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L’avortement en temps de guerre : comment les femmes brisent le tabou au Yémen

Les femmes qui ont besoin d’avorter font face à des lois strictes, à une désapprobation sociale et à un manque de services médicaux
Elham a dû vendre certains de ses bijoux pour payer son avortement (Amal Mamoon/MEE)

TA’IZZ, Yémen – Elham s’assure que ses enfants empêchent quiconque d’entrer dans la pièce du domicile familial. Ensuite, lorsque la porte est fermée, elle commence à raconter à voix basse et avec une certaine nervosité pourquoi elle a avorté plus tôt cette année.

Âgée de 39 ans, Elham (nom fictif) a déjà cinq enfants, dont le plus jeune a dix-huit mois. Sa famille, comme des millions d’autres Yéménites, se retrouve démunie à cause des deux ans de guerre. Son mari, à l’instar de nombreux employés du secteur public, ne reçoit aucun salaire depuis sept mois.

« Mon cerveau m’a dit que c’était mal de m’épuiser et de faire souffrir mon mari pour subvenir aux besoins d’un nouveau bébé »

– Elham, mère de famille

« Mon cerveau m’a dit que c’était mal de m’épuiser et de faire souffrir mon mari pour subvenir aux besoins d’un nouveau bébé », confie Elham.

« Nous avons tout juste assez pour nos enfants. Si l’un d’eux est malade, nous faisons de notre mieux pour traiter sa maladie à la maison, car nous ne pouvons pas payer les hôpitaux. La crise économique ne nous permet pas d’avoir plus d’enfants. »

Elham explique qu’elle prenait une pilule contraceptive tous les jours parce qu’elles sont peu coûteuses, mais que cela n’a pas suffi. « Le médecin m’a dit que les pilules contraceptives n’étaient pas sûres pour moi et que je devais utiliser la boucle », raconte-t-elle en utilisant le terme local qui désigne le dispositif intra-utérin.

Au cours du premier mois de sa grossesse, elle a essayé sans succès de trouver un médicament abortif. « Finalement, au bout de trois semaines, en février 2017, un proche en a trouvé à Aden et me l’a envoyé à Ta’izz. »

Des fonctionnaires, dont des enseignants, protestent contre le non-paiement de leur salaire à Ta’izz (MEE/Nasser al-Sakkaf)

La procédure, pour laquelle Elham a dû vendre une partie de ses bijoux, a finalement eu lieu pendant le deuxième mois de sa grossesse dans un établissement de santé de la ville. Par la suite, elle a répondu à ceux qui l’ont interrogée que sa vie était menacée et que son médecin avait recommandé une interruption de grossesse.

« La boucle est chère, mais au final, avorter m’a coûté quatre fois le prix de la boucle », réfléchit-elle. À la fin de l’entretien, Elham s’assure que le journaliste de MEE quitte la maison sans être vu.

Un taux de mortalité maternelle élevé

Pratiquement interdit au Yémen, l’avortement est une pratique tabou qui s’effectue en secret et dont personne ne discute. Habituellement, il est autorisé seulement au début de la grossesse si la santé de la mère est menacée, s’il existe un risque d’anomalie congénitale ou en cas de viol.

Ce n’est qu’au cours de la dernière décennie que la société et les cheikhs islamiques ont commencé à accepter l’avortement pour ces raisons. Les femmes qui interrompent leur grossesse sans ce que la culture yéménite considère comme une bonne raison sont la cible de critiques.

En temps de paix, la planification familiale à Ta’izz était difficile : les établissements de santé étaient rares et beaucoup de familles pauvres n’étaient pas en mesure de payer les ordonnances médicales. Le pays présente également le taux de mortalité maternelle le plus élevé au Moyen-Orient et un taux de fécondité total parmi les plus élevés de la région avec une moyenne de 3,77 naissances par femme.

Mais depuis avril 2015, Ta’izz est le théâtre de combats acharnés entre les rebelles houthis et les combattants fidèles au président Abd Rabbo Mansour Hadi, soutenu par l’Arabie saoudite, qui se disputent le contrôle de la troisième plus grande ville du Yémen. La plupart des hôpitaux et des établissements de santé de Ta’izz sont maintenant fermés.

La situation est pire dans les zones rurales, où vivent 70 % de la population, où il n’y a pas de contraception médicale et où certaines mères ont plus de dix enfants.

Les professionnels de santé signalent que plus de femmes souhaitent désormais avorter – néanmoins, les médicaments et les soins médicaux sont plus difficiles à trouver. L’option la moins chère, la pilule contraceptive, coûte aujourd’hui 100 rials yéménites (environ 37 centimes d’euro) pour 32 jours, le stérilet coûte environ 22 euros et l’avortement, comprenant les services d’un professionnel de santé, coûte plus de 70 euros. Le salaire moyen au Yémen est d’environ 45 euros par mois.

« L’UNFPA défend le droit de toutes les femmes de prendre leurs propres décisions – sans contrainte ni violence – concernant le moment pour avoir des enfants et la fréquence »

– Lankani Sikurajapathy, spécialiste en communication pour l’UNFPA au Yémen

Dans le cas d’Elham, l’injection abortive a finalement coûté environ 44 dollars, soit 50 % de plus qu’avant la guerre. La procédure a été effectuée dans un établissement de santé par un avorteur qualifié – qui a toutefois refusé de le faire sans l’accord du mari d’Elham.

La guerre à Ta’izz a accentué les risques associés à la grossesse et à l’accouchement, selon le Fonds des Nations unies pour la population (UNFPA), qui se focalise sur la santé reproductive des femmes.

« L’UNFPA défend le droit de toutes les femmes de prendre leurs propres décisions – sans contrainte ni violence – concernant le moment pour avoir des enfants et la fréquence », explique à MEE Lankani Sikurajapathy, spécialiste en communication pour l’UNFPA au Yémen.

En mars 2016, il y avait environ 90 000 femmes enceintes dans la seule ville de Ta’izz, d’après l’UNFPA. Sur ce nombre, 4 500 ont été en danger de mort au cours des neuf mois suivants en raison de complications liées à la grossesse.

Le rôle de la religion

Aziza al-Azazi, une obstétricienne et gynécologue basée dans la ville de Ta’izz qui dispose des qualifications requises pour procéder à des avortements, affirme que depuis la guerre, un plus grand nombre de femmes la consultent pour demander un avortement.

Dans la plupart des cas, sa première réponse à une patiente est de lui suggérer que sa grossesse est une bénédiction d’Allah et qu’elle doit garder le bébé. Elle explique que les hadiths – le recueil des paroles du prophète Mohammed – interdisent l’avortement après 42 jours mais que le Coran ne comporte pas de tel verset.

« Si la vie de la femme est menacée, alors je demande à rencontrer son mari pour obtenir un accord et j’interromps la grossesse avant douze semaines », affirme-t-elle à MEE. Elle ne réalise pas d’avortement après douze semaines, même si la santé de la femme est menacée, sauf en cas de fatwa émise par un cheikh religieux.

Ce jeune mendiant, chassé de sa maison à Ta’izz, est l’un des onze enfants d’une même mère (Nasser al-Sakkaf/MEE)

Habituellement, elle suggère aux femmes qu’il vaut mieux prévenir que guérir, mais elle découvre souvent qu’elles ne suivent pas ses conseils.

« Les femmes doivent suivre les instructions des médecins pour prévenir toute souffrance future, explique-t-elle. Toutefois, beaucoup d’entre elles ne sont pas assez éduquées. Elles décident de ne pas utiliser de boucle et d’autres méthodes sûres, puis elles se retrouvent en difficulté. »

Certains professionnels de santé procèdent à des interruptions de grossesse pour d’autres raisons – comme cela s’est produit avec Elham – et déclarent que la santé de la femme était menacée pour qu’elle ne soit pas punie, généralement d’une amende ou d’une peine d’emprisonnement pouvant aller jusqu’à dix ans.

« Préserver les autres femmes d’une véritable douleur »

Abeer Abdulmajeed, 28 ans, s’est mariée il y a cinq ans et voulait un bébé. Sa famille est aisée et son mari est un immigré saoudien. Mais lorsqu’elle est tombée enceinte, son médecin l’a informée que le fœtus ne serait pas en mesure de se développer et qu’elle devait interrompre la grossesse.

Des cheikhs ont indiqué à Abdulmajeed qu’elle pouvait interrompre sa grossesse avant 42 jours, ce qu’elle a fait.

« J’ai quitté Ta’izz pour Sanaa en juin 2016 pour interrompre ma grossesse parce que je ne trouvais pas l’injection abortive à Ta’izz, raconte-t-elle. J’étais triste d’avoir à interrompre ma première grossesse. »

Le voyage en lui-même a été difficile et dangereux ; il lui a fallu plus de douze heures pour parcourir 250 km à travers le Yémen déchiré par la guerre. « Maintenant, je prends des précautions pour la prochaine grossesse, comme mon mari et moi espérons avoir un bébé. »

« Si toutes les femmes pouvaient interrompre leur grossesse, cela contribuerait à répandre l’adultère. La société doit rejeter les femmes qui interrompent leur grossesse après 42 jours pour une quelconque raison parce qu’elles désobéissent à l’islam »

– Ahmed al-Fioush, cheikh

Ahmed al-Fioush, cheikh de la province de Ta’izz, a déclaré à MEE que l’avortement était interdit dans l’islam mais que certains érudits religieux suggéraient aux femmes d’interrompre leur grossesse avant 42 jours si leur vie était menacée ; il s’agit selon lui de la seule raison possible pour avorter.

« Il n’y a pas de verset clair dans le Coran qui interdit l’avortement, explique-t-il. Toutefois, plusieurs hadiths interdisent l’avortement. Cela revient à tuer une âme. »

« Si toutes les femmes pouvaient interrompre leur grossesse, cela contribuerait à répandre l’adultère. La société doit rejeter les femmes qui interrompent leur grossesse après 42 jours pour une quelconque raison parce qu’elles désobéissent à l’islam. »

Pour sa part, Elham affirme qu’elle n’a pas défié le Coran – seuls les hadiths l’interdisent, explique-t-elle. Elle a souhaité raconter son histoire afin que d’autres femmes puissent apprendre de son expérience.

« La seule raison qui a entraîné ma grossesse a été mon recours aux pilules contraceptives ; je conseille donc aux femmes d’utiliser la boucle, qui est plus sûre que les pilules, soutient-elle. Cela les préservera d’une véritable douleur. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.