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« Nous ne nous laisserons déplacer qu’une fois morts » : les bédouins du Néguev s’opposent aux plans d’expulsion d’Israël

Les autorités israéliennes prévoient de déplacer 36 000 bédouins de cette région désertique du sud d’Israël pour les remplacer par des juifs et des projets militaires
Le village bédouin non reconnu de Birh Hamam dans le désert du Néguev (MEE/Jack Dodson)
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DÉSERT DU NÉGUEV, Israël

Au bord de l’enclos à moutons de sa famille bédouine dans le désert du Néguev, Mohammad Danfiri observe des antennes-relais au sommet d’une colline voisine. Elles se situent dans un endroit dégagé entre une extrémité de son village et l’autre – une zone, explique-t-il, où une extension de la principale autoroute orientale d’Israël sera construite.

Une rangée de maisons se trouve à une soixantaine de mètres des antennes, où les plans de l’autoroute ont été approuvés. Mais le gouvernement israélien soumet également des plans visant à expulser les résidents les plus proches de la route prévue – et au-delà.

L’ensemble de ce village de 5 000 habitants – et de nombreux villages environnants – sera relogé dans des logements temporaires dans le cadre du plan du gouvernement, ce qui limitera considérablement leur capacité à élever des moutons et à développer l’agriculture, les principales sources d’emploi dans les communautés bédouines.

« Ça n’arrivera pas… Un projet comme celui-ci effacerait la culture et le patrimoine bédouins »

- Mohammad Danfiri

Mohammad Danfiri est l’un des 36 000 bédouins du Néguev israélien (appelé Naqab en arabe) menacés d’expulsion en raison d’une kyrielle de projets similaires à l’extension de l’autoroute.

Afin de mettre en œuvre ces plans de développement proposés par des organismes gouvernementaux, l’armée israélienne, des entreprises privées et des groupes à but non lucratif, l’Autorité israélienne de développement bédouin – l’organisme gouvernemental chargé de gérer les interactions entre les bédouins et l’État – cherche à reloger des dizaines de milliers de personnes dans des logements temporaires.

Les bédouins désignent ces logements temporaires comme des « caravanes », car il s’agit de petits mobile homes où Israël a l’intention de caser des familles entières. En octobre, une commission régionale d’aménagement a commencé à délibérer de l’approbation de ces plans de transfert.

Les résidents menacés de déplacement vivent dans des villages « non reconnus » par le gouvernement, bien que la plupart vivent sur cette terre ou aux alentours depuis la création du pays en 1948.

Au cours des cinquante dernières années, Israël a tenté à maintes reprises de déplacer les bédouins vers des communautés « reconnues », soutenant que ceux qui se trouvent dans des zones non reconnues n’ont aucun droit à la terre.

Les villages non reconnus se voient ainsi refuser toute infrastructure ou soutien du gouvernement. Il n’existe aucun moyen de transport, aucune route, aucune école et les autorités israéliennes ne reconnaissent ni ne négocient avec leurs dirigeants locaux.

En conséquence, les communautés vivent une vie rudimentaire sur un terrain difficile. Beaucoup élèvent des moutons pour en vendre la viande. Certains arrivent à trouver du travail dans des entreprises israéliennes voisines.

« Pas de solution »

Mohammad Danfiri, qui est âgé de 47 ans, a grandi dans le village. Il se souvient que la seule source d’eau dans sa jeunesse était un puits qui collectait l’eau de pluie. Lui et ses amis allaient tirer l’eau et sa mère utilisait son foulard pour filtrer la saleté. Le vendredi, les adultes connectaient une télévision à une batterie de voiture pour regarder des dessins animés et des films égyptiens.

« Aujourd’hui, les enfants ont tout », commente Danfiri en se référant aux panneaux solaires qui sont maintenant construits au-dessus de nombreuses habitations bédouines. « Réfrigérateurs, internet, tout est disponible sur place. »

Cependant, ajoute-t-il, les bédouins rejettent les plans de transfert du gouvernement pour protéger le mode de vie de la communauté. S’ils doivent absolument déménager, dit-il, ils éviteront les « caravanes » et resteront aussi près que possible de leurs maisons d’origine – même si c’est juste à côté d’un chantier de construction.

« Nous ne bougeons pas, nous allons le combattre », affirme-t-il. « Ça n’arrivera pas… Un projet comme celui-ci effacerait la culture et le patrimoine bédouins. »

Mohammad Danfiri rejette les plans de transfert du gouvernement israélien (MEE/Jack Dodson)
Mohammad Danfiri rejette les plans de transfert du gouvernement israélien (MEE/Jack Dodson)

Pour une communauté qui se définit autour d’un mode de vie traditionnel basé sur l’agriculture, les expulsions prévues sont vues comme la dernière initiative d’une campagne gouvernementale de plusieurs décennies visant à les concentrer dans des zones spécifiques. Pour des gens comme Danfiri, cela signifie renoncer à une partie de leur identité.

« Partout où je vais, je suis on ne peut plus fier d’être bédouin. Dans les villages non reconnus en particulier, les bédouins préservent beaucoup plus la culture traditionnelle », explique-il.

Adalah, une ONG basée à Haïfa qui se concentre sur les droits juridiques des Arabes en Israël, s’oppose aux plans pour plusieurs motifs. D’une part, selon l’organisation, les logements prévus ne sont pas adaptés à l’occupation en vertu de la loi, car ils ne disposent pas d’infrastructures adéquates et ne satisfont pas aux normes en matière de superficie.

« Pour nous, cela signifie qu’ils n’ont pas de solution pour les personnes qu’ils envisagent d’expulser »

- Myssana Morany, avocate d’Adalah

L’ONG a également publié en décembre un livre blanc affirmant que les plans constituaient une approche similaire au concept ségrégationniste américain de « séparés mais égaux » à l’égard des citoyens israéliens du Néguev.

« Le premier système repose sur un réseau d’aménagement qui fonctionne pour le bien, le bien-être et le développement futur des citoyens et des communautés juives israéliennes, et place le citoyen juif israélien au centre du processus », peut-on y lire.

« Le deuxième système repose sur un réseau d’aménagement qui cherche à déplacer et à transférer des citoyens bédouins vers des logements temporaires, et subordonne toute la population bédouine palestinienne à une réalité oppressante sans qu’elle soit consultée. »

Adalah fait également valoir que ce plan augmentera la pauvreté parmi les bédouins expulsés et ceux qui vivent dans les communautés où les camps seront construits, car il peut nuire à l’accès au travail des nouveaux arrivants comme des anciens habitants.

Myssana Morany, une avocate d’Adalah, indique qu’on ne sait pas clairement à quel rythme seront exécutés ces plans et combien de personnes seront finalement déplacées.

Les formulations vagues des plans que le gouvernement a déposés, dit-elle, révèlent un projet plus large qui pourrait toucher jusqu’à 80 000 personnes. De même, l’absence de mention d’un nombre spécifique de logements signifie que le gouvernement peut expulser autant de personnes qu’il le souhaite.

« Pour nous, cela signifie qu’ils n’ont pas de solution pour les personnes qu’ils envisagent d’expulser », explique l’avocate.

Myssana Morany montre une carte qu’elle a faite manuellement car les villages non reconnus ne figurent pas sur les autres cartes israéliennes (MEE/Jack Dodson)
Myssana Morany montre une carte qu’elle a faite manuellement car les villages non reconnus ne figurent pas sur les autres cartes israéliennes (MEE/Jack Dodson)

Hussein al-Rafaiya, originaire d’un village non reconnu appelé Birh Hamam, a dirigé un conseil qui représente les villages non reconnus de 2002 à 2007. Israël ne reconnaît pas l’autorité de ce conseil et ne négocie pas avec lui.

L’homme de 58 ans rappelle quelques exemples historiques de pressions israéliennes sur les communautés bédouines en vue de les forcer à fuir leurs foyers, notamment les décennies de démolitions de logements et d’expulsions par le gouvernement.

« Nous n’avons aucune possibilité de régler la situation par le biais des tribunaux ou des lois », déplore Rafaiya, expliquant que le droit israélien ne reconnaît tout simplement pas les revendications des bédouins sur la terre ou le logement.

« Ce n’est pas le comportement d’un État : c’est un comportement criminel… Tous ces efforts n’étaient pas assez efficaces aux yeux de l’Autorité de développement bédouin, alors ils ont décidé de créer ces camps de déplacés temporaires. »

Début 2020, la commission d’aménagement du district sud d’Israël décidera s’il y a lieu d’aller de l’avant. Les deux plans du gouvernement concernant le logement temporaire soulignent la nécessité d’expulser « de toute urgence » les bédouins sur la base de projets de développement. Aux yeux des groupes de défense des droits de l’homme, c’est un moyen de trouver une solution juridique rapide mais inefficace pour expulser les gens.

Présence en expansion

Ces dernières années, l’armée a déplacé des bases vers le Néguev dans le but d’y étendre la présence militaire et industrielle israélienne, et de manière à augmenter la population. Le gouvernement a également investi des ressources pour aider la plus grande ville du sud, Beer Sheva, à se redéfinir en tant que plaque tournante de la technologie et de l’entrepreneuriat.

Le Néguev abrite désormais un large éventail de projets, notamment des fermes solaires, des centrales électriques, des serres et d’autres efforts d’industrialisation. Le gouvernement a également exprimé son intérêt à soutenir, au moyen d’aides et de subventions, l’industrie, la cyber-défense et la culture du cannabis à des fins thérapeutiques.

Une bibliothèque ambulante véhicule l’alphabétisation dans les villages non-reconnus d’Israël
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L’idée, selon le ministère israélien de l’Économie, est de concurrencer la Silicon Valley.

L’un des principaux acteurs de ce processus est le Fonds national juif (FNJ), une organisation basée aux États-Unis et à Jérusalem à laquelle le gouvernement israélien accorde des autorisations gouvernementales spéciales pour acheter et développer des terres pour la colonisation juive.

Il supervise de nombreux projets dans la région, défrichant souvent de vastes étendues de terres pour construire des forêts. Certaines communautés bédouines non reconnues se trouvent dans des zones marquées pour l’expulsion en raison de projets du FNJ.

Sur le site qui présente son projet pour le Néguev, le FNJ esquisse un plan pour installer 500 000 personnes venues d’ailleurs dans la région.

« Le désert du Néguev représente 60 % du territoire d’Israël mais n’abrite que 8 % de la population du pays », est-il écrit. « Et dans ces chiffres déséquilibrés, nous voyons une opportunité de croissance sans précédent. »

Le plan « Blueprint Negev » du FNJ cite comme priorité majeure le soutien aux communautés bédouines de la région, mais ne cite que les partenariats avec des villes bédouines reconnues.

Le porte-parole du FNJ n’a pas répondu à nos sollicitations adressées par courriel.

Thabet Abu Rass, co-directeur d’Abraham Initiatives, une ONG axée sur les droits politiques en Israël, dit être en désaccord avec le plan du gouvernement principalement parce qu’il ne prend en compte aucun des besoins de la communauté bédouine.

« C’est une terminologie différente pour désigner le fait de déraciner les gens. Le problème ici est de déraciner les gens », déclare-t-il.

« Le gouvernement israélien investit beaucoup d’argent dans l’aménagement. D’un côté, il est bon d’aménager pour la population, mais d’un autre côté, ce n’est pas bon d’aménager contre son gré… Or, les bédouins n’ont pas eu leur mot à dire à ce sujet. »

« Israël se définit comme un État juif, et il est important pour lui de contrôler de plus en plus de terres »

- Thabet Abu Rass, co-directeur d’Abraham Initiatives

L’activiste rappelle plusieurs cas où le gouvernement israélien a fait des plans pour le Néguev sans consulter les bédouins, et sans accepter ni même répondre à leurs revendications foncières.

« La question des terres en Israël est motivée par des considérations idéologiques », explique Thabet Abu Rass. « Israël se définit comme un État juif, et il est important pour lui de contrôler de plus en plus de terres. »

Pour Hussein al-Rafaiya, ces plans sont tout simplement inacceptables. Les bédouins des communautés non reconnues ne bougeront pas, prévient-il.

« Ce plan est un désastre pour nous. L’État peut venir démolir des maisons et des communautés. Mais nous ne nous laisserons déplacer qu’une fois morts, nous serons enterrés sur notre terre. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.