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« Je veux rejoindre ma mère » : le message du fils de la dernière otage française

En « désaccord » avec le gouvernement français auquel il reproche « l’immobilisme », Sébastien Pétronin envisage de partir au Mali, rejoindre sa mère, dernière otage française dans le monde, retenue par un groupe lié à AQMI depuis 613 jours
Sébastien Pétronin estime que la France « a les bonnes personnes, le bon réseau et les bonnes informations » pour libérer sa mère, humanitaire au nord du Mali depuis plus de vingt ans (AFP)

PARIS et ALGER – « Si ma mère a la possibilité de m’entendre ou de me lire, qu’elle ne s’imagine pas que je puisse être découragé ». Alors que ce mercredi 29 août à Bordeaux, un hommage a été rendu à Sophie Pétronin, la dernière otage française détenue dans le monde, Middle East Eye a pu joindre par téléphone son fils, Sébastien Chadaud-Pétronin, qui affirme avec émotion : « Je sais, je sens qu’on va retrouver ma mère ».

Aujourd’hui âgée de 75 ans, Sophie Pétronin, qui dirigeait depuis une vingtaine d'année une association d’aide aux orphelins, a été enlevée le 24 décembre 2016 à Gao, au nord du Mali, par des hommes armés. Aucun groupe n’avait revendiqué le rapt jusqu’à ce qu’en juillet 2017, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans au Maghreb islamique, dirigé par le Touareg Iyad ag-Ghaly, diffuse une vidéo montrant six étrangers enlevés au Mali et au Burkina Faso entre 2011 et 2017, dont Sophie Pétronin. 

Sophie Pétronin est apparue au mois de juin dans une nouvelle vidéo diffusée par SITE, le centre américain spécialisé dans la surveillance en ligne des groupes islamistes armés (AFP)

Dans cette vidéo d’environ sept minutes, que rien ne permet de dater, l’otage s’adresse à son fils Sébastien dont elle écoute avec un téléphone portable une interview radio enregistrée. Elle s’adresse ensuite au gouvernement français puis au président Emmanuel Macron en indiquant que la vidéo a été enregistrée le 7 juin 2018. 

« On sait que la personne décisionnaire dans le sort de ma mère est bien Iyad ag-Ghaly qui est à la tête d’une partie de plusieurs groupes au nord de Mali. En revanche, on n’a pas plus de précisions sur le groupe qui la détient », souligne aujourd’hui Sébastien. 

Selon la vidéo diffusée en juin, l’humanitaire française âgée de 75 ans est aux mains Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans au Maghreb islamique, au nord du Mali (Twitter)

Selon des source sécuritaires algériennes contactées par MEE, l’humanitaire franco-suisse aurait été enlevée « par un groupe armé d’Arabes, des malfaiteurs » comme il y en a beaucoup dans cette région du Sahel, ventre mou de l’Afrique. 

« Après le rapt, plusieurs groupes ont essayé de la récupérer, notamment Abou al-Walid al Sahraoui », poursuit notre source. Cet émir ayant rallié le groupe État islamique et fait scission avec Mokhtar Belmokhtar en créant sa propre faction al-Mourabitoune n’aurait finalement pas remporté la transaction, « Gao n’étant pas son territoire ». 

« Je suis parti dans plusieurs pays en traversant le Sahara de la Mauritanie au Niger, afin de préparer une mission que je compte prochainement entreprendre, suite à l’appel de ma mère »

- Sébastien Pétronin

Selon les renseignements algériens, c’est l’émir Sultan Ould Bady qui aurait mené les négociations pour l’amener dans le giron d’al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) auquel Iyad ag-Ghaly a fait allégeance. 

Reste à savoir si la reddition le 11 août de Sultan Ould Bady aux autorités algériennes permettra d’obtenir plus d’informations sur le lieu où l’otage est détenue. Car l’émir, un des fondateurs du Mouvement pour l’unicité du djihad et de l’Afrique de l’ouest (MUJAO) et proche de Mokhtar Belmokhtar, est un des chefs islamistes armés les plus influents au Sahara et au Sahel. 

Soucis de santé

« On sait qu’elle a quelques soucis de santé [elle souffrirait du paludisme et d’un cancer] mais il y a une volonté de la part des gens qui la détiennent d’alléger au maximum ses souffrances », confie Sébastien qui depuis 2016, a suivi ses propres pistes pour retrouver sa mère. 

« Je suis parti dans plusieurs pays en traversant le Sahara de la Mauritanie au Niger, afin de préparer une mission que je compte prochainement entreprendre, suite à l’appel de ma mère », explique-t-il à MEE

« Dans la récente vidéo, ma mère m’invite à venir passer un moment avec elle. Elle m’explique que c’est possible malgré tout ce qu’on a pu connaître dans cette épreuve. Alors oui, il est possible que je parte la voir pour passer un moment avec elle. Mon cœur de fils me le confirme de plus en plus. Il faut maintenant préparer ce voyage qui est assez particulier et inédit. D’un côté, les personnes qui la détiennent doivent pouvoir garantir ma sécurité – il est inédit que djihadistes s’adressent à un membre de la famille en l’occurrence à moi. De l’autre, j’appelle mon gouvernement de m’aider à concrétiser la volonté de ma mère de me voir. »

Ce n’est pas la première fois que la famille de Sophie Pétronin lance un appel aux autorités : le 20 août, un neveu avait demandé au président Emmanuel Macron « de ne pas laisser mourir [sa] tante là-bas » et de recevoir la famille à l'Élysée.

« On ne peut pas laisser mourir quelqu'un comme ça », avait déclaré Arnaud Granouillac à la télévision. « On sait pertinemment qu'il n'y a rien qui se passe mais c'est surtout qu'il [Emmanuel Macron] ait la décence de nous recevoir comme toutes les autres familles d'otages ». Il évoquait alors « des contacts informels avec le Quai d'Orsay » mais constatait : « Ça ne bouge pas. On sait très bien que M. Macron ne veut pas négocier mais qu'il ait au moins la décence de nous le dire en face. »

Le 13 juillet, le président Macron avait assuré que les services de l'État agissaient « sans relâche », avec une « inlassable volonté ». Après l’intervention d’Arnaud Granouillac, la porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Agnès von der Mühll, promettait de son côté les autorités françaises « déterminées » à obtenir la libération de Sophie Pétronin.  

« S’il y avait une volonté de libérer ma mère, on aurait pu le faire. On a les bonnes personnes, le bon réseau et les bonnes informations. Il manque juste une volonté claire de la part du président de la République de prendre l’affaire de ma mère à bras-le-corps et de trouver une solution »

- Sébastien Pétronin

Mais aujourd’hui encore, Sébastien regrette que l’État français ne fasse pas « assez ». « Je le dis et je n’ai cessé de le dire », insiste-t-il auprès de MEE. « On m’a reproché récemment d’accuser de manquer de réalisme et de réactivité. Je trouve qu’on perd beaucoup de temps à palabrer, à tâter le pour et le contre pour prendre une décision. S’il y avait une volonté de libérer ma mère, on aurait pu le faire. On a les bonnes personnes, le bon réseau et les bonnes informations. Il manque juste une volonté claire de la part du président de la République de prendre l’affaire de ma mère à bras-le-corps et de trouver une solution. »

Alors que Paris cherche à agir « en toute discrétion » pour obtenir sa libération, Sébastien confie sur ce point « être en profond désaccord avec [son] gouvernement ». « La discrétion est une donnée fondamentale. En revanche, ce n’est pas du tout acceptable de profiter d’une nécessité de discrétion pour camoufler l’absence d’actes. On nous répète souvent ces formules ‘’tous les services sont mobilisés’’, ‘’on est obligés de garder la plus grande discrétion’’, ‘’nos services ne veulent pas communiquer’’ etc. et puis sur le terrain, on s’aperçoit que ce n’est pas de la discrétion mais plutôt de l’immobilisme ». 

Alain Rousset, le président de la Région Nouvelle-Aquitaine qui a reçu ce mercredi la famille de Sophie Pétronin, a déclaré : « La France a libéré beaucoup d’otages. Je pense que Sophie Pétronin sera libérée dans quelques mois ».

Médecin spécialiste de la malnutrition et des maladies tropicales vivait depuis de longues années à Gao – elle parle même le tamacheq (la langue des Touaregs) – l’humanitaire avait déjà échappé à un kidnapping organisé par le MUJAO en 2012 grâce à l’aide des rebelles du Mouvement national de libération de l’Azawad (MNLA).