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Le long chemin vers la guérison du musée de Mossoul

Complètement pillé par le groupe État islamique, hormis les vestiges brisés des statues assyriennes détruites à la masse, la réouverture du musée de Mossoul n’est pas pour demain
Un artefact endommagé dans le musée de Mossoul après la libération de la région de l’EI (Reuters)
Un artefact endommagé dans le musée de Mossoul après la libération de la région de l’EI (Reuters)
Par
MOSSOUL, Irak

Il y a cinq ans, le musée de Mossoul a fait la une de la presse internationale lorsque le groupe État islamique (EI) a diffusé les images d’islamistes armés dégradant des artefacts avec des masses, renversant des statues qui avaient survécu jusque-là des milliers d’années. 

Aujourd’hui, l’intérieur assombri du musée constitue le mémorial d’une tragédie culturelle du XIXe siècle.

Marchant entre des morceaux de sculptures assyriennes détruites aux explosifs, le directeur du musée de Mossoul, Zaid al-Obeidi, montre des fragments comportant d’anciens caractères cunéiformes sumériens, un des plus anciens systèmes d’écriture au monde. « Les destructions sont énormes et il nous faut du temps pour réparer tout cela, beaucoup de temps », indique-t-il à MEE

Les reste des parties supérieures de deux énormes lamassu (taureaux ailés) dans le musée de Mossoul, que l’EI a fait exploser (MEE/Tom Westcott)
Les reste des parties supérieures de deux énormes lamassu (taureaux ailés) dans le musée de Mossoul, que l’EI a fait exploser (MEE/Tom Westcott)

Parmi les trésors assyriens brisés se trouvent deux énormes Lamassu (divinités protectrices prenant la forme de taureaux ailés) de l’antique cité assyrienne de Nimroud. Des pièces comparables trônent fièrement au British Museum, attirant des milliers de visiteurs chaque jour, ainsi qu’au Musée national d’Irak à Bagdad.

Ici, à seulement 30 kilomètres de la cité antique où ils se tenaient autrefois, ces deux-là ont été réduits à de simples gravats.

« L’EI a placé des explosifs entre les murs et les Lamassu, les détachant du mur et les détruisant », rapporte Obeidi. « Ils ont fait la même chose au socle du trône du roi de Nimroud, la force de l’explosion a éventré le sol. » 

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À proximité se trouvent les morceaux détruits à la masse d’une statue de lion de l’époque assyrienne provenant du temple d’Ishtar à Nimroud, orné de gravures cunéiformes détaillant la vie du roi Assurnasirpal II qui a régné de 883 à 859 avant Jésus-Christ. Le dos de la statue, qui était également adossée au mur, était également couvert d’écritures. 

« Les Assyriens avaient fait cela, selon les spécialistes, parce qu’ils pensaient qu’un jour leur empire serait détruit, alors ils écrivaient au dos des statues, hors de vue, pour préserver leur histoire à tout jamais », explique Obeidi.

« Et ils avaient raison, cela s’est passé exactement comme ils le pensaient. Ceux qui ont succédé aux Assyriens ont détruit et brûlé leurs monuments. Et puis, des milliers d’années plus tard, l’EI a fait la même chose. »

Bien que des fragments plus grands se trouvent encore à l’endroit où ils ont été découverts en 2017 pendant la libération de Mossoul de l’EI, le sol tout autour a été quadrillé dans le cadre du processus laborieux visant à rassembler et étiqueter chaque fragment de statue pour contribuer à une future reconstruction précise.

« Nous avons collecté chaque minuscule fragment de chaque carré, nous les avons entreposés une fois soigneusement étiquetés, afin de connaître leur emplacement exact », explique l’archéologue local et conservateur Ghassan Sarhan, précisant que le personnel du musée travaille avec le musée français du Louvre sur ce projet.

« Il y a sept mois, vous ne pouviez pas marcher ici, tellement il y avait de fragments éparpillés au sol. Mais les équipes de conservation ont nettoyé cette zone en suivant les règles de sauvegarde du patrimoine international et ont nettoyé les fragments avec des produits approuvés par les spécialistes du patrimoine mondial. »

Le système de grille pour la collecte et la préservation des fragments, fait tristement remarquer Sarhan, a été déployé uniquement dans cette section du musée. « Nous avons réalisé ce quadrillage pour la galerie assyrienne car nous avons trouvé de nombreux fragments ici, mais dans la galerie hatréenne, nous n’avons pas trouvé le moindre fragment. » 

Le directeur du musée de Mossoul, Zaid al-Obeidi, se tient à côté d’un grand morceau de la statue de lion d’Ishtar détruite par l’EI (MEE/Tom Westcott)
Le directeur du musée de Mossoul, Zaid al-Obeidi, se tient à côté d’un grand morceau de la statue de lion d’Ishtar détruite par l’EI (MEE/Tom Westcott)

Cette galerie contenait autrefois des artefacts provenant de Hatra, un site inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO situé dans le désert irakien, à 110 kilomètres au sud-ouest de Mossoul, et également occupé par l’EI pendant trois ans.

Les antiquités de Hatra […] sont uniques à l’Irak et même des pièces brisées ont apparemment une grande valeur sur le marché mondial des antiquités

Cette galerie est apparue dans une vidéo très partagée de l’EI montrant des extrémistes armés renverser et détruire à la masse des statues. Et lorsque les membres du personnel du musée ont pénétré dans les lieux quelques mois après la libération, ils ont découvert que même les vestiges de ces destructions avaient été soigneusement retirés, et sont présumés volés.

Les antiquités provenant de Hatra, qui a gagné en importance sous les Parthes (entre 247 av. J.-C. et 224 apr. J.-C.) et aurait été la capitale du premier royaume arabe, sont uniques à l’Irak et même des pièces brisées ont apparemment une grande valeur sur le marché mondial des antiquités. 

« Il est facile de dire quand le musée va rouvrir, mais concrètement, c’est très difficile à prévoir. Si on veut être réaliste, on estime que trois à cinq ans seront nécessaires avant que le musée accueille à nouveau des visiteurs », souligne Obeidi.

« La reconstruction du bâtiment prendra jusqu’à trois ans et au moins trois années de travail continu seront nécessaires pour reconstituer les statues brisées. »

Le conservateur Saad Ahmed, qui dirige le laboratoire de conservation du musée de Mossoul, est plus pessimiste concernant la reconstitution des œuvres endommagées. Il prévoit que cela prendra environ six ans pour achever rien que la reconstitution des deux Lamassu et du lion d’Ishtar.

Un soldat des forces spéciales se tient dans le musée de Mossoul, quelques jours après sa libération de l’EI (MEE/Tom Westcott)
Un soldat des forces spéciales se tient dans le musée de Mossoul, quelques jours après sa libération de l’EI (MEE/Tom Westcott)

Malgré les efforts du personnel du musée, le travail de reconstitution n’a pas encore commencé sur ces antiques statues assyriennes. Collaborant avec le personnel du musée du Louvre, le premier projet sera le lion d’Ishtar, un projet qui devait débuter cette année mais qui est actuellement suspendu en raison de l’incertitude provoquée par les potentielles restrictions dues au COVID-19. 

Le travail de réparation des bâtiments du musée, considérablement endommagés, n’a même pas encore commencé. Ceux-ci ont été affectés par les combats ainsi que par le pillage et l’explosion de ses fondations par l’EI. 

Patrimoine pillé 

L’EI a totalement contrôlé Mossoul pendant deux ans et demi, et pendant ce temps, ses combattants ont appliqué leur stricte interprétation de l’islam, faisant régner la terreur sur ses habitants. Ils ont également perpétré une vague de destructions à travers la ville visant les sites historiques et les sites religieux non islamiques. Les huit mois de bataille pour libérer Mossoul de l’EI ont provoqué des destructions, en particulier à la vieille ville historique de Mossoul.

Même lorsque le musée de Mossoul finira enfin par rouvrir ses portes aux visiteurs, avec plus de la moitié de ses anciennes œuvres dérobées par l’EI, il ne sera que l’ombre de lui-même. Obeidi indique à MEE que jusqu’à 60 à 70 % des collections du musée sont toujours portées disparues.

L’EI a pillé le musée de Mossoul, laissant les murs vides de leurs anciennes œuvres. Peu ont été retrouvées (MEE/Tom Westcott)
L’EI a pillé le musée de Mossoul, laissant les murs vides de leurs anciennes œuvres. Peu ont été retrouvées (MEE/Tom Westcott)

L’ancien ministre irakien de la Culture, Abdulameer al-Hamdani, récemment remplacé lors de la formation d’un nouveau gouvernement irakien, a déclaré que sur l’ensemble des sites historiques du pays qu’avait contrôlé l’EI, on notait une combinaison de destruction et de pillage dans un effort visant à effacer la culture irakienne et mésopotamienne. 

Mais dans le musée de Mossoul, l’EI a volé bien plus qu’il n’a détruit. Le personnel du musée est persuadé que l’EI a détruit uniquement les artefacts trop grands pour être volés, tels que les Lamassu et le lion d’Ishtar.

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À la lumière d’une torche, Obeidi désigne les murs nus, là où les niches vides des œuvres comportent des marques de burin aux endroits où les artefacts ont été soigneusement extraits, expliquant que les éléments manquants auraient été sortis clandestinement d’Irak par l’EI en direction des marchés internationaux d’antiquités.

Parmi ceux-ci figurent d’anciens artefacts antiques de l’histoire islamique, tels que deux mihrabs (niches de prière) en gypse de Sinjar qui ont été soigneusement retirés des niches où ils étaient exposés.

Dans la galerie islamique, l’EI n’a laissé qu’un seul artefact : un large morceau de bois qui couvrait une tombe, qui a été probablement jugé trop grand pour être volé. 

Depuis la libération, plus d’une centaine d’antiquités issues de la collection du musée ont été retrouvées dans les maisons de civils qui avaient été occupées par des combattants de l’EI, ou récupérées aux postes de contrôle par les forces irakiennes.

Celles-ci restent entreposées dans le laboratoire de conservation du musée dans un endroit distinct jusqu’à ce que le musée soit à nouveau en état de les accueillir. Mais nombreuses sont celles qui manquent encore à l’appel. 

L’EI a renversé cette culture assyrienne avant de dégrader les caractères cunéiformes aux marteaux-piqueurs (MEE/Tom Westcott)
L’EI a renversé cette culture assyrienne avant de dégrader les caractères cunéiformes aux marteaux-piqueurs (MEE/Tom Westcott)

L’EI n’était pas le premier à voler ces institutions assiégées. Le musée a également été pillé pendant le chaos qui a suivi l’invasion américaine de 2003. « À ce jour, aucune des pièces volées n’a été rendue, mais, après les vols, les forces américaines ont fermé les portes du musée et l’ont gardé », raconte Obeidi. 

Un appel à l’aide

En parallèle du soutien du Louvre, le musée de Mossoul a également été formé à la gestion les antiquités endommagées par le groupe de musées et de centres de recherche américain connu sous le nom de Smithsonian Institution. 

Mais le musée de Mossoul n’est que l’un des nombreux sites historiques du gouvernorat de Ninive qui ont été visés par l’EI ou endommagés pendant la guerre. Parmi eux, figurent également Hatra, Nimroud, la cité assyrienne de Dur-Sharrukin, la mosquée et le sanctuaire de Nabi Younis, la grande mosquée al-Nouri et son minaret penché surnommé al-Hadba (le bossu). Le responsable de la direction des antiquités de Ninive Ali Hazeem a déclaré à MEE qu’au vu des destructions massives, l’Irak avait désespérément besoin de plus d’aide extérieure. 

Le conservateur Saad Ahmed prévoit que cela prendra environ six ans pour achever rien que la reconstitution des deux Lamassu et du lion d’Ishtar (Reuters)
Le conservateur Saad Ahmed prévoit que cela prendra environ six ans pour achever rien que la reconstitution des deux Lamassu et du lion d’Ishtar (Reuters)

« Nous avons besoin d’aide pour la rénovation des sites endommagés et détruits. Nous savons que c’est très difficile car les destructions et les dommages sont particulièrement importants mais nous avons besoin d’aide pour y remédier. Nous avons déjà reçu de l’aide mais seulement à une très petite échelle et, à ce stade, principalement pour l’identification des morceaux », explique-t-il.

Tout en reconnaissant que l’aide reçue à ce jour est grandement appréciée, il précise que cela reste insuffisant comparé à l’étendue du travail auquel fait face la direction des antiquités de Ninive pour ressusciter ses sites historiques décimés.

« Il nous est difficile de gérer ce problème seuls car les dommages sont tellement importants et l’ampleur des destructions est grande. Nous avons véritablement besoin d’aide, en particulier maintenant que Mossoul est un endroit sûr », indique Hazeem. « Et nous demandons l’aide internationale car ces monuments n’appartiennent pas seulement à Ninive mais à toute l’Irak et au monde entier. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.