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Belgique : comment la communauté marocaine a contribué à façonner le pays

Middle East Eye part à la découverte de la communauté marocaine de Belgique, ses origines et ses contributions à l’édification du pays – de la politique aux arts, en passant par la gastronomie et la littérature
La couverture du livre de Taha Adnan montre un écrivain marocain à Bruxelles regardant l’Atomium (MEE/Sattar Naama)
Par Vittoria Volgare Detaille à BRUXELLES, Belgique

Bachir M’Rabet n’était qu’un nourrisson lorsque son père, un tisserand de Tanger, a reçu une offre d’emploi dans le secteur du textile en Belgique.

Malgré les réserves de sa femme, il a quitté le Maroc en 1966 dans le but de gagner le plus d’argent possible et de retourner dans son pays d’origine après quelques années. Mais les choses ne se sont pas déroulées comme prévu.

Un an plus tard, le petit Bachir, sa mère et ses frères et sœurs ont rejoint le chef de famille à Bruxelles, la capitale belge.

Ses parents faisaient partie d’une génération de Marocains recrutés par la Belgique dans les années 1960 pour pallier les pénuries en matière de main-d’œuvre dans des secteurs industriels tels que l’extraction minière, la sidérurgie, la fabrication et la construction.

« Je ne crois pas qu’un seul Marocain ait émigré en Belgique avec l’idée que ce serait un déménagement permanent », déclare Bachir M’Rabet à Middle East Eye.

Aujourd’hui, quelque 600 000 personnes d’origine marocaine vivent en Belgique ; à Bruxelles, la communauté représente près d’une personne sur cinq, selon les chiffres du MigratieMuseumMigration.

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Au départ, les immigrés étaient des hommes, mais avec le temps, comme l’illustre le cas de la famille M’Rabet, les femmes et les enfants les ont rejoints, entraînant la croissance de la communauté marocaine, qui représente aujourd’hui la plus grande minorité nord-africaine du pays.

Malgré un changement drastique de leur environnement, ils ont été « chaleureusement accueillis » par la population belge locale, du moins au début, raconte Bachir M’Rabet.

« Il faisait froid et les hivers étaient rigoureux. Nous avons laissé derrière nous le ciel bleu méditerranéen et sommes arrivés dans l’obscurité.

« Nous étions une sorte d’attraction, un spectacle exotique dans le quartier. Les gens du coin invitaient mon père à prendre un café, ils lui touchaient les cheveux », se souvient-il.

Surmonter les défis

De nombreux autres Marocains sont arrivés en Belgique dans les années 60 et, malgré la gentillesse de certains autochtones, cela n’a pas toujours été facile.

Les années 1980 ont en effet connu une augmentation du chômage et une hausse de la xénophobie.

« Dans ces années-là, il y avait une présence notable du racisme », se souvient M’Rabet. « Un discours d’extrême droite que nous avions oublié depuis la Seconde Guerre mondiale ressurgissait. »

Les discriminations se sont répandues : des propriétaires refusaient par exemple de louer leurs habitations à des étrangers et des établissements leur refusaient l’entrée, en particulier aux Arabes et aux Noirs. « Le reproche le plus courant était que les étrangers venaient leur voler leurs emplois et leurs femmes », poursuit M’Rabet.

« Tout en étant belge, je n’oublie pas mes racines marocaines. Je n’oublierai jamais que mes parents ont tout abandonné pour nous donner une chance d’avoir une vie meilleure »

- Bachir M’Rabet, Belgo-Marocain

La situation s’est aggravée après le 11 septembre 2001 et les attentats de Bruxelles en 2016 dans le métro et l’aéroport, qui ont fait 32 morts.

Dans les premiers temps, les conditions financières dans lesquelles vivait la famille M’Rabet en Belgique étaient difficiles.

« Il n’y avait ni baignoire ni douche. On faisait la lessive à la main ou on allait aux bains publics pour se laver », se souvient-il.

À l’école, ses compétences limitées en français compliquaient également les choses.

Malgré tout, il était déterminé à aider les autres. Bachir M’Rabet a commencé à travailler pour Foyer, une organisation créée en 1969 dans le but de proposer des activités aux enfants des travailleurs immigrés.

Selon M’Rabet, la population belge ne considère pas les personnes d’origine maghrébine comme des Belges, et celles-ci ne sont pas pleinement acceptées comme telles. « C’est quelque chose qui se ressent dans le regard qu’ils portent sur nous, dans la vie de tous les jours. »

Aujourd’hui, M’Rabet est coordinateur au centre communautaire de Molenbeek, l’une des communes les plus pauvres de Belgique.

Du fait de son rôle, il encourage les jeunes d’origine étrangère à embrasser leur identité belge, car la Belgique est leur pays.

« Tout en étant belge, je n’oublie pas mes racines marocaines. Je n’oublierai jamais que mes parents ont tout abandonné pour nous donner une chance d’avoir une vie meilleure. »

Le travail dans les mines de charbon

Après la Seconde Guerre mondiale, la Belgique a été confrontée à une pénurie de main-d’œuvre au vu des besoins de la reconstruction.

Le gouvernement a donc eu recours au recrutement de travailleurs étrangers, notamment pour effectuer le dur labeur de l’extraction de charbon, alors principale source d’énergie.

Un accord bilatéral d’échange de main-d’œuvre contre charbon a été signé en 1946 avec l’Italie pour faire venir des hommes dans les mines. Mais ces mineurs ont été confrontés à des conditions difficiles et à des discriminations qui ont entraîné l’arrêt de l’émigration dix ans plus tard, après la mort de 136 Italiens à Marcinelle, la pire catastrophe minière qu’ait connue la Belgique.

Des centaines de Marocains sont venus en Belgique pour travailler dans les mines de charbon (MEE/Vittoria Detaille)
Des centaines de Marocains sont venus en Belgique pour travailler dans les mines de charbon (MEE/Vittoria Detaille)

Pour faire face à la pénurie de main-d’œuvre, la Belgique a signé des accords avec l’Espagne et la Grèce en 1957, puis avec le Maroc et la Turquie sept ans plus tard.

Au Maroc, la pauvreté et le chômage poussaient de nombreuses personnes, en particulier issues des milieux ruraux, à émigrer et, en 1964, des centaines de Marocains âgés de 20 à 35 ans sont arrivés en Belgique.

En raison de leur compréhension « assez bonne » du français, les Marocains étaient perçus de manière positive par les employeurs, qui les considéraient également comme apolitiques, religieux et soumis.

Le fait que leurs familles les aient ensuite rejoints les a ancrés davantage en Belgique, contribuant à redynamiser le pays via l’expansion économique.

Construire la Belgique

Les années 1960 ont vu les villes belges se développer à travers la construction de nouvelles routes, tunnels, voies de tramway, immeubles et ponts.

« Mon père a participé à la construction de nombreux bâtiments emblématiques de Bruxelles », déclare à MEE Zakia Khattabi, ministre belge du Climat et de l’Environnement.

« Bruxelles s’est construite grâce à la force de travail de cette première génération de Marocains. La valeur de l’immigration marocaine gît dans les mains de mon père », souligne-t-elle.

La ministre belge du Climat et de l’Environnement Zakia Khattabi raconte que son père faisait partie de la génération de Marocains qui ont aidé à construire la Belgique (MEE/Hatim Kaghati)
La ministre belge du Climat et de l’Environnement Zakia Khattabi raconte que son père faisait partie de la génération de Marocains qui ont aidé à construire la Belgique (MEE/Hatim Kaghati)

Dans les années 1970, les Marocains constituaient une part importante des employés du système de transport public de la ville ; le pourcentage atteignait 80 % dans certains dépôts.

Le musée de la migration de la capitale a recueilli des témoignages de travailleurs, comme celui d’un certain Mohammed, qui explique que « les Belges étaient réticents à travailler pour les tramways en raison des horaires difficiles ».

Lorsque la croissance économique s’est arrêtée à la fin des années 1960, le chômage a commencé à croître.

Les immigrés ont toutefois choisi de rester en Belgique, y ayant déjà installé leur famille et établi leur vie.

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Si les accords officiels en matière d’immigration ont pris fin en 1974, les Marocains continuent de s’installer en Belgique pour des raisons de regroupement familial ou pour tenter de jouir des opportunités économiques dont leurs compatriotes ont bénéficié avant eux.

De nos jours, les incidents négatifs impliquant des personnes d’origine marocaine reçoivent souvent une attention disproportionnée, éclipsant les réussites de la communauté.

« Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Nous ne parlons jamais des nombreuses carrières réussies des immigrés marocains, que ce soit dans des postes clés à responsabilités ou à tout autre niveau », poursuit Zakia Khattabi.

« Bien que très attachée à mon ascendance marocaine, je me considère comme faisant partie de la communauté belge puisque je suis née ici », ajoute-t-elle.

Succès marocains

Aujourd’hui, la communauté marocaine de Belgique excelle dans de nombreux domaines, de la politique aux arts, en passant par le monde universitaire, la médecine, les affaires et le sport.

Lors des élections de 2019, six Belges d’origine marocaine ont été élus à la Chambre des représentants, tandis que 21 députés belgo-marocains ont obtenu des sièges dans les assemblées régionales.

Dans le domaine artistique, on peut citer Adil El Arbi et Bilall Fallah, des réalisateurs de renommée internationale, célébrés pour des films tels que Black et Bad Boys for Life ainsi que la série Miss Marvel, tandis que l’actrice Lubna Azabal a joué dans des films acclamés par la critique comme Paradise Now et Incendies.

La gastronomie marocaine a également eu un fort impact sur la cuisine belge.

Il est courant de trouver des plats comme le tajine et surtout le couscous sur les menus de certains restaurants et dans les chaumières à travers le pays.

Les plats et ingrédients marocains sont populaires en Belgique (MEE/Faty Khalis)
Les plats et ingrédients marocains sont populaires en Belgique (MEE/Faty Khalis)

« Les gens ont adopté le couscous comme ingrédient, l’incorporant dans des créations culinaires innovantes et contemporaines », déclare à Middle East Eye la chef Faty Khalis, basée dans la ville flamande de Hasselt. Elle explique que le couscous est devenu une base polyvalente pour divers plats, allant des salades aux ragoûts.

Selon Zakia Khattabi, les jeunes descendants de la diaspora marocaine revendiquent aujourd’hui leur droit d’appartenir à la communauté belge.

« Dans le passé, les parents s’excusaient d’être là, alors que les jeunes d’aujourd’hui partent du principe qu’ils sont chez eux et revendiquent leurs droits avec assurance. Ils sont également conscients de leurs obligations et les acceptent. »

Se sentir chez soi en Belgique

L’écrivain Taha Adnan a quitté Marrakech en 1996 pour étudier dans une université de la capitale belge.

Dans ses réflexions sur l’écriture et l’exil, il explique qu’il n’est « ni un exilé ni un immigré mais plutôt quelqu’un qui a dû trouver un nouveau mode de vie après avoir affronté deux ans de chômage » au Maroc.

Aujourd’hui, Taha Adnan milite pour une littérature belge en langue arabe, à une époque où de nombreux auteurs d’origine arabe en Belgique choisissent d’écrire en néerlandais ou en français.

« Un arbre qui tombe fait plus de bruit qu’une forêt qui pousse. Nous ne parlons jamais des nombreuses carrières réussies des immigrés marocains »

- Zakia Khattabi, ministre belge du Climat et de l’Environnement

Pour lui, l’arabe contribue pourtant à une identité belge diversifiée.

Lui-même a publié des recueils de poésie et des pièces de théâtre et amplifié la voix des écrivains arabes résidant en Belgique par le biais de festivals littéraires et d’ouvrages collectifs.

Adnan a orchestré deux anthologies : Bruxelles, la Marocaine, qui rassemble des œuvres d’écrivains marocains dépeignant la capitale de l’Europe, et Ceci n’est pas une valise, qui regroupe des textes d’auteurs arabes partageant leurs expériences dans ce pays d’Europe du Nord.

En se promenant le long du canal de Molenbeek, Adnan confie à MEE qu’il « se sent chez lui en Belgique ».

De nombreuses personnes d’origine marocaine ressentent la même chose et ont trouvé leur place dans toutes les sphères de la vie.

Comme le dit Zakia Khattabi : « Peut-être devrions-nous rendre leur présence plus visible. Ce sont les voies du succès qui doivent être standardisées. »

Traduit de l’anglais (original).

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