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En Espagne, les fake news se propagent pour diaboliser musulmans et migrants

L’Espagne a connu ces dernières années une augmentation de la haine islamophobe attribuée aux attentats de 2017 à Barcelone et Cambrils mais aussi à la hausse de l’immigration
Une jeune fille brandit un message où on peut lire « Nous sommes musulmans, pas terroristes » pendant une manifestation des résidents musulmans de Barcelone contre le terrorisme et en hommage aux victimes de l’attentat de Barcelone, le 19 août 2017 (AFP)
Une jeune fille brandit un message où on peut lire « Nous sommes musulmans, pas terroristes » pendant une manifestation des résidents musulmans de Barcelone contre le terrorisme et en hommage aux victimes de l’attentat de Barcelone, le 19 août 2017 (AFP)
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MADRID, Espagne

Tandis qu’un groupe de jeunes Arabes traverse la Méditerranée à la recherche d’une nouvelle vie en Espagne, ils apportent avec eux un message clair à leurs nouveaux hôtes. 

« Nous allons trancher la gorge de tous les Espagnols infidèles qui ne louent pas [le prophète] Mohammed », semblent-ils scander à l’approche des côtes espagnoles, l’un d’eux brandissant un petit couteau. 

Cette vidéo montrant les jeunes migrants arabes en mer a récemment fait son apparition en ligne et s’est rapidement répandue parmi les utilisateurs espagnols de Facebook, Twitter, Telegram et WhatsApp.

« Il a l’air très menaçant avec ce couteau. C’est effrayant et nos politiciens se contentent de les laisser entrer », commente un internaute. 

« Quelle honte. Pouvez-vous imaginer que plus tard, le gars avec le couteau sera l’un de ceux qui massacreront des chrétiens dans une église ? Nous les mettons dans des hôtels en pension complète et si vous parlez, vous êtes catalogué comme fasciste ou raciste », écrit un autre.

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Pourtant, il s’est vite avéré que la présentation faite du contenu de la vidéo était totalement fausse

En réalité, la vidéo a été réutilisée et accompagnée d’une traduction erronée de l’arabe afin d’être colportée en ligne comme un outil de haine. 

Un peu de recherche et l’utilisation adéquate d’une application d’identification des chansons ont montré que les jeunes hommes apparaissant dans la vidéo chantaient en fait le succès algérien Bye Bye Salam.

La vidéo est l’un des nombreux éléments de fake news qui se sont propagées en Espagne dans le but d’attaquer les immigrants, principalement les Arabes et les musulmans.

On trouve notamment de fausses allégations : 500 bateaux transportant des migrants à destination de l’Espagne, des mosquées violant les règles de distanciation sociale pour les prières, des communautés musulmanes retirant de force le porc des menus scolaires et des clandestins arabes bénéficiant du système national de protection sociale.

Quatre grands clichés

« Les mensonges relatifs à l’immigration tentent de renforcer quatre grands clichés concernant les immigrants et les musulmans : qu’ils sont dangereux ; qu’ils sont privilégiés dans l’obtention des aides sociales ; qu’ils vont imposer leur culture ; et que les institutions vont laisser faire », explique à Middle East Eye Natalia Diez, journaliste chargée de la vérification des faits sur les sujets migration pour Maldita Migracion

La propagation des fake news coïncide avec une forte hausse de l’immigration. En 2019, l’Espagne a enregistré un nombre record d’arrivées dans le pays avec 748 759 immigrants

Les Colombiens, les Marocains et les Vénézuéliens constituent le plus gros contingent d’immigrés. 

« Les fake news à propos des musulmans en Espagne sont constantes et sont étroitement liées aux fake news sur l’immigration. En ce qui concerne les fake news sur l’islam, les thèmes les plus courants sont ceux qui lient les musulmans aux allocations [sociales], à la violence et au terrorisme », explique Natalia Diez. 

« Grâce à la désinformation, l’étrangéisation des musulmans en Espagne est renforcée, puisque la plupart des fake news sur les musulmans les lient directement à l’immigration », ajoute-t-elle.

Capture d’écran montrant une fake news affirmant que 80 % des Arabes en Europe vivent des aides sociales (fourni par Maldita)
Capture d’écran montrant une fake news affirmant que 80 % des Arabes en Europe vivent des aides sociales (fourni par Maldita)

« Ces mensonges ont pour objectif manifeste de changer la perception de ces groupes par une grande partie de la société et ils renforcent les faux arguments que les gens finissent par croire. »

Ces dernières années, l’essor des fake news est devenu une préoccupation croissante dans le monde entier, et l’Espagne ne fait pas exception. 

L’organisation indépendante de vérification des faits Maldita a été créée en 2017 afin de lutter contre la progression de la désinformation et de démystifier les fake news virales. L’une de ses sections les plus fréquentées est la division immigration de Natalia Diez. 

De 2017 à 2020, Maldita Migracion a identifié 321 articles de fake news liés à l’immigration et à la religion. Parmi eux, 168 reposaient uniquement sur l’immigration, 129 étaient directement liés à la religion, et 70 % de ces derniers ciblaient exclusivement l’islam, selon le rapport sur la désinformation, les minorités religieuses et les discours de haine publié l’année dernière.

« Les fake news visant la communauté musulmane se propagent plus que toute autre »

- Monica Carrion, Observatoire de l’islamophobie dans les médias

Le nombre de fake news démystifiées concernant les minorités religieuses n’a cessé d’augmenter, passant de 25 % en 2017 à 29 % en 2018 et à 45 % en 2019. 

« Nous avons constaté que les fake news visant la communauté musulmane se démarquent énormément. Elles se propagent plus que toute autre », relève pour MEE Monica Carrion, directrice des projets éducatifs et coordinatrice d’analyse à l’Observatoire de l’islamophobie dans les médias. 

« Une mauvaise couverture médiatique touche l’ensemble de la communauté musulmane, qu’elle soit nationale ou d’origine étrangère. Toute la communauté est lésée par cette mauvaise couverture », précise-t-elle. 

« Non seulement il y a des attaques en ligne et dans les médias, mais ces attaques se traduisent également par des attaques physiques contre la communauté. C’est là que réside le problème, c’est-à-dire que l’islamophobie met en danger la coexistence sociale. »

Entre 2017 et 2019, l’immigration est devenue un problème croissant pour la population espagnole, avant de se stabiliser au cours de l’année 2020, selon l’institut public du Centre de recherches sociologiques (Centro de Investigaciones Sociológicas ou CIS).

Les sondages du CIS révèlent que l’immigration était perçue comme l’une des trois principales préoccupations de 3,8 % des Espagnols en janvier 2017 avant de connaître un pic à 15,6 % en septembre 2019, puis de tomber à 1,6 % en juin 2020. 

Islamophobie croissante

L’Espagne a connu une augmentation de la haine islamophobe ces dernières années, que beaucoup attribuent aux attentats de 2017 à Barcelone et Cambrils qui ont tué seize personnes.

Le ministère de l’Intérieur a révélé que les cas de haine islamophobe en Espagne avaient augmenté de 120 % entre 2017 et 2019, citant 103 cas. 

Toutefois, le ministère a été critiqué pour son manque perçu d’engagement dans la lutte contre l’islamophobie. Lors du lancement de son plan d’action pour lutter contre les crimes de haine en 2018, le ministère a choisi de ne pas classer l’islamophobie comme un crime de haine spécifique, le ministre de l’Intérieur Fernando Grande-Marlaska jugeant cela « inutile ».  

Les données sur l’islamophobie varient car les organismes gouvernementaux et les ONG indépendantes publient souvent des résultats différents.

L’organisation indépendante Plateforme citoyenne contre l’islamophobie (PCI) a enregistré 546 cas d’islamophobie en 2017, soit cinq fois plus de cas que signalés par le gouvernement.  

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« L’ampleur du problème ne se reflète pas avec précision dans les données parce qu’elles ne font généralement pas de distinction entre l’islamophobie, la xénophobie et le racisme. C’est une façon pour l’État d’invisibiliser les données limitées dont ils disposent », explique Aurora Ali, activiste hispano-égyptienne, membre de l’Association musulmane pour les droits de l’homme. 

Bien que le rapport de la PCI ait été publié il y a quatre ans, ses conclusions ont tout de même constitué la base du rapport 2020 du gouvernement sur la discrimination contre les musulmans.

Houda Mahdi est l’une des deux millions de musulmans qui considèrent l’Espagne comme leur foyer, elle y vit depuis treize ans. Elle se souvient que depuis qu’elle a emménagé en Espagne, elle a été victime d’injures en raison de sa religion. 

« J’ai été victime d’islamophobie dans de nombreux scénarios du quotidien et dans tous les domaines : sur le lieu de travail, dans ma vie universitaire ou même dans les transports en commun », confie-t-elle à MEE.

Selon l’Observatoire gouvernemental du racisme et de la xénophobie, 87 % des musulmans ont été victimes de discrimination dans leur recherche de logement et 83 % dans leur recherche de travail en Espagne. 

« Au fil des ans, la situation s’aggrave. Cela se produit de plus en plus fréquemment et l’islamophobie se normalise et est tolérée », estime Houda Mahdi.

« Aujourd’hui, en Espagne, elle s’accroît de manière exponentielle à cause de toutes les personnes islamophobes ou qui ne s’y opposent tout simplement pas. »

Un rapport gouvernemental sur les crimes de haine a révélé que les Marocains sont le groupe démographique le plus ciblé, subissant 7,8 % de tous les crimes de haine parmi les étrangers en Espagne. Les Marocains sont également six fois plus susceptibles d’être arrêtés par la police qu’un Espagnol blanc, selon les protocoles de contrôle d’identité de la police municipale.

« La gauche était notre seul espoir »

Tous les musulmans en Espagne ne peuvent cependant pas s’identifier à l’expérience de Houda Mahdi. 

Hamza* possède une petite boutique de fruits dans la banlieue de Madrid. Il y a seize ans, il a quitté le Maroc pour s’installer en Espagne.

« Par chance, je n’ai pas été confronté à l’islamophobie, mais c’est peut-être parce que j’ai tout fait pour m’intégrer », indique-t-il, en pesant un régime de bananes pour un client. 

En 1992, l’État espagnol a conclu un accord avec la communauté musulmane du pays afin de garantir l’égalité d’intégration et de représentation de la communauté au sein de la société espagnole. 

Graffitis islamophobes sur un mur à Séville : « Assassins ! Au Maure qui prie, une machette sur sa tête. Stop à l’islam » (MEE)
Graffitis islamophobes sur un mur à Séville : « Assassins ! Au Maure qui prie, une machette sur sa tête. Stop à l’islam » (MEE)

Plus de 25 ans plus tard, la communauté musulmane n’a toutefois pas obtenu bon nombre des droits fondamentaux que l’accord visait à garantir.  

À ce jour, 90 % des étudiants musulmans n’ont pas d’études religieuses à suivre et 90 % des enseignants d’études islamiques sont au chômage, contrairement à ce qu’affirment de nombreuses fake news selon lesquelles les écoles ont été forcées d’enseigner les études islamiques.

Par ailleurs, 95 % des communautés musulmanes en Espagne n’ont toujours pas accès à un cimetière musulman et 12 % n’ont pas de mosquée. 

95 % des communautés musulmanes en Espagne n’ont toujours pas accès à un cimetière musulman et 12 % n’ont pas de mosquée

Le parti d’extrême droite Vox a récemment vu son compte Twitter bloqué pour « incitation à la haine » contre les musulmans après avoir lancé une campagne en ligne sous le hashtag #StopIslamisation.

Lorsqu’on lui demande si elle croit que la communauté musulmane d’Espagne est intégrée sur le plan politique, l’activiste Aurora Ali est claire. 

« Non, absolument pas », indique-t-elle au téléphone. « Beaucoup de musulmans n’ont même pas le droit de vote. La gauche était notre seul espoir, mais ils nous ont mal traités ces dernières années. Ce que le Parti socialiste et [son partenaire de coalition de gauche] Unidas Podemos ont fait, c’est nier notre nature musulmane. »

Pour que des progrès soient réalisés, Aurora Ali pense qu’il faut établir une base représentative sur la communauté.

« Le changement doit venir des institutions nationales et de la législation existante. Si nous avions un appui juridique et législatif, tout cela ne nous arriverait probablement pas », relève-t-elle. « Mais à l’heure actuelle, tout joue contre nous parce que nous n’avons pas de protection juridique. »

* Le prénom a été changé.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.