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À la découverte de la communauté arabe du Mexique

Les Arabes ont grandement contribué à façonner le Mexique moderne. Aujourd’hui, leur influence se ressent dans de nombreux aspects du quotidien, même dans la cuisine
De nombreux Arabes du Mexique sont originaires de la région du mont Liban. Une importante communauté vit aujourd’hui à Mexico (illustration : Mohamad Elasaar)
De nombreux Arabes du Mexique sont originaires de la région du mont Liban. Une importante communauté vit aujourd’hui à Mexico (illustration : Mohamad Elasaar)
Par Alex Shams à VERACRUZ, Mexique

Surplombant la ville portuaire mexicaine de Veracruz, dans le golfe du Mexique, se dresse une immense statue dédiée à l’« Émigré libanais ».

Ce monument commémoratif en bronze témoigne du rôle important que des dizaines de milliers d’Arabes ont joué dans le façonnement du Mexique moderne depuis que les immigrés – dont le nombre est estimé entre 400 000 et deux millions – ont commencé à arriver à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle à la recherche d’une vie meilleure.

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« Notre âme est coupée en deux », confie Aida Jury De Saad à l’occasion d’un entretien accordé à Middle East Eye à son domicile. Bien qu’elle ait grandi dans l’État du Michoacán, elle s’est rendue au Liban à de nombreuses reprises.

L’histoire d’Aida Jury De Saad, Mexicaine d’origine arabe et immigrée de troisième génération, illustre la vie de nombreux immigrés. Elle se considère comme une fière héritière des traditions libanaises du pays.

Entrer dans sa maison, située dans un coin de banlieue verdoyant de Mexico, c’est comme visiter les montagnes du Liban. L’entrée est ornée d’un carreau sur lequel on peut lire en arabe « Ahlan Wa Sahlan » (Bienvenue). L’intérieur est rempli d’œuvres d’art reflétant les liens que sa famille entretient avec le Moyen-Orient depuis des générations.

La majorité des Arabes arrivés au Mexique venaient de la région du Mont-Liban, dont l’industrie de la soie s’est effondrée après l’ouverture du canal de Suez en 1869, qui a relié les marchés européens aux concurrents d’Extrême-Orient.

Orienter les immigrés

Dans les décennies qui ont suivi, des dizaines de milliers d’immigrés originaires de Syrie, de Palestine, de Jordanie, d’Irak et d’Égypte ont également commencé à arriver au Mexique.

La Première Guerre mondiale a entraîné une nouvelle vague en raison des pénuries alimentaires généralisées et de la famine qui ont ravagé le Levant.

José Jury, le grand-père d’Aida Jury De Saad, est né en 1878 dans le village de Bzebdine, dans la région du Mont-Liban. Après la disparition de l’industrie de la soie, principal employeur du village, il s’est tourné vers l’Amérique.

« À la fin des années 1920, après toutes ces années de dur labeur, le gouvernement a exproprié son usine. Il a été obligé de recommencer à zéro en vendant des babioles sur la route pour gagner sa vie »

- Aida Jury De Saad raconte la vie de son grand-père

« Il a rassemblé de l’argent petit à petit auprès de ses proches, une livre par-ci, deux livres par-là », raconte-t-elle à MEE. « Avec cela, il a acheté un billet pour Veracruz et a pris la mer avec seulement une valise. »      

À son arrivée, José Jury a été orienté vers un consul honoraire ottoman qui était lui-même arrivé un peu plus tôt. Il a ensuite apporté son aide pour orienter les immigrés vers des villes où ils pourraient retrouver des paisanos, un mot espagnol signifiant « compatriotes » que les Mexicains d’origine arabe emploient encore aujourd’hui pour se désigner les uns les autres. Avec l’aide des paisanos, José Jury a ouvert une usine de chaussettes à Morelia.

L’idylle n’a toutefois pas duré. Après le déclenchement de la guerre civile mexicaine dans les années 1910, le pays a été en proie à des campagnes xénophobes, notamment des massacres visant la population est-asiatique et des assassinats ciblés d’Arabes.

En 1927, une loi a interdit l’immigration en provenance du Moyen-Orient et exposé ceux qui se trouvaient déjà au Mexique à la menace d’une d’expulsion. José Jury a rapidement été emporté par l’hystérie générale.

« À la fin des années 1920, après toutes ces années de dur labeur, le gouvernement a exproprié son usine », explique Aida Jury De Saad à MEE. « Il a été obligé de recommencer à zéro en vendant des babioles sur la route pour gagner sa vie. »

Un carreau sur lequel on peut lire en arabe « Ahlan wa Sahlan » (« Bienvenue ») accueille les visiteurs chez Aida Jury De Saad (MEE/Alex Shams)
Un carreau sur lequel on peut lire en arabe « Ahlan Wa Sahlan » (Bienvenue) accueille les visiteurs chez Aida Jury De Saad (MEE/Alex Shams)

Ne connaissant pas l’espagnol, de nombreux immigrés sont devenus camelots ou marchands et se sont alors dispersés pour vendre des marchandises dans des villes et des communautés isolées.

Le Turco – nom que l’on donnait à la population originaire du Moyen-Orient – en vadrouille est devenu une figure bien connue et les Arabes ont fini par prospérer grâce à leur rôle crucial dans l’économie.

Son grand-père s’est toutefois rapidement lassé de la vie de camelot.

« Il a décidé d’aller à Mexico pour convaincre des acteurs et des actrices de venir donner des représentations théâtrales », raconte Aida Jury De Saad. Encouragé par son succès, son grand-père a apporté le premier projecteur dans la région, pour finalement y ouvrir le premier cinéma local.

La famille n’a jamais oublié ses racines

Sa réussite ressemble à celle de nombreux immigrés arabes qui, malgré les préjugés et l’antagonisme généralisés, ont réussi à s’intégrer dans une classe moyenne mexicaine en pleine ascension. À travers tout cela, la famille n’a jamais oublié ses racines.

« Le village manquait tellement à ma mère que lorsqu’elle y est allée pour la dernière fois, elle a pris soin de peindre Bzebdine. Elle a accroché ce tableau dans notre maison et nous avons toujours grandi avec », explique-t-elle à MEE.

Si les chrétiens constituent la partie la plus importante et la plus visible de la communauté mexicaine d’origine arabe, les juifs, les druzes, les musulmans et autres confessions forment un large éventail de diversité religieuse

Depuis lors, Aida Jury De Saad joue un rôle actif dans l’établissement de liens avec le monde arabe. Elle est l’une des fondatrices d’Al Fannán, un club d’artistes d’origine libanaise établi à Mexico.

Fondé en 1957, cette structure n’est que l’un des nombreux centres implantés au Mexique qui accueillent les Mexicains d’origine arabe et incarnent le succès des immigrés arabes.

Si les chrétiens constituent la partie la plus importante et la plus visible de la communauté mexicaine d’origine arabe, les juifs, les druzes, les musulmans et autres confessions forment un large éventail de diversité religieuse.

Les Libanais constituent la communauté arabe la plus visible, mais la majorité de leurs ancêtres sont arrivés sur les côtes mexicaines bien avant la naissance du Liban en tant que pays, puisque le pays est officiellement apparu sous le mandat français dans les années 1920. Un pourcentage important provient d’autres régions du monde arabe, comme la Syrie, la Palestine, l’Irak, la Jordanie et l’Égypte. 

Une icône de saint Charbel veille sur les fidèles dans la « cathédrale maronite », dans le centre de Mexico (MEE/photo fournie)
Une icône de Saint Charbel veille sur les fidèles dans la « cathédrale maronite », dans le centre de Mexico (MEE/photo fournie)

L’impact de la culture arabe est visible dans de nombreux aspects de la vie des Mexicains, le plus évident étant leur cuisine. Quiconque observe l’un de leurs plats de rue les plus populaires, le taco al pastor, remarquera une ressemblance plus que fortuite avec le chawarma arabe ou le döner turc.

Assaisonnée d’achiote, une épice locale, la viande rôtit à la broche pendant des heures. Découpée en lamelles, elle est consommée sur une tortilla de maïs garnie d’ananas, de coriandre et d’oignons.

La péninsule du Yucatán est par ailleurs connue pour ses galettes de viande hachée et de boulgour appelées kibbeh, ce qui est également le nom d’un plat levantin identique.      

Même le catholicisme mexicain n’a pas été épargné par les influences arabes. Au cœur de la ville historique de Mexico se trouve la cathédrale Notre-Dame-de-Valvanera, une église baroque plus connue sous le nom de « cathédrale maronite ».

La cathédrale est le centre national de Saint Charbel et de Sainte Rafqa, des saints maronites libanais devenus des éléments centraux des rituels et pèlerinages locaux. La majorité des visiteurs de la cathédrale sont des Mexicains non libanais, attirés par une croyance fervente en leur pouvoir d’aider à exaucer les prières des fidèles. 

Libanais ou arabes ?

Theresa Alfaro-Velcamp, spécialiste de l’immigration moyen-orientale et auteure de So Far From Allah, So Close to Mexico, constate que la discrimination ont poussé les immigrés prospères à s’identifier de plus en plus au Liban.

« L’histoire construite tend à ignorer la diversité des rôles des immigrés dans l’histoire du Mexique », souligne-t-elle. « La diversité des immigrés et l’accueil contradictoire qu’ils ont reçus au Mexique sont largement occultés par l’idée que les Libanais sont rapidement parvenus à s’acculturer et à développer une domination économique. »

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L’histoire libanaise a fini par éclipser les nombreux récits d’immigrés arabes, tous différents. Beaucoup ont par exemple réagi à la discrimination en se fondant dans la société mexicaine – ce qui est assez facile compte tenu de caractéristiques physiques similaires –, tandis que de nombreux musulmans ou druzes ont adhéré au catholicisme.

Personne ne connaît avec certitude le nombre total de Mexicains d’origine arabe, notamment parce que de nombreux Mexicains ignorent avoir des ancêtres originaires du Moyen-Orient – beaucoup d’entre eux ont adopté un nom hispanisé.

L’identité nationale mexicaine est construite autour de la notion de mestizaje, qui décrit la culture mexicaine comme le produit du mélange de la population espagnole et indigène et exclut donc les contributions des immigrés et des Afro-Mexicains.

Ainsi, de nombreux groupes d’immigrés se sont plutôt présentés comme des étrangers prospères, sans pour autant s’assimiler à la culture mexicaine définie par le concept de mestizo. Ils forment des groupes sociaux relativement riches – et isolés – qui ne se mélangent pas trop au-delà de leur propre communauté et de leurs institutions.

Le Mexique compte aujourd’hui entre 40 000 et 65 000 juifs : entre un tiers et la moitié sont originaires du monde arabe, tandis qu’un cinquième environ sont des séfarades ayant des racines en Turquie et dans les Balkans.

« Je crois que nous ressemblons plus au monde arabe qu’au Mexique »

- Linda Bucay, psychologue juive

Linda Bucay est une psychologue juive qui est née et a grandi à Mexico. La famille de sa mère est originaire d’Alep et celle de son père de Damas, avec quelques racines beyrouthines.

Sa grand-mère, qui est née et a grandi au Mexique, préfère parler en arabe. Linda Bucay a elle-même grandi en saupoudrant son espagnol d’expressions arabes comme « Allah ma’ak » (Que Dieu soit avec toi) et « kish barra » (Évacue cela de ton esprit).

« Je crois que nous ressemblons plus au monde arabe qu’au Mexique », affirme Linda Bucay à MEE, tout en soulignant qu’une grande partie de la cuisine et des attitudes comportent davantage de traits communs avec les Syriens.

« Je me sens juste différente »

« Ma famille a vécu en Syrie pendant des générations avant de venir ici dans les années 1930, il est donc logique que nous soyons toujours liés à cette culture. »

Malgré cela, elle affirme avoir eu peu de contacts avec la communauté libanaise. Si les chrétiens se sont généralement intégrés à la société mexicaine catholique dans une certaine mesure, elle constate que pour les juifs, l’expérience est quelque peu différente.

Aux préjugés historiques anti-arabes ou anti-immigrés s’ajoute un antisémitisme, souvent d’inspiration catholique. Jusqu’en 1821, il était illégal d’être juif au Mexique en raison de l’Inquisition catholique mexicaine.

Un vendeur à Mexico découpe de la viande pour préparer des tacos al pastor, un plat probablement dérivé du chawarma, introduit par les immigrés libanais au début du XXe siècle (MEE/Alex Shams)
Un vendeur à Mexico découpe de la viande pour préparer des tacos al pastor, un plat probablement dérivé du chawarma, introduit par les immigrés libanais au début du XXe siècle (MEE/Alex Shams)

Aujourd’hui encore, les difficultés persistent. Un jour, l’un des rares amis d’enfance catholiques dont Linda Bucay se souvient l’a accusée, sous le coup de la colère, d’avoir aidé à tuer Jésus-Christ.

Le souvenir de cet incident amuse la psychologue. « J’adorerais croire que j’ai fait quelque chose d’aussi important ! », glousse-t-elle.

« Je suis mexicaine et j’aime ce pays, mais je ne me sens pas complètement intégrée à la culture. Je ne me sens pas meilleure ou pire, juste différente », ajoute-t-elle.

Alors que la communauté libanaise conserve un rôle visible en tant que communauté à la fois étrangère et locale, d’autres Arabes se rassemblent autour de leur identité religieuse en fréquentant des synagogues, mosquées et centres religieux où prolifèrent des visions différentes de la vie arabo-mexicaine.

Quant aux centaines de milliers de personnes qui se sont assimilées au modèle social de mestizo, elles pourraient toujours se retrouver un jour à déguster un taco al pastor au pied d’une cathédrale de style mauresque quelque part au Mexique, et ressentir dans cette scène une atmosphère presque familière.

Cet article initialement publié en 2018 (en anglais) est republié dans le cadre d’une nouvelle série consacrée aux communautés du Moyen-Orient à travers le monde. 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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