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« Des milliers d’Irakiens n’arrivent plus à manger » : en Irak, le COVID-19 a précarisé les travailleurs pauvres

En périphérie de Bagdad, de nombreux Irakiens précaires ne peuvent plus subvenir aux besoins de leur famille depuis le début du confinement décrété à la mi-mars pour lutter contre le coronavirus. Seules les actions de solidarité leur permettent de survivre
Comme des milliers d’Irakiens, Fatma Sayan et sa famille vivent sans ressources depuis le début de la quarantaine liée au COVID-19. En quelques mois, le taux de pauvreté en Irak est passé de 22 à 34 %, selon le ministère du Travail et des Affaires sociales (MEE/Sarah-Samya Anfis)
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BAGDAD, Irak

Dans le faubourg chiite de Sabaa Qusoor, localisé dans le nord-ouest de Bagdad, un demi-million d’Irakiens s’entassent dans des habitations de fortune faites de bâches et de parpaings. Des constructions pour la plupart illégales, bâties dans l’urgence au gré des guerres et des conjonctures économiques fluctuantes en Irak.

Les routes en terre, les installations électriques bricolées par les habitants et les marées d’eaux usées dessinent les allées de ce territoire laissé à l’abandon par les autorités.

Depuis le début du couvre-feu sanitaire décrété à la mi-mars pour lutter contre le coronavirus, ces travailleurs pauvres n’arrivent plus à subvenir aux besoins de leur famille.

C’est le cas d’Amda Ali, veuve de 50 ans, qui guette l’arrivée du convoi humanitaire de l’ONG Iraq Builders, venue distribuer des sacs de produits de première nécessité dans son quartier.

« Dans ce sac, il y a de l’huile, des pâtes, des lentilles, du sucre, des haricots, des produits de base pour que les familles puissent cuisiner et tenir quelques jours », détaille Hamdi Mohammed, un volontaire de l’ONG.

Un volontaire de l’ONG Iraq Builders prépare des sacs de produits de première nécessité à distribuer en périphérie de Bagdad (MEE/Sarah-Samya Anfis)
Un volontaire de l’ONG Iraq Builders transporte des sacs de produits de première nécessité à distribuer en périphérie de Bagdad, en juin 2020 (MEE/Sarah-Samya Anfis)

Amda Ali, vêtue d’une longue abaya noire, vit avec ses trois filles dans une construction inachevée et vétuste. Après la mort de son mari malade, puis celle de son fils pendant l’invasion américaine de 2003, cette femme a dû s’appuyer sur ces enfants pour subsister.

« J’ai deux filles qui travaillent dans une usine de plastique, elles sont payées 25 000 dinars irakiens [18 euros] par semaine. Ce double salaire nous permet d’habitude de manger et de vivre décemment. »

Mais depuis le début du confinement, l’usine est à l’arrêt et ses filles n’ont perçu aucun revenu ces quatre derniers mois. Une période difficile que la famille a réussi à surmonter grâce à l’entraide.

« Grâce à Dieu, les voisins et les associations nous ont donné à manger, une chaîne de solidarité s’est créée pendant cette période de confinement. »

Comme les filles d’Amda, des milliers de travailleurs issus du secteur informel se sont retrouvés sans ressources du jour au lendemain.

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« En Irak, une grande partie de la population travaille dans le secteur informel, ça veut dire qu’ils perçoivent des revenus à la journée ou à la semaine. Ils ne peuvent donc pas anticiper des crises comme celle du COVID-19 », explique Hamdi Mohammed à Middle East Eye.

« Avec une activité économique à l’arrêt pour tout le monde, des milliers d’Irakiens n’arrivent plus à manger. »

La pandémie de COVID-19 a fragilisé tous les pans de la société irakienne. En quelques mois, le taux de pauvreté est passé de 22 à 34 % en Irak, selon le ministère du Travail et des Affaires sociales.

Ces dernières semaines, la situation sanitaire s’est considérablement dégradée dans le pays. Relativement épargné au début de l’épidémie avec une vingtaine de contaminations recensées chaque jour, l’Irak fait face à une recrudescence de cas de COVID-19 depuis fin mai, enregistrant une hausse de 600 % en juin. Avec un dépistage tardif de la population, le pays compte à ce jour 77 500 contaminations et 3 150 morts.

À l’heure où le monde se déconfine avec prudence, les Irakiens jonglent pour leur part entre couvre-feu sanitaire total et partiel depuis la mi-mars, livrés à eux-mêmes face à un système de santé délabré : le pays est en pénurie chronique de médicaments et dispose de moins de 10 médecins pour 10 000 habitants.

Les Irakiens s’endettent pour survivre

Dans le quartier de Jurf al-Nadaf, à 30 kilomètres au sud-ouest de Bagdad, le propriétaire d’une supérette de quartier épluche les noms de ses clients dans son carnet de dettes. Sur un bout de papier, Abu Hussein note les noms de six familles qui ne lui ont pas réglé leurs achats depuis plusieurs semaines, pour un montant total estimé à plus de 500 dollars.

« Depuis le début de l’épidémie, des milliers d’Irakiens n’arrivent plus à payer leurs commerçants pour se nourrir ou avoir accès à l’électricité. Pour aider ces gens, nous allons régler les dettes de ces six familles et remettre tous les compteurs à zéro »

- Abu Hussein, propriétaire d’une supérette

Sans revenus pendant le confinement, des milliers d’Irakiens se sont endettés auprès de leur magasin d’alimentation pour nourrir leur famille.  

« Depuis le début de l’épidémie, des milliers d’Irakiens n’arrivent plus à payer leurs commerçants pour se nourrir ou avoir accès à l’électricité. Pour aider ces gens, nous allons régler les dettes de ces six familles et remettre tous les compteurs à zéro », confie-t-il à Middle East Eye.

Après avoir fait les comptes, Abu Hussein et les volontaires d’Iraq Builders se rendent dans chaque maison pour faire un état des lieux, questionner les familles endettées sur leur situation financière et s’assurer que ces impayés sont justifiés.

Khalil Kadhem, un père de famille âgé de 62 ans, a une dette de 35 dollars auprès du commerçant. Il vit avec sa femme et ses trois enfants dans une habitation de fortune sans électricité ni eau potable.

Avant l’épidémie, il vendait des matériaux électroniques sur les marchés de Bagdad. Mais son activité s’est brutalement arrêtée bien avant l’annonce du confinement. Il importait ses produits directement de Chine, le foyer de l’épidémie.

Pour combler sa perte d’activité, il a ouvert une petite épicerie dans sa maison il y a quatre mois. Mais il s’est ainsi endetté auprès d’Abu Hussein. « Notre petite épicerie nous rapporte entre 2 et 4 dollars par jour, ça nous permet de faire les courses chez les vrais commerçants », explique Khalil Kadhem à MEE.

À quelques pâtés de maisons de là, Fatma Sayan et sa famille vivent sans électricité depuis plusieurs jours. Comme la majorité des maisons environnantes, ils n’ont pas de générateurs électriques et subsistent avec « El Watania », le réseau électrique public accessible quelques heures par jour.

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Son fils, vendeur de matériaux sur les marchés, a la lourde responsabilité de nourrir les onze personnes vivant dans la maison familiale. Depuis le début de la quarantaine, le foyer vit sans ressources et Fatma ne peux plus payer la facture d’électricité.

Comme pour les dettes de produits alimentaires, l’ONG Iraq Builders a réglé sa facture d’électricité d’un montant de 30 000 dinars irakiens, soit une vingtaine d’euros.

En outre, faute de moyens, la famille ne peut pas s’acheter des masques et des gants de protection pour prévenir le COVID-19. Alors ces derniers mois, Fatma et les siens n’ont pas quitté une seule fois leur maison et ses alentours, subsistant uniquement grâce à l’aide du voisinage.

« Notre vie est à la maison, nous ne sortons pas, alors nous n’avons pas peur du coronavirus », affirme-t-elle, sûre d’elle. « Si le virus entre dans notre maison un jour, ce sera la volonté de Dieu. »