux égyptiens et soudanais, de leur côté, ne supportent pas d’être frappés. Il est impossible d’attraper et d’installer une selle sur un chameau somalien. Mais un chameau égyptien peut être domestiqué, il est possible d’installer une selle sur son dos, de le faire s’asseoir et se lever à volonté. Les chameaux somaliens sont élevés dans le désert, mais les chameaux égyptiens grandissent dans des fermes, ils se laissent donc plus facilement faire. »

Un jeune chamelier égyptien verse de l’eau sur un chameau blessé après avoir été frappé à l’aide de bâtons à Gizeh, en Égypte (MEE/Ahmed Kamal)

Pour la majorité des chameaux présentés sur le marché, qu’ils viennent de Somalie, du Soudan ou d’Égypte, les chances d’être vendus s’amenuisent s’ils ne se montrent pas suffisamment robustes lorsqu’ils sont frappés et blessés. Il peut certes paraître étonnant d’accepter que la « marchandise » soit ainsi battue, voire laissée en sang, mais dans la mesure où elle est essentiellement destinée à des fins de consommation, le fait que les animaux les plus faibles aient fait l’objet de maltraitances ne représente pas une perte importante. C’est en particulier le cas pendant la fête de l’Aïd, qui voit un pic des ventes en vue de la préparation des célébrations et des festivités.

Les courses de chevaux : en quête de gloire et de renommée

Non loin du marché, un événement a lieu chaque samedi au cours duquel des propriétaires et conducteurs de charrettes se rassemblent sur l’axe routier de la Haute-Égypte, au sud de Gizeh, afin de faire la course et de parier sur l’animal le plus rapide. Une foule d’amateurs de chevaux et de passionnés d’ânes s’y rassemblent pour faire affaire, frimer à côté des animaux récompensés et ressentir les effets de l’adrénaline au moment où la ligne d’arrivée est franchie.

Araby est un boucher de 35 ans qui possède une charrette tirée par des chevaux. « J’aime simplement venir et regarder les courses. Les chevaux égyptiens sont jugés sur leur beauté, leur force et leur vitesse. Certaines personnes placent des paris mais la plupart viennent juste pour le spectacle, tout comme moi. Obtenir une récompense confère gloire et renommée à l’échelle locale. Cela a, par la suite, un impact sur le prix de l’âne ou du cheval. »

En ce qui le concerne, Saleh, un conducteur de charrette âgé de 18 ans qui encourageait l’un des chevaux en compétition, commente : « J’assiste à cette course tous les week-ends depuis l’âge de cinq ans. Je venais autrefois avec mon père et de temps en temps, il pariait sur les chevaux. Il m’arrive également parfois de parier. Dans le fond, ce n’est pas l’argent qui m’importe, j’aime simplement le fait de parier et la compétition. »

Alors que certaines personnes viennent pour profiter du spectacle offert par les courses, d’autres sont uniquement là pour faire du commerce.

Sekseka, un conducteur de charrette de 42 ans, explique : « Aujourd’hui, je suis à la recherche d’un cheval robuste car mon cheval est mort la semaine dernière. »

Il a trouvé son cheval grâce à Mostafa, âgé de 32 ans, qui présente en ces termes sa stratégie commerciale : « C’est une activité complémentaire pour moi. À la base, je suis boucher mais j’achète des chevaux, je les nourris, je les entraîne et je les fais participer à des courses. De cette manière, je parviens toujours à trouver un bon client pour les acheter à un prix intéressant. »

Durant le rassemblement, Sayyed, âgé de 48 ans, distribuait des cartes de visite et s’assurait de la stabilité de certaines des charrettes. Pour lui, ces courses sont synonymes d’argent et d’amusement, mais elles font surtout pleinement partie de son identité. « Je viens de la ville d’Alexandrie ; j’y possède un atelier où je répare et je fabrique des charrettes. Tous les propriétaires et conducteurs de charrette connaissent mon nom. Je viens ici pour passer un bon moment, mais aussi pour faire affaire. »

Sayyed sait ce qui fait qu’une charrette est parfaitement conçue car il sait quel délicat équilibre doit être respecté. « Chaque charrette doit être adaptée et conçue en fonction de la force de l’animal qui va la tirer », a-t-il précisé. « Il arrive parfois que l’animal soit trop fort ou que la charrette soit trop lourde pour l’animal. Dans l’hypothèse où la charrette est trop lourde, le propriétaire peut se voir contraint de remplacer l’animal prévu par un animal plus fort. Mais il peut également arriver qu’ils soient castrés pour qu’ils deviennent plus facile à conduire et à contrôler. »

Le coiffeur d’âne

Dans le district du vieux Caire, près de l’ancien aqueduc, Mohamed est coiffeur. Mais ce n’est pas n’importe quel coiffeur, ses clients ne sont pas des personnes comme vous et moi. Les clients de Mohamed nécessitent des compétences particulières car ce sont des animaux, en majorité des ânes et des chevaux. Cette profession est bien connue des Égyptiens et les compétences qu’elle requiert se transmettent de génération en génération au sein de la famille de Mohamed.

« Ma famille coiffe principalement des chevaux et des ânes et ce, depuis des décennies. Depuis l’époque du khédive Farouk, nous avons pris soin de la crinière des chevaux des membres de la famille royale. Mon grand-père travaillait comme coiffeur pour les animaux au palais d’Abdine où vivait le khédive. De célèbres acteurs venaient également nous voir pour que nous donnions un style à leurs animaux, c’était notamment le cas de stars telles que Ahmed Mazhar ou, plus récemment, Ahmed el-Saqa. »

Mohamed, le coiffeur de chevaux du Caire, discute avec son fils de cinq ans, Mostafa, qui veut apprendre le métier familial (MEE/Ahmed Kamal)

La réputation assise par Mohamed et sa famille s’explique par le soin qu’ils accordent aux animaux et les styles de coiffure qu’ils ont imaginés. « Il existe différentes coupes : la coiffure locale, la coiffure à l’anglaise ou encore la coiffure moderne qui consiste à laisser dépasser certains poils afin de dessiner des lettres ou des noms. Tout dépend du choix du client », indique Mohamed.

Un client satisfait se tient près de son cheval après qu’il a été tondu (MEE/Ahmed Kamal)

Un client, qui fait la queue pour faire tondre son âne, souligne l’importance de satisfaire les besoins de l’animal en période de fortes chaleurs. Et c’est là qu’intervient Mohamed. « Tondre un âne, ou d’une manière générale un animal, est très important lorsqu’il fait chaud et que l’air est pollué, cela lui permet de se sentir plus au frais et en meilleure santé. Ce qui a fait que mon choix s’est porté sur Mohamed pour tondre mon âne, c’est le respect qu’il accorde aux animaux. En plus, il peut lui faire différentes coupes, ce qui le distingue des autres animaux. »

Mostafa, le père de Mohamed, était autrefois coiffeur au sein de l’entreprise familiale mais il a récemment préféré s’occuper des animaux malades ou blessés. « Ce n’est pas le fait de m’occuper d’un cheval, d’un âne ou de tout autre animal, qui me dérange ; c’est plutôt le fait de tenir les ciseaux. Aujourd’hui, je suis plus faible, mais je peux toujours aider Mohamed en m’occupant des animaux blessés et malades grâce à mon expérience. »

« Parfois, je sais immédiatement quel remède est le plus approprié ; d’autres fois, je sais comment donner le médicament ou administrer la dose prescrite par le vétérinaire, et je peux aider pour l’achat et la vente des animaux. On me connaît et les propriétaires et conducteurs de charrettes sont toujours désireux de connaître mon opinion. »

Tandis que Mohamed est occupé à tondre un cheval, Mostafa, son fils de cinq ans, l’assiste avec enthousiasme. « Pas d’école, que ferait-t-il de toute façon une fois diplômé ? Rien. Mais ici, à mes côtés, il apprendra un métier qui lui permettra de gagner de l’argent. Et puis, c’est la profession familiale. Il n’y a rien de plus précieux que de pouvoir s’occuper d’animaux, tout en pouvant passer du temps en famille », a-t-il confessé en tondant un cheval.

Mostafa, le fils de Mohamed âgé de cinq ans, aide son père à tondre un cheval près de l’aqueduc dans le district du vieux Caire, en Égypte (MEE/Ahmed Kamal)

Le soin qu’accordent Mohamed et sa famille aux animaux n’est pas la norme parmi les Égyptiens. Dans ce pays, le manque de sensibilisation aux droits des animaux et les pratiques ancestrales débouchent souvent sur des traitements cruels. Contraints de lutter pour relever leurs propres défis économiques et sociaux, de nombreux Égyptiens se révèlent insensibles face à la cause des droits des animaux.

Traduit de l'anglais (original).