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« La mort nous hante » : les habitants d’Idleb fuient l’enfer de la guerre vers l’inconnu

Des milliers de civils ont abandonné leurs domiciles, se retrouvant parfois sans abri dans le froid, depuis que la Russie et le gouvernement syrien ont intensifié leurs frappes aériennes
On estime que plus de 11 000 Syriens ont fui depuis jeudi (MEE/Mustafa Dahnon)
Par
IDLEB, Syrie

Transportant des couvertures, des matelas et certains de ses effets personnels les plus précieux, Muhannad al-Ibrahim fait partie des 11 000 Syriens qui ont fui leurs domiciles dans le nord-est de la Syrie depuis la fin de la semaine dernière.

Maarat al-Nouman, la ville méridionale de la province d’Idleb qu’il habitait, a connu une hausse mortelle des frappes aériennes et des tirs d’artillerie depuis que le gouvernement syrien et les forces russes ont repris leur campagne de bombardement sur le dernier bastion rebelle du pays.

La violence s’est intensifiée depuis le week-end, lorsque les rebelles ont conquis quatre villes contrôlées par l’armée syrienne en la prenant au dépourvu, a rapporté le site d’information progouvernemental syrien Al Masdar News.

Depuis, près d’une centaine de combattants des deux camps ont été tués, et les affrontements menacent de faire capoter un accord de cessez-le-feu déjà précaire entre les belligérants.

Des nuages de fumée ont été aperçus au-dessus de la région de Maarat al-Nouman, tandis que les résidents ont vu des avions de chasse pilonner les positions rebelles.

Des habitants du coin ont qualifié d’aveugle la campagne de bombardements : des obus touchent des maisons, des hôpitaux et d’autres infrastructures civiles.

Les civils fuient à pied ou à bord de pick-up (MEE/Mustafa Dahnon)
Les civils fuient à pied ou à bord de pick-up (MEE/Mustafa Dahnon)

« Le bombardement n’a pas cessé… nous le constatons à chaque instant », déclare Ibrahim, un habitant d’Idleb, à Middle East Eye.

« Nous avons peur. La mort nous hante chaque jour. »

Plus de 11 000 déplacés

Depuis jeudi dernier, on estime que plus de 11 000 personnes ont fui leur domicile pour tenter d’échapper aux combats ; des Syriens comme Ibrahim ont soit marché, soit voyagé à l’arrière de pick-up en direction de zones supposées plus sûres plus au nord.

Certains déplacés ont déclaré à MEE qu’en raison de la menace du gouvernement syrien de mener une nouvelle offensive sur la région, de nombreux déplacés internes se préparaient à un avenir sombre.

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Lundi, Khaled Khattab, volontaire des Casques blancs (une organisation de premiers secours également connue sous le nom de Défense civile syrienne) a déclaré qu’au moins six personnes avaient été tuées après qu’une frappe aérienne a visé un marché bondé dans la ville de Saraqeb.

Middle East Eye n’a pas pu procéder à une vérification indépendante de cette information.

Idleb, qui compte environ 3 millions d’habitants, est l’un des derniers bastions restants de l’opposition au président syrien Bachar al-Assad.

Au pouvoir depuis dix-neuf ans, Assad s’est juré à plusieurs reprises de reconquérir l’intégralité du pays, et depuis l’intervention de la Russie dans le conflit, ses forces contrôlent désormais plus de 70 % de la Syrie.

Hayat Tahrir al-Cham, un groupe dominé par d’anciens membres d’al-Qaïda qui contrôle la majeure partie d’Idleb, a refusé de se soumettre au gouvernement. Des affrontements entre les différentes forces ont lieu quasiment tous les jours.

La Russie – qui soutient Assad – et la Turquie – soutien de longue date des factions de l’opposition – ont parrainé un accord de désescalade dans la région plus tôt cette année, mais celui-ci a vacillé.

Un autre cessez-le-feu a été annoncé par la Russie le 31 août. Bien que cela ait diminué le nombre de raids aériens sur Idleb, les bombardements se sont poursuivis.

Le dernier exode de masse intervient alors que la Syrie se prépare à un froid extrême (MEE/Mustafa Dahnon)
Le dernier exode de masse intervient alors que la Syrie se prépare à un froid extrême (MEE/Mustafa Dahnon)

Le mois dernier, le New York Times a publié un article analysant les raids aériens russes sur Idleb sur une période de douze heures et a découvert que l’aviation russe avait bombardé de façon répétée des hôpitaux.

Les frappes aériennes auraient visé des zones rebelles à des dizaines de kilomètres des principales lignes de front dimanche après-midi, indiquant-là une potentielle escalade.

« Pas d’endroit sûr où nous abriter »

Ce dernier exode de masse survient au moment où la Syrie devrait connaître des conditions météorologiques extrêmement difficiles, avec des températures en dessous de zéro et des chutes de neige prolongées.

L’hiver dernier, au moins 29 enfants et nourrissons sont morts de froid après avoir fui les derniers villages contrôlés par le groupe État islamique dans l’est de la Syrie.

Parmi les tous derniers déplacés internes, certains ont déclaré qu’ils s’attendaient à passer des nuits à la belle étoile, sans tentes, couvertures ou chauffage.

« Tout se ligue contre nous », déclare à MEE Mohammed Abdul Majeed, un villageois d’al-Heraki, dans la province de Homs.

« L’hiver a entravé notre déplacement, les pluies ont entravé notre déménagement. Nous n’avons pas d’endroit sûr où nous abriter. »

Avant que la Turquie ne lance son invasion dans le nord-est de la Syrie en octobre, citant des raisons sécuritaires, le gouvernement syrien se concentrait principalement sur Idleb.

Ankara a exigé que les Unités de protection du peuple (YPG), un groupe de combattants lié au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) – une organisation séparatiste kurde en guerre avec l’État turc depuis des décennies –, se retirent de ses frontières avant le 29 octobre. 

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Les Kurdes ont accepté un accord négocié par les Russes, permettant au gouvernement d’Assad de pénétrer sur leur territoire, dans une tentative d’épargner à leurs villes une offensive turque.

Les troupes syriennes ont depuis pris position à la frontière turque ainsi que dans d’autres régions du nord-est.

Dimanche, le commandant-en-chef des Forces démocratiques syriennes (FDS) dirigées par les YPG a déclaré que des troupes russes se déploieraient dans trois régions clés sous le contrôle de ses combattants.

Ankara a déclaré vouloir créer une zone tampon sur le sol syrien tout au long de ses 440 kilomètres de frontière avec la Syrie et désire y réinstaller certains des 3,6 millions de réfugiés syriens actuellement en Turquie.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.