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Ghardaïa : autrefois frères, aujourd’hui ennemis

Début juillet, la vallée du M’zab, aux portes du Sahara algérien, a connu des affrontements sans précédent entre populations berbérophones et arabophones. À l’origine : défaillances de l’État, développement urbain anarchique et mutations sociales
Ghardaïa, capitale de la vallée du M'zab, aux portes du Sahara algérien. La zone a connu un regain de tensions entre Mozabites berbérophones et populations arabophones (MEE/Adlène Meddi)

« L’attaque a commencé juste après la prière de l’aube, vers 4 h du matin. Nous avons entendu des cris et nous sommes montés sur la terrasse. La maison était encerclée par des hommes au visage masqué par un chèche [foulard porté par les hommes dans le Sahara], armés de barres de fer et de couteaux. Nous avons négocié pour que les femmes soient évacuées. Ils ont sauté par-dessus le mur de la cour, nous ont tabassés et ont lancé des cocktails Molotov sur notre maison, qui a complètement brûlé. Dans la bagarre, un homme a perdu son chèche. Et là, j’ai reconnu mon voisin. »

À part des tapis et quelques matelas sauvés dans l’incendie, une blessure au front protégée par un pansement de fortune et une attelle qui lui tient l’auriculaire de la main droite, Ammar n’a plus rien. Mais il est en vie.

Ammar raconte la nuit où des hommes masqués ont attaqué et brûlé sa maison (MEE/Mélanie Matarese)

Quinze jours après les affrontements qui ont fait vingt-trois morts entre Mozabites (musulmans berbérophones de rite ibadite) et les populations musulmanes arabophones de rite malékite, la tension n’est pas retombée à el-Guerrara, ville de 75 000 habitants à une centaine de kilomètres de Ghardaïa, carrefour du Sahara algérien. Ces violences ne sont pas nouvelles dans la vallée du M’zab – les premières altercations entre les deux communautés remontent à 1975 – mais depuis celles de Berriane en 2008 et de Ghardaïa en 2013, elles ont augmenté à la fois en fréquence et en intensité. Cet été, le bilan des victimes d’el-Guerrara dépasse celui de l’année 2013 pour toute la vallée.

Sous un soleil de plomb – en juillet, la température grimpe à 45°C dès midi – des enfants jouent dans la cour du centre des sinistrés du quartier el-Mouadhen. La communauté mozabite a immédiatement pris en charge la centaine de familles qui a fui les violences, comme celle d’Ammar, qui a perdu sa maison, en les dispatchant dans quatre écoles de la ville.

« Nous avons fait venir un psychologue pour les enfants car ils ont été traumatisés par ce qu’ils ont vu », explique Abdelhamid, le responsable du centre, à Middle East Eye. Fier de préciser que les Mozabites n’ont « pas attendu l’aide de l’État pour agir », il prend à témoin un tableau d’affichage où la liste des familles et le règlement de ce camp improvisé ont été placardés. Dans les salles de classe, les dessins des enfants et des tableaux de conjugaison sont restés affichés aux murs contre lesquels s’entassent vaisselle, cartons et mobilier noirci par les flammes. L’odeur de brûlé est encore très présente.

Des récits identitaires antagonistes

Dans le quartier Larbi Ben M’hidi, habité en majorité par des arabophones, les hommes sortent de la mosquée et se regroupent pour discuter. L’après-midi touche à sa fin mais la chaleur est encore obsédante. Ben Barek el-Hadj, notable arabe de la tribu Atatcha, ouvre une porte en fer dans une rue déserte. C’est là que Bachir Messaoud, 25 ans, a été tué quelques jours avant son mariage. De la maison, il ne reste que des murs fracassés, des traces de doigts sur la suie recouvrant la faïence, et un sac de dattes renversé et calciné. Sur la façade, « Amazighe dégage ! » est taggué à la craie.

Ben Barek el-Hadj, notable de la tribu Atatcha, montre une maison saccagée (MEE/Mélanie Matarese)

Les habitants du quartier aussi ont leur version de l’histoire. « Pendant le Ramadan, nos vieux qui allaient prier dans la mosquée ancestrale des Mozabites se sont fait insulter à plusieurs reprises. » Assis à l’ombre d’un mur de parpaings, à l’angle d’une rue d’où ils peuvent surveiller les allers et venues des fourgons de la police, Youssef et ses copains assurent « s’être juste défendus ».

Des versions de l’attaque, il y en a peut-être autant que de récits sur l’histoire des deux communautés. Une question névralgique dont chacun s’empare pour revendiquer le droit de vivre là. Aux Mozabites qui affirment avoir été les premiers à peupler la vallée, Bengrid el-Bouti, membre du Conseil malékite, considéré comme un modéré, répond que sa tribu (arabophone), celle des Atatcha, est installée dans la vallée depuis des siècles et que la première mosquée ibadite « a été construite sur la maison d’Aïssa Ben Atach, le fondateur d’el-Guerrara ». Aux malékites qui accusent les Mozabites d’avoir été des « harkis » au service de l’armée française pendant la guerre de libération, Ahmed Bensalah, notable d’el-Guerrara, rappelle que le poète Moufdi Zakaria, auteur de l’hymne national algérien, est un Mozabite.

« Le problème à Ghardaïa n’est pas communautaire et encore moins religieux », résume pour MEE un militant du FFS, parti d’opposition très ancré dans la région. « Mozabites et Chaambas [la plus importante des populations arabophones] sont avant tout otages de l’État qui n’a fourni aucun récit national, laissant ainsi, depuis 50 ans, chacun construire son propre récit contre l’autre. »

Une politique inadaptée

Le problème est peut-être aussi à chercher dans le paysage. Des deux côtés de la route nationale 1, mythique transsaharienne reliant Alger à Tamanrasset, de nouvelles villes-dortoirs poussent en plein désert, comme un défi à la chaleur et aux vents de sable. Oued Nechou, à une vingtaine de kilomètres de Ghardaïa, est l’une d’elles. Elle ne répond à aucun plan d’urbanisme et, faute d’espaces de vie commune, la cohabitation entre Chambaas et Mozabites y est difficile, comme l’attestent les insultes ou jets de pierre réguliers.

À Ghardaïa, du haut de sa colline rocheuse où il a construit Tafilalt, une cité récompensée pour son ingénierie urbaine par plusieurs prix, dont celui de la Ligue arabe, Ahmed Nouh voit dans l’anarchie de l’extension urbaine l’origine de tous les maux entre les deux communautés.

« Alors que la vallée du M’zab est classée au patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1982 et qu’elle aurait dû, à ce titre, être protégée, l’État n’a rien fait pour freiner la pression sur la vallée ! », s’insurge-t-il auprès de MME. « Ghardaïa détient le record de la commune la plus… densément peuplée d’Algérie. En centre-ville, les embouteillages ressemblent à ceux de la capitale. Est-ce que vous trouvez-cela normal alors que nous sommes en plein Sahara ? ».

Un ancien cadre de l’État originaire de Ghardaïa, contacté par MEE, en est persuadé : les Mozabites « payent le prix de la politique menée par Alger depuis 1962 » et la situation à Ghardaïa doit être replacée dans le contexte de l’ensemble des conflits entre Touaregs (les nomades berbérophones du Sahara) et Arabes dans le Sud algérien, présentés comme des affrontement inter-communautaires. « Les Touaregs et les Mozabites sont les seuls à s’être opposés à la division de l’Algérie souhaitée par la France dès les années 50. Et pourtant, ils ont toujours été combattus. Alger n’a jamais caché sa volonté de détruire les institutions traditionnelles. »

Pointé du doigt, l’État a décidé de « traiter » le dossier Ghardaïa comme un problème sécuritaire. La région est désormais sous l’autorité de la 4e Région militaire. Selon une source dans les services de renseignements, près de 8 000 policiers et gendarmes ont été déployés. L’armée est très peu visible à l’exception des hauteurs des aourirs (collines), où sont stationnés ses camions. Les policiers sont en revanche omniprésents à chaque carrefour et rond-point de la ville. Excédés par la chaleur et la situation dans lesquelles ils mijotent depuis un an et demi, ils entretiennent des rapports tendus avec la population, en particulier avec les Mozabites, qui leur reprochent, photos et vidéos à l’appui, d’être partie prenante aux côtés des Chaambas.

Dans le ksour de Ghardaïa, les gendarmes du Groupement d’intervention et de réserve, comprimés dans leur uniforme-carapace et écrasés par leur armement, cherchent désespérément l’ombre sous les arcades de la place du marché. Depuis que les mozabites en ont chassé les Chaambas (à Theniet el-Makhzen, quartier majoritairement chaamba, ce sont les Mozabites qui ont été renvoyés), le marché n’est plus que l’ombre de lui-même.

Mohamed Amine, 12 ans, réfugié dans une école d'el-Guerrara (MEE/Mélanie Matarese)

« Réapprendre à vivre ensemble »

Mohamed, chef d’entreprise de la région et cadre de l’ex-parti unique, le FLN, se désole de la tournure des événements. Dans son modeste bureau, une ancienne affiche électorale d’Abdelaziz Bouteflika résiste au temps. Un cynique slogan annonce « Pour une Algérie forte et sereine ». Sur un autre mur est punaisé une citation de Saddam Hussein : « Si on ne parvient pas à trouver de valeurs communes, restons au moins sur la valeur de l’honneur ».

« Au lieu de chercher à savoir qui était là le premier, nous devrions réapprendre à vivre ensemble comme nous l’avons toujours fait. Sinon on va brûler la région », prévient-il.

Du côté mozabite, les anciens croient aussi aux vertus d’un discours diplomatique. « La seule solution, c’est le retour de la sécurité. Nous sommes des Algériens avant tout », martèle Abdelhamid, d’el-Guerrara.

Ouahab, un commerçant de Ghardaïa venu de Sétif, a du mal à croire aux bonnes volontés. « Malheureusement, aujourd’hui, les jeunes échappent de plus en plus à l’influence des notables et sont bien plus réceptifs aux provocations des extrémistes mozabites et des salafistes excités qui appellent au djihad sur les réseaux sociaux », commente-t-il. « Je comprends que l’on rejette la responsabilité de ce chaos sur l’État. Mais à part lui, qui est en mesure d’arbitrer une réconciliation entre les deux parties ? ».

Femmes de Ghardaïa se recueillant au cimetière au coucher du soleil (MEE/Adlène Meddi)