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« Le voyage de la mort » : des Libanais risquent leur vie en Méditerranée pour échapper à l’enfer sur terre

Après le sauvetage de leur bateau en perdition, les autorités chypriotes ont dupé des Libanais cherchant un meilleur avenir en Europe et les ont ramenés au Liban
La mosquée al-Mina sur la corniche dans le district de Tripoli (gouvernorat du Nord) au Liban (Reuters)
Par
BEYROUTH, Liban

Ayant grandi à Tripoli, ville côtière située dans le nord du Liban, la mer a toujours fait naître un sentiment d’espoir chez Khaled Daaboul. Aujourd’hui, le quadragénaire voit la mer comme son seul moyen d’échapper à la ville où il a sincèrement tenté de mener une vie décente, en vain.

« Enfants, nous étions pauvres, mais nous n’avions jamais ressenti la nécessité de risquer nos vies en quête d’une vie meilleure. En 2020, risquer ma vie et celles de ma femme et de nos quatre enfants est devenu inévitable pour vivre, pas seulement pour avoir une vie meilleure », confie-t-il à Middle East Eye par téléphone.

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La décision fut prise le 9 septembre : Daaboul a contacté ses amis d’enfance dans le quartier Mina de Tripoli ; ils ont convenu qu’ils en avaient assez et ont décidé de partir pour l’Europe via la dangereuse route méditerranéenne.

« Nous avions tous des destinations prévues en fonction des différents pays où habitent nos proches, mais la côte italienne était notre première destination », explique-t-il.

Au lieu de contacter un passeur, Daaboul et ses amis ont pris les choses en main.

« Nous avons acheté un bateau, tout le monde a contribué. Certains d’entre nous ont vendu l’or de nos épouses, d’autres ont vendu leurs meubles, leur voiture, et bon nombre d’entre nous ont dû emprunter de l’argent », explique-t-il. 

« Nous avons vendu tout ce que nous pouvions pour rassembler les fonds afin de financer notre fuite. »

La façon dont Khaled Daaboul parle des préparatifs semble revêtir une signification plus profonde que la simple vente de leurs possessions. Lorsqu’on lui demande s’il a eu l’impression de vendre son ancienne vie pour s’en offrir une nouvelle, il acquiesce.

Depuis près d’un an maintenant, le Liban connaît sa pire crise financière depuis des décennies. Cette crise affecte la plupart des Libanais, mais les habitants de Tripoli, la deuxième ville du Liban, comptent parmi les plus touchés.

Pendant le soulèvement contre le gouvernement – lequel a débuté en octobre 2019 et duré plusieurs mois en s’étendant à travers le pays –, cette ville septentrionale est devenue le centre névralgique des manifestations.  

Mais même avant l’effondrement de l’économie, les Tripolitains souffraient depuis longtemps de pauvreté et de négligence, malgré le fait que leur ville abrite les plus riches politiciens du Liban.

Un vendeur de rue s’occupe de son étal qui propose du maïs et des tramousses à Tripoli, au Liban (MEE/Marwan Tahtah)
Un vendeur de rue s’occupe de son étal qui propose du maïs et des tramousses à Tripoli, au Liban (MEE/Marwan Tahtah)

En 2016, la Banque mondiale a classé Tripoli parmi les villes les plus pauvres de la côte méditerranéenne : 80 % de ses 500 000 habitants vivent avec moins de 2 dollars par jour.

Cependant, à cette époque, Khaled Daaboul et bon nombre de ses amis d’enfance s’en sortaient ; mais à la fin de l’année dernière, les moyens de survivre s’étaient taris, se réduisant à presque rien.

Daaboul était comptable dans une société maritime prospère, mais avec la dévaluation progressive de la devise et l’inflation dans ce pays dépendant des importations, son salaire suffisait à peine à subvenir aux besoins de sa famille.

Lorsque la crise économique a empiré début 2020, la société a opéré des coupes budgétaires et il a été licencié. La mer est alors devenue son seul espoir.

« L’enfer auquel ils venaient d’échapper » 

Ces dernières semaines, les autorités libanaises et chypriotes ont signalé que plusieurs bateaux de migrants, transportant des Syriens et des Libanais, avaient tenté de laisser derrière eux le Liban et son effondrement financier, lequel a été exacerbé par la pandémie de coronavirus et l’énorme explosion dans le port de Beyrouth le mois dernier.

Imad Tartousi, pâtissier célèbre à Tripoli, figurait parmi les 33 personnes (dont Daaboul et sa famille) qui ont tenté sans succès de rejoindre la côte italienne.

Malgré ses compétences culinaires, confirmées par de nombreux habitants de Tripoli, Tartousi a été contraint de fermer sa boutique en raison de l’essor des prix des marchandises résultant de la dévaluation de la livre libanaise.

« Lorsque j’étais enfant, les balles et les mortiers tuaient en une fraction de seconde. Aujourd’hui, en temps de paix, on meurt plusieurs fois par jour »

- Khaled Daaboul

« Tripoli était déjà une ville pauvre, mais les priorités des gens ont changé après la crise, et les pâtisseries sont devenues un luxe que tout le monde ne pouvait pas se permettre. »

Près de la côte de l’île voisine de Chypre, le bateau a rencontré une tempête et le groupe a été contraint d’envoyer un signal de détresse. Les garde-côtes chypriotes sont venus à leur rescousse et les ont emmenés à Larnaca avec la promesse de leur faciliter le voyage vers l’Italie ensuite.

Ghassan Halimeh, étudiant en médecine en troisième année qui faisait partie du groupe, affirme toutefois que les autorités chypriotes les ont « dupés ».

« Ils ont dit qu’ils nous emmèneraient vers la côte italienne comme prévu mais lorsque nous avons embarqué sur le navire chypriote, nous avons réalisé qu’il se dirigeait vers la côte libanaise », raconte-t-il.

« Certains des hommes ont sauté du navire lorsqu’ils ont réalisé qu’ils retournaient dans l’enfer auquel ils venaient d’échapper », avant d’être ramenés sur le bateau.

Le groupe est désormais en quarantaine dans un centre médical du Chouf, dans le gouvernorat du Mont-Liban, en attendant les résultats des tests PCR. 

Ghassan Halimeh assure que s’il en a l’occasion, il refera la même chose car il n’a pas d’autre choix.

« Je ne peux pas me permettre financièrement de poursuivre mes études et je veux devenir médecin. Si mon pays ne se soucie pas de moi, je suis sûr que d’autres pays ne verront pas d’inconvénient à avoir davantage de médecins pour fournir des services médicaux à leurs citoyens. »

Le temps est un luxe

Middle East Eye a interviewé plusieurs participants de ce « voyage de la mort », comme ils l’appellent, et le consensus général est que les raisons qui les ont poussés à ne pas émigrer par des canaux légaux était le manque d’argent pour régler les formalités.

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« Nous n’avons pas le luxe de pouvoir attendre la procédure », explique l’un d’eux.

Khaled Daaboul, qui a dépensé les économies de toute une vie ainsi que l’or de sa femme pour participer à l’achat du bateau, n’a désormais plus rien.

« Dans le centre médical, ils nous nourrissent moi et mes quatre enfants. Je ne sais pas comment je vais les nourrir une fois sortis », s’inquiète-t-il.

Malgré les risques et le futur incertain qui les attend, la plupart des membres du groupe ont pris la décision de quitter Tripoli car rien ne saurait être pire que les conditions dans lesquelles ils vivent, disent-ils. 

Daaboul se souvient de Tripoli pendant la guerre civile libanaise. Il a réfléchi aux raisons pour lesquelles ses parents n’ont pas tenté de quitter le pays à cette époque.

Interrogé sur la façon dont il décrirait sa propre décision de partir, il déclare : « Lorsque j’étais enfant, les balles et les mortiers tuaient en une fraction de seconde. Aujourd’hui, en temps de paix, on meurt plusieurs fois par jour. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.