Aller au contenu principal

Wagner : l’hydre russe n’a pas encore été vaincue

Malgré la mort de Prigojine, le réseau de mercenaires russe reste actif et pourrait tomber progressivement sous le contrôle de Moscou
Un homme rend hommage à un commandant militaire de Wagner, dans la région de Moscou, le 31 août 2023 (AFP)

Le récent décès d’Evguéni Prigojine a suscité l’espoir dans de nombreuses capitales occidentales : celui que le monstre de Frankenstein contre lequel elles avaient du mal à rivaliser en Afrique et au Moyen-Orient, le groupe Wagner, se désintègre. 

Pourtant, alors que la Russie s’attèle à maîtriser le réseau, il serait contre-productif pour la projection de puissance russe dans le Sud global d’assujettir l’organisation à un appareil militaire défaillant sur le plan national. 

Non seulement cette toile d’environ 400 sociétés au sein du réseau Wagner a été sous-estimée, mais elle a été également souvent raisonnée sous le prisme de l’art de gouverner occidental, qui se fonde sur des paramètres de hiérarchie, les dichotomies entre l’étatique et le non étatique (le public et le privé), les définitions de stratégie centrées sur l’État ainsi que les notions de contrôle effectif présentes dans les armées occidentales. 

Wagner en Afrique et au Moyen-Orient doit d’abord et avant tout être compris comme une structure hétérarchique de différentes entités qui opèrent comme les nœuds d’un réseau, maintenus ensemble par des liens plus ou moins (le plus souvent) étroits. 

Alors que le ministère de la Défense passe de client du réseau à acteur majeur, il court le risque de saper l’argument de vente clé de Wagner : celui d’un réseau en quelque sorte autonome, dissocié de l’État russe

Si Prigojine, via ses nombreuses entités différentes, apparaissait comme le concentrateur de ce réseau (le nœud avec le plus de connexions), le réseau Wagner est loin d’être une entité hiérarchique. 

Contrairement aux institutions étatiques russes, parmi lesquelles l’armée, Wagner opère avec des hiérarchies relativement horizontales, fournissant aux divers nœuds du réseau divers degrés d’autonomie qui semblent être en décalage avec l’idée d’État autoritaire comme la Russie. 

La création de Wagner en tant que vague réseau d’entités uniquement liées au Kremlin via un confident du président Vladimir Poutine, à l’instar de Prigojine, était délibérée. Le Kremlin cherchait un moyen politique en Afrique et au Moyen-Orient susceptible d’offrir un déni plausible vis-à-vis du Sud global, ainsi qu’une certaine discrétion vis-à-vis de l’opinion russe qui s’était inquiétée lorsque les fronts de Syrie en 2018 renvoyaient des housses mortuaires de soldats russes. 

Limites à ne pas franchir

Au début de ses déploiements en Ukraine et en Syrie, le financement par l’État restait l’épine dorsale des opérations de Wagner. Mais l’expérience du recours à une société d’extraction détenue par Wagner en tant qu’intermédiaire pour vendre des services militaires et de sécurité au régime d’Assad via des concessions pétrolières a changé le business model, permettant au réseau de devenir autonome.

Permettre à Wagner de se lier aux élites locales en Afrique et au Moyen-Orient était en phase avec la structure de la Russie en tant qu’État bâti en réseau avec une intégration hybride à la fois verticale et horizontale autour du Kremlin. Les entités bénéficient d’un certain degré de liberté pour manœuvrer au sein de paramètres clairement définis, le tout contrôlé par une infrastructure étatique parallèle coercitive. En résumé, tant que les limites n’étaient pas franchies, Wagner pouvait s’attaquer à toutes les opportunités jugées opportunes. 

Crise sécuritaire et politique au Sahel : vers un nouvel équilibre géopolitique de la puissance en Afrique ?
Lire

Les profits que cherchait à obtenir le réseau correspondaient apparemment par chance avec les intérêts stratégiques de la Russie dans le Sud global. Il s’agissait notamment d’atteindre une profondeur stratégique malgré des infrastructures étatiques défaillantes incapables de fournir une gouvernance effective sur le plan national ; d’obtenir un statut de grande puissance dans un monde multipolaire compétitif vis-à-vis de l’Occident ; et de gérer des réseaux commerciaux pour l’extraction de ressources et des marchés pour les ventes d’armes russes. 

Les victoires stratégiques remportées par Wagner pour le Kremlin ces dernières années n’auraient pas pu être obtenues par les hiérarchies qui sont désespérément enlisées dans une guerre d’usure apathique en Ukraine

Wagner a fourni de l’agilité et de la flexibilité, sans avoir à se soumettre aux contre-pouvoirs des moyens réguliers de l’État russe. La structure du réseau s’avère être bien plus résiliente que les hiérarchies post-soviétiques qui paralysent encore à ce jour la bureaucratie étatique russe. L’effet « hydre » signifie que lorsqu’un nœud est supprimé du réseau, deux autres nœuds peuvent prendre sa place, comme le démontrera certainement la réinvention de Wagner après la mort de Prigojine. 

En conséquence, uniquement contenu par les renseignements militaires au niveau national, Wagner s’est développé en Afrique et au Moyen-Orient, passant d’une « entité soutenue par l’État à une entité semblable à l’État ». Le réseau a montré sa capacité à muer en vecteur nécessaire pour se connecter à des réseaux locaux partout, de la Libye au Soudan, en passant par le Mali, la République centrafricaine et le Tchad – avec partout un certain degré de dissociation de l’État russe, tout en négociant de manière efficace des accords qui servent au bout du compte les intérêts russes. 

Joyau de la couronne

La connexion flexible via d’autres hubs régionaux (tels que les Émirats arabes unis) à des réseaux mondiaux financiers, logistiques, d’armement et d’extraction des ressources a permis à Wagner de se développer au point de devenir un réseau autofinancé – dont le soutien de l’État russe, bien que critique pour les opérations en Ukraine, n’est plus requis pour les opérations en Afrique et au Moyen-Orient. 

C’est là que Prigojine et son réseau sont arrivés à une croisée des chemins avec le Kremlin. La mutinerie des forces de Wagner en juin dernier – bien que ne visant pas directement le Kremlin, mais l’État profond militaire – a dépassé les bornes pour Poutine, qui doit avoir vu cela comme un rappel du chaos russe dans les années 1990. 

La capacité de Wagner à s’étendre si rapidement sous le nez des décideurs à Washington, Londres et Paris a été aidée par un Occident introverti qui n’a aucun réel discours collectif à offrir au monde en développement

À bien des égards, Wagner est devenu le joyau de la couronne de l’art de gouverner russe centré sur des réseaux dans le Sud global, mais sa laisse était trop longue pour ne pas constituer une menace pour les intérêts du régime russe.

Depuis le décès de Prigojine au mois d’août, des responsables russes liés aux renseignements militaires ont été vus en Afrique pour signaler à leurs partenaires que rien n’allait changer. Mais alors que le ministère de la Défense passe de client du réseau à acteur majeur, il court le risque de saper l’argument de vente clé de Wagner : celui d’un réseau en quelque sorte autonome, dissocié de l’État russe. La perte du déni plausible signifierait que Poutine assumerait au bout du compte le risque géopolitique de toute future apparition de Wagner dans le Sud global. 

Transformer le réseau en le faisant évoluer d’une construction hétérarchique à un système plus intégré verticalement et soumis à un contrôle hiérarchique fera disparaître l’agilité, la résilience et l’efficacité militaire au profit d’une plus grande prise de responsabilités. Il appartient aujourd’hui à Poutine de peser les avantages d’un contrôle accru face aux avantages de la dissociation et de la furtivité de son principal moyen politique africain et moyen-oriental. Sa prédilection pour le contrôle exercé par un homme fort plutôt que pour la gouvernance innovante est ce qu’il l’a amené à cette guerre impossible à gagner en Ukraine. 

Wagner : sans Prigojine, la Russie devrait perdre gros en Afrique
Lire

Au bout du compte, la faiblesse d’un réseau Wagner placé davantage sous le contrôle de l’État dépend de la capacité à décider et de la crédibilité avec lesquelles ses rivaux occidentaux décideront de s’engager au Moyen-Orient et en Afrique. La capacité de Wagner à s’étendre si rapidement sous le nez des décideurs à Washington, Londres et Paris a été aidée par un Occident introverti qui n’a aucun réel discours collectif à offrir au monde en développement. 

Les États-Unis s’inquiètent de la Chine dans le Pacifique, le Royaume-Uni s’inquiète de la Russie en Europe, et la France souffre de dissonance cognitive vis-à-vis de son statut postcolonial en Afrique subsaharienne : tout cela a engendré des populations prêtes à être exploitées par les réseaux anti-occidentaux de la Russie.

- Andreas Krieg est professeur associé à la faculté d’études de la défense du King’s College de Londres et consultant spécialisé dans les risques stratégiques pour des gouvernements et des entreprises au Moyen-Orient. Il a publié plusieurs ouvrages, dont Socio-Political Order and Security in the Arab World.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Dr. Andreas Krieg is an associate professor at the Defence Studies Department of King's College London and a strategic risk consultant working for governmental and commercial clients in the Middle East. He recently published a book called 'Socio-political order and security in the Arab World'.
Middle East Eye propose une couverture et une analyse indépendantes et incomparables du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord et d’autres régions du monde. Pour en savoir plus sur la reprise de ce contenu et les frais qui s’appliquent, veuillez remplir ce formulaire [en anglais]. Pour en savoir plus sur MEE, cliquez ici [en anglais].