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Révolution, amour, famille… Comment de jeunes Irakiennes vivent le confinement

En Irak, la contestation a été l’occasion pour certaines jeunes femmes de s’émanciper de leur famille et des normes patriarcales. Mais ces dernières semaines, le confinement les a renvoyées brutalement dans le foyer familial
Une jeune Irakienne portant un masque de protection pose pour une photo durant une manifestation anti-gouvernementale place Tahrir à Bagdad, le 25 février 2020 (AFP)
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​​​​​​​BAGDAD, Irak

 La « révolution d’octobre » a bouleversé les trajectoires de jeunes Irakiennes, au gré des manifestations et rencontres qu’elles ont faites ces derniers mois sur la place Tahrir de Bagdad, épicentre de la contestation en Irak. Nées à l’aube du XXIe siècle, ces jeunes femmes ont grandi dans une ville défigurée par l’intervention américaine de 2003, elles ont baigné dans le sang des guerres confessionnelles et ont vécu sous le poids des normes patriarcales. Héritières, malgré elles, d’un passé trop lourd, elles ne veulent pas reproduire la trajectoire politique et sociale de leurs aînées.

Sur les rives du Tigre, le fleuve qui embrasse la place Tahrir, elles ont tissé des liens d’amitié. Dans les campements et dans les cortèges de manifestants, certaines ont trouvé une seconde famille. Or, le confinement imposé à la mi-mars pour endiguer l’épidémie de COVID-19 en Irak a renvoyé du jour au lendemain ces femmes chez elles, sous le regard parfois sévère de leurs parents, souvent plus pieux ou attachés aux traditions.

Nora, 19 ans, s’est enfermée dans sa chambre dès le début de la quarantaine. Son immense tapis violet à motif assombrit la pièce, où se mêlent les photos du groupe de rock Radiohead et de la chanteuse Fairuz, sans oublier celles du FC Barcelone et de Liverpool, ses clubs de foot favoris.

« Les femmes peuvent exprimer une opinion alors qu’avant, ce n’était pas le cas. Le confinement me déprime, car je ne peux plus rien faire. Je me sens bloquée. Je suffoque d’être à la maison »

- Nora, 19 ans

Les murs sont aussi vêtus de coupures de presse de plusieurs numéros de Tuk Tuk, le journal du soulèvement populaire distribué pendant la contestation. L’étudiante en agronomie vit seule dans sa chambre, où elle est assignée depuis près d’un mois. Par la pensée, pourtant, elle n’a jamais quitté la place Tahrir.

« Grâce à la révolution, les mœurs évoluent », explique-t-elle à Middle East Eye. « Les femmes peuvent exprimer une opinion alors qu’avant, ce n’était pas le cas. Le confinement me déprime, car je ne peux plus rien faire. Je me sens bloquée. Je suffoque d’être à la maison. »

Dès les premiers jours du soulèvement, Nora et sa grande-sœur Lena se rendent en cachette, tous les deux ou trois jours, sur la place Tahrir. « On n’avait pas cours à l’université. Alors on disait aux parents que nous allions au parc ou au centre commercial. Ça passait mais ma mère était suspicieuse », précise Nora.

Opposés à la contestation, ses parents voient les manifestants comme des fauteurs de troubles décidés à déstabiliser le pays et ses normes sociales. Médecin et institutrice, l’un et l’autre appartiennent à la classe bourgeoise irakienne qui vit dans l’hypercentre de Bagdad. « Pas trop religieuse, pas trop libérale », commente Nora.

« Ils pensent que la corruption fait partie intégrante de notre système et voient cette révolution comme une menace, notamment pour les femmes », ajoute-t-elle.

« Mon père n’est pas plus religieux qu’un autre mais il s’attache aux normes patriarcales. Pour lui, une femme doit rester sans opinion, obéir à son mari et se dévouer à ses enfants. Et elle doit rester à l’écart de la politique, bien sûr. » Un avis partagé par sa maman. 

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« Au tout début du couvre-feu, j’ai regardé un prêche prononcé par un membre du clergé chiite à la télévision », se souvient Nora. « Il disait que la pandémie n’était pas dangereuse pour nous et qu’on pouvait continuer à vivre comme si de rien n’était. Pour lui, le confinement était une invention des États-Unis et des pays européens.

« J’ai alors tourné le regard vers ma mère et je lui ai dit : ‘‘Les hommes du clergé chiite sont tous stupides.” » C’en est trop pour sa mère, qui entre dans une colère noire et accuse sa fille de blasphème.

« Au fil des semaines, elle a fini par changer d’avis », raconte Nora. « Aujourd’hui, elle a peur du coronavirus. Elle fait très attention quand elle va au supermarché, par exemple. »

Seule et incomprise par sa propre famille, Nora se réfugie dans le dessin. « Je dessine mes émotions ou celles des autres », confie-t-elle. « La dernière fois, j’ai dessiné une femme qui marchait seule, dehors, avec ses pensées intérieures et ses sentiments. Je voulais parler de l’inconfort que peuvent ressentir les femmes dans les rues de Bagdad. »

La poésie comme outil de résilience

À 18 ans, Tahar trouve quant à elle son exutoire dans la poésie. Ses copains de la place Tahrir et surtout son petit-ami, Sami, lui manquent. Alors elle écrit pour chasser ses idées noires.

« Je suis devenue agnostique », explique la lycéenne. « J’ai perdu la foi ces dernières années. J’ai grandi dans une famille religieuse et je me posais beaucoup de questions, mais je n’ai pas reçu les réponses que j’attendais. Les guerres et le terrorisme au beau milieu de ma religion, pour moi, ça n’avait aucun sens.

« Avec Sami, on a marché côte à côte pour demander un changement politique, un avenir pour nous et, demain, pour nos enfants »

- Tahar, 18 ans

« Pendant le confinement, j’ai écrit un poème sur la perte de ma foi et ma recherche d’identité. J’ai l’impression que ma vie a été un mensonge permanent. »

Le confinement, elle le vit loin de son petit-ami, avec qui elle a scandé, dès le mois d’octobre, ses premiers chants révolutionnaires sur la place Khelani ou dans la rue Saadoun, deux théâtres d’affrontements entre manifestants et police anti-émeutes au temps fort de la contestation à Bagdad.

La mère de Tahar ne sait rien de cette relation amoureuse qu’elle entretient depuis plus d’un an et demi. « Je lui mens en permanence pour protéger ma vie privée. Si elle apprend que j’ai un copain, elle me dira de l’épouser ou de le quitter sur le champ. »

La maman de Tahar, femme de ménage, doit assurer seule la charge du foyer familial depuis le récent décès de son père, juge d’instruction. Nostalgique de Saddam Hussein, elle voit l’ancien président comme « le seul à avoir préservé l’honneur de la femme irakienne ».

Depuis bientôt un an, Tahar vit dans une dépendance au sommet de la maison familiale, d’où elle peut entrer et sortir à l’abri des regards. De quoi « souffler un peu », dit-elle.

Dans l’incapacité de voir son petit-ami rencontré place Tahrir à cause du confinement, Tahar trouve son exutoire dans la poésie (avec l’aimable autorisation de Tahar)
Dans l’incapacité de voir son petit-ami rencontré place Tahrir à cause du confinement, Tahar trouve son exutoire dans la poésie (avec l’aimable autorisation de Tahar)

Des années durant, la jeune fille a été insultée et battue par sa mère, furieuse qu’à 16 ans, elle ait choisi d’ôter le voile imposé dès l’âge de 6 ans. Aujourd’hui, son appartement rappelle un petit studio parisien : de grands murs blancs, une chambre faisant aussi office de salon et un coin cuisine tout équipé. L’indépendance lui rend le confinement moins pénible.

Quand elle n’écrit pas de poèmes, elle prend des nouvelles de ses amis et de son amoureux, avec qui elle se remémore « leur » révolution. Pour Tahar, la contestation est inséparable de sa grande histoire d’amour. 

« Avec Sami, on a marché côte à côte pour demander un changement politique, un avenir pour nous et, demain, pour nos enfants », explique-t-elle.

« Ça a rendu notre amour encore plus fort. Pour autant, et même si la place Tahrir est un espace de liberté, nous avons toujours évité de nous toucher ou de nous embrasser en public. Le but n’est pas de choquer les gens et de discréditer la révolution. »

« Une véritable libération »

À quelques pâtés de maisons, Rahaf, bientôt 19 ans, tire sur son hijab. Le tissu blanc accentue le teint pâle de la jeune femme, au visage rond et aux yeux en amande. À la différence de Nora et Tara, cette étudiante en chimie n’a pas eu besoin de mentir à ses parents pour se rendre sur la place Tahrir. Les premiers mois de contestation, elle a manifesté aux côtés de son père et de sa mère.

« Ils sont fiers de la révolution, et fiers que j’y participe avec eux. Très vite, ils m’ont donné leur accord pour m’y rendre seule. »

De jeunes Irakiennes enveloppées du drapeau national participent à une manifestation le 8 décembre 2019 (AFP)
De jeunes Irakiennes enveloppées du drapeau national participent à une manifestation le 8 décembre 2019 (AFP)

Sa famille vit dans un quartier modeste du nord de Bagdad. Rahaf entretient de bonnes relations avec ses parents, mais elle leur cache une partie importante de sa vie.

« J’ai découvert ma bisexualité il y a cinq ans environ », confie Rahaf à Middle East Eye. « Pour moi, la révolution a représenté une véritable libération. J’ai rencontré la communauté LGBT [homosexuels, bisexuels, etc.] de Bagdad et fait la connaissance d’autres manifestants, tolérants, qui me ressemblent. J’ai créé des amitiés solides. C’est la première fois de ma vie que je me sens vraiment moi-même. »

« J’ai rencontré la communauté LGBT de Bagdad et fait la connaissance d’autres manifestants, tolérants, qui me ressemblent. J’ai créé des amitiés solides. C’est la première fois de ma vie que je me sens vraiment moi-même »

- Rahaf, 18 ans

Elle marque une pause. « J’aime mes parents », reprend-elle. « Mais ils savent finalement peu de choses de mes pensées, ou de ma sexualité. Ils ignorent tout de mon athéisme, aussi. J’espère qu’ils sauront tout ça un jour et qu’ils l’accepteront. Le confinement me rend triste car je me prends la réalité en pleine figure. La plupart du temps, cela m’oblige à mentir. »

Comme beaucoup d’Irakiennes, Rahaf a été contrainte de porter le voile à un âge précoce. Il lui a été imposé le jour de son neuvième anniversaire et, depuis, elle a tenté plus d’une fois de le retirer. Mais ses parents ont toujours refusé.

Même dans une tente ou dans un coin du jardin de la Nation, le grand parc qui jouxte la place Tahrir, elle ne l’a jamais ôté. « J’ai toujours peur de croiser quelqu’un que je connais, qui connaîtrait ma famille ou des proches. »

Coiffée de son hijab, la jeune femme a continué à s’émanciper de sa famille et des normes sociales, autant que faire se peut. « Je me respecte davantage. Je suis devenue courageuse, je n’ai plus peur de m’assumer », dit-elle fièrement.

Dans ce combat mené conjointement avec des hommes, ces Irakiennes ont fait une rencontre avec elle-même, comme le souligne Irada al-Jubouri, chercheuse au département d’études de genre de l’Université de Bagdad.

« Elles ne sont pas venues seulement pour réclamer la chute d’un régime corrompu ou pour avoir du travail, elles sont venues pour retrouver leur dignité », analyse-t-elle.

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« Les manifestantes continuent de travailler pendant le confinement. Sur les réseaux sociaux, elles collectent de l’argent, des médicaments et des denrées alimentaires. Elles préparent leur retour sur la place Tahrir. »

C’est une génération de citadines qui ont le sentiment d’avoir trouvé leur voie et leur personnalité, d’être réconciliées avec elles-mêmes. Une forme de vérité qui leur est propre, distincte des normes sociales traditionnelles qui leur assignent, d’emblée, une place dans laquelle elles ne se reconnaissent plus.

Reste à voir si la société irakienne et ses leaders politiques et religieux pourront tolérer une telle audace. Avec courage et hardiesse, elles font le pari de la liberté. Pari osé.

* Les prénoms ont été modifiés.