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Les « étrangers » de la révolution libanaise

Les protestataires nés de mères libanaises disent avoir les mêmes exigences que les autres manifestants, même si l’État ne les reconnaît pas légalement comme des citoyens
Éva observe les ruines dans le centre-ville de Beyrouth près de la place Riad al-Solh, en décembre 2019 (MEE/Rita Kabalan)
Par
BEYROUTH, Liban

Taher Zoabi inspecte rapidement son voisinage – un camp de manifestants dans le cœur de Beyrouth – aidant ses voisins à renforcer leurs tentes pour qu’elles résistent à une grosse tempête hivernale. L’homme au keffieh proclame fièrement avoir été l’un des premiers manifestants à avoir déclenché le soulèvement populaire au Liban.

« Mes exigences sont les mêmes que celles de tous les autres au sein de la révolution »

- Taher Zoabi, manifestant mi-palestinien, mi-libanais

Le 17 octobre, lui et quelques autres sont descendus dans les rues avec leurs motos, avant d’être rejoints par des centaines d’autres ce soir-là, et des centaines de milliers d’autres dans les jours qui ont suivi.

Plusieurs semaines après le début du mouvement de masse contre la corruption généralisée du gouvernement et sa mauvaise gestion économique, Taher Zoabi et bien d’autres campent toujours dans le centre-ville de Beyrouth, avec un accès aisé aux lieux prévus de manifestations et d’actions contre l’élite politique du Liban.

La plupart des tentes qui occupent le centre-ville de la capitale ont désormais évolué en structures de fortune faites de palettes de bois et de bâches – des symboles physiques de la résolution inébranlable du mouvement de protestation à renverser l’establishment politique, responsable selon eux de l’économie chancelante du Liban.

Bien qu’il soit très actif et impliqué dans la révolution libanaise depuis le premier jour, Taher Zoabi n’est pas Libanais – du moins, pas d’un point de vue juridique. 

Considéré comme un étranger

Né d’un père palestinien et d’une mère libanaise, Taher a toujours vécu au Liban. Il ne connaît de la Palestine que les histoires racontées par son grand-père, mais il n’en est pas moins considéré comme un étranger d’un point de vue juridique.

En vertu d’une loi désuète sur la nationalité, vestige du mandat français au Liban, seuls les hommes libanais ont le droit de conférer leur nationalité à leurs épouses ou à leurs enfants. Les Libanaises ne peuvent pas transmettre leur nationalité à leurs enfants, de sorte que leur descendance est sans protection juridique et sociale adéquate au Liban

Parmi les nombreuses raisons ayant amené Taher à camper dans le centre-ville de Beyrouth figure sa demande de nationalité libanaise, ce qu’il considère comme un droit de naissance hérité de sa mère.

Taher Zoabi, né d’une mère libanaise et d’un père palestinien, devant la tente qu’il partage avec un ami sur la place Riad al-Solh (MEE/Rita Kabalan)
Taher Zoabi, né d’une mère libanaise et d’un père palestinien, devant la tente qu’il partage avec un ami sur la place Riad al-Solh (MEE/Rita Kabalan)

Considérés comme des étrangers par l’État, les enfants nés de Libanaises et de pères étrangers doivent renouveler leur permis de séjour tous les trois ans afin de résider dans leur propre pays.

Ils ne peuvent pas accéder aux services publics de santé tels que l’assurance-maladie ou les soins financés par le gouvernement, bien qu’ils contribuent financièrement au système par leurs impôts ; ils ne peuvent accéder à de nombreuses professions ; ils ne peuvent souscrire d’emprunts auprès des banques ; et dans certains cas, ils ne peuvent posséder où hériter de biens immobiliers en raison de quotas relatifs à la propriété de biens immobiliers par les étrangers.

En résumé, leur accès au travail, à l’éducation, aux services sociaux et aux services de santé est grandement entravé. De surcroît, le stigmate psychologique lié à leur statut d’étranger est difficile à mesurer.

« Changer pour le mieux »

Taher Zoabi est loin d’être le seul dans ce cas. Dans le centre-ville de Beyrouth et à travers le pays, d’innombrables « étrangers » nés de mères libanaises partagent le souhait des citoyens libanais de renverser l’élite politique et exigent la fin de la corruption généralisée et de la mauvaise gestion du gouvernement qui fait stagner le pays depuis 30 ans.

Pour Éva, une manifestante de 24 ans qui occupe également le centre-ville de Beyrouth jour et nuit, exiger sa nationalité n’est que l’une de ses multiples exigences dans le cadre de sa participation au mouvement de contestation.

« Une personne qui a été élevée dans un pays ne peut pas déménager et s’adapter à un autre pays aussi facilement »

- Éva, manifestante qui ne peut obtenir la nationalité libanaise

« C’est le plus beau pays au monde et je veux le changer pour le mieux », déclare-t-elle à propos du Liban, assise de l’autre côté de la rue face à la tente qu’elle occupe pendant la journée. « Je ne laisserai pas des politiciens corrompus ruiner mon pays. »

Le père d’Éva, citoyen syrien, est mort au Liban lorsqu’elle avait 13 ans et elle n’a presque aucun lien avec la Syrie malgré sa nationalité. La dernière fois qu’elle s’est rendue dans le pays de son père, c’était pour traiter sa leucémie, diagnostiquée il y a un an.

On lui a dit que le traitement dont elle avait besoin coûterait jusqu’à 1 600 dollars la séance au Liban car elle ne peut pas bénéficier de l’assurance-maladie ou des soins médicaux financés par le gouvernement. En Syrie, les soins sont gratuits dans les hôpitaux publics.

Cependant, explique-t-elle, se faire soigner en Syrie signifierait vivre et travailler dans un pays étranger où elle n’a aucun soutien. En fin de compte, le coût de la vie serait donc le même. « Une personne qui a été élevée dans un pays ne peut pas déménager et s’adapter à un autre pays aussi facilement », insiste-t-elle.

Éva, qui n’a pas souhaité utiliser sa véritable identité, estime qu’il lui reste quatre ou cinq ans à vivre. Elle affirme avoir accepté son destin et abandonné l’idée d’un traitement, mais insiste sur le fait qu’un changement du droit désuet sur la nationalité pourrait bénéficier à d’autres dans sa situation.

La jeune femme dit avoir trouvé la paix grâce à la « révolution » en cours, qui lui a donné un sentiment d’appartenance en unissant des personnes différentes venant de tout le Liban. « Je sens que cet endroit est chez moi », commente-t-elle sereinement.

Établir une présence physique

L’équilibre confessionnel précaire du Liban est la principale raison avancée pour expliquer la réticence du gouvernement à accorder aux Libanaises le droit de transmettre leur nationalité, malgré les origines lointaines de la loi sur la nationalité, qui date de près de cent ans.

Les politiques soutiennent qu’autoriser les Libanaises à transmettre leur nationalité à leurs époux étrangers et à leurs enfants ferait pencher la balance en faveur d’une majorité musulmane sunnite, car la majorité des réfugiés palestiniens et syriens qui habitent au Liban sont sunnites.

Toutefois, cet argument est faillible et discriminatoire, selon Mariam el-Zahbi, coordinatrice de la campagne « Ma nationalité, ma dignité », car elle ne s’applique pas aux hommes libanais qui épousent des étrangères et dont les enfants se voient automatiquement accorder la nationalité libanaise.

Mahmoud al-Khash, un manifestant né d’un père syrien et d’une mère libanaise, peint devant sa tente en portant un t-shirt « Jinsiyati, karamiti » – « Ma nationalité, ma dignité » (MEE/Rita Kabalan)
Mahmoud al-Khash, un manifestant né d’un père syrien et d’une mère libanaise, peint devant sa tente en portant un t-shirt « Jinsiyati, karamiti » – « Ma nationalité, ma dignité » (MEE/Rita Kabalan)

« Ma nationalité, ma dignité » fait partie des initiatives citoyennes dont la présence est indéniable au sein du soulèvement libanais. Plaidant depuis des années en faveur d’un amendement de la loi sur la nationalité, ses activistes ont établi des kiosques dans plusieurs villes du Liban, notamment dans le centre-ville de Beyrouth, plaidant pour le droit des Libanaises à transmettre leur nationalité à leurs époux et leurs enfants, un droit fondamental selon eux.

Mariam el-Zahbi, responsable presse de la campagne, fait valoir que le nombre d’individus nés de mères libanaises « qui ne peuvent pas vivre dans la dignité dans leur propre pays » n’est pas anodin.  

Il n’existe pas de statistiques officielles concernant les Libanaises mariées à des étrangers, ni sur le nombre d’enfants issus de ces unions et affectés par cette loi, mais un rapport initié par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD) en 2009 a conclu que près de 18 000 femmes avaient épousé des étrangers entre 1995 et 2008. Ce nombre a sûrement augmenté depuis.

Ceux affectés par cette loi « ne connaissent que ce pays et l’aiment, alors que celui-ci rejette leur existence », déplore Mariam el-Zahbi.

« Une femme ne vaut pas moins qu’un homme »

Zeina Kaissi, une divorcée libanaise, assiste aux manifestations chaque jour dans l’intention d’assurer un avenir à son fils, qui a la nationalité syrienne de son père bien qu’elle en ait la garde.

Hamoude, 4 ans, est né souffrant de cryptorchidie, ce qui pourrait mener à de nombreuses complications plus tard dans sa vie, comme le cancer des testicules. Mais l’opération est coûteuse et Hamoude, comme Éva, ne peut pas bénéficier de l’assurance-maladie en raison de sa nationalité syrienne.

Lorsqu’elle est tombée enceinte, Zeina Kaissi n’avait jamais imaginé que son fils ne serait pas Libanais.

« Je n’y avais jamais pensé parce qu’il me semblait évident qu’il serait Libanais, bien entendu », commente-t-elle avec amertume. « Mais maintenant, il devra émigrer de son propre pays s’il veut vivre dans la dignité. »

Zeina Kaissi devant la tente qu’elle visite presque quotidiennement sur la place Riad al-Solh après son travail (MEE/Rita Kabalan)
Zeina Kaissi devant la tente qu’elle visite presque quotidiennement sur la place Riad al-Solh après son travail (MEE/Rita Kabalan)

Impossible de se méprendre sur son ressentiment envers la loi sur la nationalité. « C’est de la pure misogynie », se moque-t-elle. « Une femme ne vaut pas moins qu’un homme. Mais ce pays est arriéré et nous devons y remédier. »

L’année dernière, Gebran Bassil, ministre des Affaires étrangères et dirigeant du Courant patriotique libre – un parti politique chrétien –, a exprimé son soutien à un amendement à la loi sur la nationalité qui accorderait aux femmes le droit de transmettre leur nationalité libanaise à leurs époux étrangers et à leurs enfants.

Cependant, sa proposition a suscité l’indignation car il aurait exempté les étrangers de « pays voisins » tels que la Syrie et la Palestine, dont la majorité est sunnite.

Bassil n’est pas le seul à s’inquiéter de l’équilibre confessionnel si la nationalité est accordée aux « étrangers » dont les mères sont Libanaises.

Le Liban peine à soutenir jusqu’à 1,5 million de réfugiés originaires de la Syrie voisine, qui est en proie à une brutale guerre civile, et des centaines de milliers de réfugiés palestiniens qui vivent dans le pays depuis 71 ans suite à leur exode forcé de Palestine, qui est désormais Israël.

Pour ce petit pays multiconfessionnel dont la situation économique est chancelante, les réfugiés sont devenus des boucs émissaires faciles face à l’impasse politico-économique – les Syriens et Palestiniens sont vus d’un mauvais œil par de nombreux Libanais.

Les mêmes exigences

Lorsque MEE lui demande si les étrangers nés de mères libanaises devraient avoir un rôle dans la révolution libanaise, Hisham Boas, manifestant du centre-ville de Beyrouth, est catégorique. « Ils n’en ont pas le droit, ils ne sont pas Libanais. Peut-être que s’ils deviennent Libanais, ils pourraient en être », déclare-t-il.

Il est difficile de savoir à quel point cette opinion est populaire car le soulèvement libanais rejette majoritairement le système de gouvernance confessionnel et exige un gouvernement technocratique complètement détaché de la classe politique actuelle.

Taher Zoabi, le Palestino-Libanais qui est actif dans les manifestations depuis le tout premier jour, reconnaît que beaucoup de gens pensent que les Palestiniens tirent avantage de la révolution pour exiger la nationalité. »

« Mes exigences sont les mêmes que celles de tous les autres au sein de la révolution », affirme-t-il. « En tant qu’étranger, je ne sais pas si j’ai le droit de critiquer nos politiciens. Mais je ne suis pas un étranger, peu importe ce que dit la loi. Alors, je les critique. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.