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Humans of Syria : les histoires extraordinaires de vies ordinaires

Célèbres dans le monde entier, le blog Humans of New York et son spin-off Humans of Syria présentent les Syriens comme des gens ordinaires aux histoires extraordinaires
« Cette fillette fait paître des moutons avec ses frères pour aider sa famille. Elle a un beau sourire et me demande toujours de la photographier quand je la rencontre. » Sakina, 7 ans, Saraqeb, province d’Idlib, Syrie, le 18 octobre 2015 (avec l’aimable autorisation de Laith al-Abdullah/Humans of Syria)

Le 12 janvier dernier, le Dr Refaai Hamo, un réfugié de 55 ans affectueusement surnommé « le Savant » par les réseaux sociaux, fut invité à assister au dernier discours sur l’état de l’Union de Barack Obama, devant le Congrès réuni en séance plénière.

Pour lui, cela marquait un revirement de situation spectaculaire. Un mois à peine avant de s’asseoir aux côtés de la Première dame, le docteur faisait partie de la foule anonyme des milliers de Syriens dont les vies s’étaient effondrées tandis que le sort de leur pays se scellait dans le sang et la poussière.

Tout a commencé quand Brandon Stanton, le photographe à l’origine du célèbre site internet et de la page Facebook Humans of New York, a partagé l’histoire du Dr Hamo avec ses 16 millions de fans sur Internet.

Le Dr Hamo a fui la Syrie après le bombardement de sa maison au cours duquel sept membres de sa famille, y compris sa femme et l’une de ses filles, ont trouvé la mort. « Mon fils a dû transporter les morceaux de sa mère et de sa sœur hors de la maison. Il avait 14 ans à l’époque. Il était tellement brillant. Il était premier de sa classe. Il n’est plus le même », a raconté le docteur à Brandon Santon.

Le photographe a rencontré Refaai Hamo à Istanbul, dans le cadre d’un projet photographique qu’il a baptisé « les Syriens Américains », destiné à illustrer l’histoire de familles syriennes exilées en Turquie et en Jordanie. Pendant deux semaines, Brandon Stanton a partagé avec son public les photos et les histoires de réfugiés sélectionnés pour une réinstallation aux États-Unis.

« Les réfugiés sont ceux qui ont le plus de mal à raconter leur histoire, alors qu’ils en ont le plus besoin », a expliqué Stanton à Middle East Eye.

Le Dr Refaai Hamo affirme qu’il a dessiné les croquis d’un avion qui pourrait voler 48 heures sans carburant, et qu’il est en train d’imaginer un appareil pour prévoir les tremblements de terre plusieurs semaines à l’avance (Humans of New York/Facebook)

En Turquie, où il s’était réfugié avec sa famille, on a trouvé au Dr Hamo un cancer de l’estomac, mais il n’a pas eu les moyens de se faire soigner. « J’ai un doctorat mais je n’ai pas le droit de travailler sans un certificat de résidence. L’université locale enseigne avec un livre que j’ai écrit, mais ils refusent quand même de me donner un poste », constatait-t-il.

En deuil, ruiné et malade, il ne restait au docteur que de l’espoir. « Je suis encore convaincu que je peux faire une différence. J’ai plusieurs inventions que j’espère faire breveter une fois arrivé en Amérique », avait-il ajouté.

Avec juste une poignée de photos et quelques citations, Brandon Stanton a réussi là où la plupart des médias classiques ont échoué : susciter de la compassion envers les Syriens, non pas en tant que nation victime d’un mauvais sort, mais en tant qu’individus ayant chacun une histoire digne d’être racontée. Instantanément, des dizaines de milliers de personnes aimèrent, partagèrent et commentèrent l’histoire du Dr Hamo. Et l’une d’entre elles se trouva être le président des États-Unis.

« En tant que mari et père, je n’arrive même pas à imaginer la perte que vous avez subie. Vous et votre famille êtes une source d’inspiration », Barack Obama avait commenté sur Facebook.

Le Dr Hamo et ses quatre enfants ont déménagé mi-décembre dans le Michigan. « Vous pouvez encore faire une différence dans le monde, et nous sommes fiers que vous poursuiviez vos rêves ici », avait ajouté le président. « Bienvenue dans votre nouveau foyer. Vous contribuez à ce qui fait la grandeur de l’Amérique ».

« Quand j’ai entrepris Humans of New York, il s’agissait [de raconter les histoires] d’inconnus dans la rue… Puis j’ai réalisé que je pouvais aller au-delà de la ville », raconte Brandon Stanton. Depuis qu’il a commencé à prendre des photos de piétons au hasard des rues de New York en 2011, il a quitté la ville à plusieurs reprises et a même entrepris de partir outre-mer pour visiter des pays comme l’Iran et le Pakistan – des lieux rarement fréquentés par les Américains.

En collaboration avec les Nations Unies, Stanton est aussi allé en août 2014 en Irak et en Jordanie, où il avait déjà eu l’occasion de rencontrer des familles syriennes qui avaient été contraintes de s’enfuir.

« J’ai beaucoup d’expérience avec les réfugiés », dit-il. Avec son appareil photo et son stylo, le photographe continue à l’étranger ce qu’il faisait déjà à Manhattan, partageant les histoires médiatiques de gens ordinaires pour s’efforcer d’éliminer les stéréotypes. « Cette formule permet aux gens d’entendre des histoires auxquelles ils n’auraient pas accès autrement », explique Stanton.

C’est avec cette idée en tête qu’une douzaine de photographes syriens ont décidé de lancer une page Facebook directement inspirée par Humans of New York.

« Les gens deviennent des statistiques »

Depuis l’incroyable succès de Humans of New York, des milliers de projets similaires ont vu le jour à travers le monde, de Rio de Janeiro à Bombay. Le plus fascinant, et aussi le plus triste de tous, est peut-être Humans of Syria (HOS).

Un homme barbu portant une chemise bordeaux se tient debout sur une pile de gravats. « Vous ne le croirez pas, mais il y a exactement une demi-heure, c’est ici que s’élevait ma maison », dit Abu Ahmed, regardant les vestiges de ce qui était son lit avant qu’une frappe aérienne ne détruise sa maison. « Maintenant, c’est tout ce qu’il en reste. »

Abu Ahmed, 33 ans, vient de perdre sa maison dans une frappe aérienne (avec l’aimable autorisation d’Abd Doumany/Humans of Syria)

Cette photo, prise l’hiver dernier à Douma, dans la Ghouta orientale – une région sous contrôle des rebelles, dans les environs de Damas – fait partie d’une longue série d’histoires publiées depuis le 14 mars 2015, le quatrième anniversaire du soulèvement en Syrie. Les photographes, essentiellement des professionnels travaillant pour de grosses agences de presse comme Reuters et l’AFP, avaient un objectif très simple en commençant ce projet : montrer le quotidien des « êtres humains » qui vivent encore dans la Syrie déchirée par la guerre.

« Cette terre nous appartient. Quels que soient les dégâts infligés par les avions de guerre, l’artillerie et les bombes barils, nous ne bougerons pas d’ici. ».Saïd, 24 ans (avec l’aimable autorisation d’Ahmad Mujahid/Humans of Syria)

« Il y a environ trois ans que nous regardons la page Humans of New York, et il est toujours intéressant de se rappeler que des êtres humains vivent dans cette ville. Cependant je pense que la Syrie est l’endroit du monde où l’on a le plus besoin de répéter, avec insistance, que les actualités que l’on entend concernent de vraies personnes, des individus qui possèdent une valeur propre », a expliqué à MEE Saïd al-Batal, un photographe de 28 ans, co-fondateur de Humans of Syria.

En presque cinq ans, le conflit en Syrie a fait au moins 260 000 morts et contraint plus de quatre millions de Syriens à fuir leur pays. Plusieurs millions de personnes supplémentaires ont été déplacées à l’intérieur de la Syrie.

Les membres de Humans of Syria – tous bénévoles – étaient convaincus que la population prise au piège du conflit et cachée derrière ces chiffres abstraits méritait une meilleure couverture médiatique. « Les gens deviennent des statistiques et disparaissent derrière les informations auxquelles vous êtes exposés quotidiennement », constate al-Batal, qui n’utilise pas son vrai nom pour des raisons de sécurité.

« Derrière chaque photo se trouve l’histoire d’une personne avec des rêves et des espoirs semblables aux vôtres, qui que vous soyez », ajoute-t-il.

« Nous aimons tellement notre école. Et nous voulons qu’on nous prenne en photo pour que notre papa puisse nous voir, parce qu’il habite à l’extérieur de cette zone. » Hamza, Samer et Yahya (avec l’aimable autorisation de Nour Hamzh/Humans of Syria)

Aujourd’hui, plus de 50 personnes collaborent à ce projet, y compris des designers, des rédacteurs et des traducteurs. Publiées à l’origine seulement en anglais et en arabe, les citations et légendes qui accompagnent les photos figurent aussi désormais en français pour attirer un public plus large. L’initiative vise à s’étendre et à inclure de nouveaux photographes dans différentes villes. « Nous espérons que nous pourrons couvrir la totalité du pays, y compris les régions sous le contrôle du gouvernement », a déclaré à MEE Marvin, le coordinateur du groupe, âgé de 25 ans.

« C’est parfois très difficile de faire de la musique dans ces circonstances, mais je ne laisse jamais passer un moment de bonheur sans jouer de mon instrument » Mohammed, 24 ans, Yarmouk (avec l’aimable autorisation de Niraz/Humans of Syria)

Marvin, qui utilise un pseudonyme, affirme que même à l’intérieur de la Syrie la plupart des gens n’ont pas accès à ce genre d’information, parce que le pays est maintenant complètement morcelé et que certaines zones sont coupées du monde extérieur. La Ghouta orientale notamment, où la plupart des photographes de HOS travaillent, a été assiégée sans relâche par les forces gouvernementales syriennes  depuis 2013, devenant ce que Saïd al-Batal décrit comme une « île déserte ».

« La plupart des gens là-bas n’ont pas d’électricité, ils n’ont pas Internet. C’est pour moi un privilège de pouvoir vous parler en ce moment », dit-il au cours d’un appel sur Skype au son grésillant.

Une ville de rêve

Outre le danger inhérent aux reportages dans un pays où « la mort est devenue tellement familière », selon al-Batal, le plus grand défi reste pour les photographes de trouver une lueur d’espoir. « Tout le monde sait que la situation est difficile, donc nous essayons de nous attacher aux aspects positifs », dit Marvin.

Cet été ils ont publié une série consacrée à la Défense civile syrienne, que l’on appelle aussi les « Casques blancs », un groupe de bénévoles non-armés qui entreprend des opérations de recherche et de sauvetage dans des zones où les services publics n’existent plus.

Les Casques blancs : Esmaiel, Ahmed, Louai, Ammar, Abd, Mohammed et Zakaraia après une mission de sauvetage. (avec l’aimable autorisation de Khaled Khatib/Humans of Syria)

À Alep, un des photographes a rencontré un jeune garçon qui a construit « la ville de ses rêves ».

Avec du papier, de la colle et beaucoup d’imagination, Mohammed Qutaish a créé la maquette d’une ville qui renferme tous les lieux clés de sa ville natale, raconte HOS, de la vieille ville à la citadelle et aux maisons anciennes. Mais elle inclut aussi des monuments célèbres du monde entier, comme les gratte-ciel Burj al-Arab et Burj Khalifa de Dubaï, et la Tour du Royaume en Arabie saoudite, que Mohammed a réalisée avec un ouvre-boîte.

Mohammed, 13 ans, vit dans l’un des endroits les plus dangereux du monde ; il a donc construit la ville de ses rêves (avec l’aimable autorisation de Jawad Kurabi/Humans of Syria)

Loin des champs de bataille, son rêve d’un monde épargné par les conflits a fait partie d’une exposition que son père a organisée dans le quartier. « Beau travail Mohammed, n’arrête jamais de rêver… », a commenté un utilisateur de Facebook.

Grâce à la page Facebook et à ses 13 000 fans, le groupe essaie, quand c’est possible, de mettre en contact les personnes qui figurent dans leurs histoires avec celles qui, en ligne, proposent de les aider. Les publications du blog Humans of New York ont notamment reçu des manifestations de soutien extraordinaires.

Deux collectes de fonds furent immédiatement lancées pour aider le docteur Refaai Hamo. L’une fut organisée par un habitant du Michigan et l’autre par l’acteur et producteur américain Edward Norton, qui déclara avoir été « ému aux larmes » par l’histoire du scientifique atteint de cancer. Il récolta plus de 450,000 dollars.

La veille de Noël, Brandon Stanton a aussi démarré une campagne de financement participatif en faveur des 11 familles syriennes dont il avait fait le portrait. En 22 jours à peine, plus de 750,000 dollars furent recueillis.

D’après Brandon Stanton, le Dr Hamo a récemment subi l’ablation d’une tumeur de son estomac. Elle était bénigne.

Traduction de l’anglais (original) par Maït Foulkes.