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« Nous ne parlons plus de vote » : en Algérie, la Kabylie est déterminée à boycotter la présidentielle

Meetings perturbés, jets de pierres, administrations murées… La Kabylie, région historiquement réfractaire au pouvoir central, exprime depuis plusieurs semaines son rejet de la présidentielle et promet de perturber le jour de l’élection
Des manifestants brandissent des briques pour murer l’entrée de la daïra (sous-préfecture) de Tizi-Ouzou, en Kabylie, le 8 décembre 2019 (AFP)
Par Naïma Ameur à BOUIRA, Algérie

« Plus l’échéance approche, plus il y a des tensions en Kabylie. Je pense que le jour du scrutin, les gens vont fermer les bureaux de vote, incendier les urnes et chasser ceux qui viendront voter. » À Bouira, à une petite centaine de kilomètres au sud-est d’Alger, Adel, un jeune activiste d’une trentaine d’années, redoute la journée de jeudi, le 12 décembre, date de l’élection présidentielle en Algérie. 

Pendant la campagne, qui s’est terminée dimanche, les cinq candidats ont eu beaucoup de mal à défendre leurs programmes électoraux dans l’ensemble du pays, mais se sont trouvés encore plus en difficulté en Kabylie, région historiquement réfractaire au pouvoir central.

Les meetings ont été perturbés par des rassemblements regroupant parfois des milliers de protestataires, comme ce fut le cas à Bouira, mercredi 27 novembre. Ali Benflis, un des poids lourds de cette présidentielle, ex-Premier ministre qui s’est pourtant forgé au fil des ans une carrure d’opposant, a été contraint de décaler son meeting de plusieurs heures et de changer le lieu de la rencontre après de violents affrontements entre policiers et protestataires devant la maison de la culture, initialement réservée pour sa réunion. 

L’ombre de 2001

Jets de pierres par les manifestants, tirs de gaz lacrymogènes de la part des forces de l’ordre, plus de 50 personnes ont été blessées dont cinq gravement. « Pourtant, à Bouira, ce sont les plus pacifistes de Kabylie. À Béjaïa et Tizi Ouzou [les villes de Kabylie les plus importantes], les gens sont plus radicaux », explique Adel, qui a assisté à la contestation, à Middle East Eye.

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La veille de la visite d’Ali Benflis, de nombreux appels à empêcher le meeting avaient circulé parmi les citoyens. Le jour même, les manifestants ont accueilli le cortège de l’homme politique en criant « Pouvoir assassin ! » et en brandissant des portraits de Massinissa Guermah, un jeune homme mortellement blessé par une rafale d’arme automatique dans une gendarmerie de Beni Douala, près de Tizi-Ouzou, en avril 2001.

Cet événement avait entraîné de violentes émeutes jusqu’en juin 2001 en Kabylie, puis à Alger, avec un bilan de 126 morts et plus de 5 000 blessés, selon la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH). 

À Bouira, une ville qui réunit population arabophone et berbérophone, beaucoup considèrent qu’Ali Benflis, ancien Premier ministre de Bouteflika entre 2000 et 2003, a une responsabilité importante dans ces événements.  

« Je pense que si ça avait été un autre candidat, il y aurait quand même eu une mobilisation, mais la tension n’aurait pas atteint ce stade-là », explique un habitant de Bouira qui parle de « provocation ».

Quelques jours avant Ali Benflis, Abdelkader Bengrina, candidat du parti islamiste El Bina, a pourtant vécu la même expérience. Malgré l’imposant déploiement des forces de sécurité chargées de protéger ses déplacements, il a été chahuté à Lakhdaria, dans la wilaya de Bouira. 

« Nous ne sommes pas contre l’élection mais les conditions pour un scrutin libre et honnête ne sont pas réunies »

- Slimane Khermous, maire de Souk el-Ténine

À Tizi-Ouzou et à Béjaïa, aucun des cinq candidats à la présidentielle n’a prévu de meeting. Dans la région, les habitants se sont déjà organisés pour fermer les bureaux de vote et empêcher la révision des listes électorales. Les plus radicaux ont aussi saccagé les urnes et muré les sièges de la daïra (sous-préfecture). 

Plusieurs responsables locaux ont annoncé qu’ils n’organiseraient pas le scrutin dans leur commune. C’est le cas de Slimane Khermous, maire de Souk el-Ténine, dans la wilaya de Tizi-Ouzou, à 120 kilomètres à l’est d’Alger.

« Nous ne sommes pas contre l’élection mais les conditions pour un scrutin libre et honnête ne sont pas réunies. ll faut l’annuler et reprendre un processus de dialogue sérieux », déclarait-il lors d’un vendredi de manifestation dans la capitale.

« En tant que maire, je rends hommage à mes citoyens et aux fonctionnaires de l’Assemblée populaire communale [conseil municipal] qui ont refusé de lancer l’installation de la commission électorale. Dans notre commune, nous ne parlons plus de vote », affirme ce dernier. 

Malgré les moyens déployés par les autorités pour vendre ces élections et les menaces du chef d’état-major, Ahmed Gaïd Salah, contre les opposants au vote, la population ne se résigne pas. Il faut dire que, dans la région, le boycott des échéances électorales est récurrent.  

« À chaque fois qu’il y a une élection, qu’elle soit législative ou municipale, les gens ferment le seul bureau de vote de la ville. En 2017 [lors des législatives], plusieurs personnes ont été arrêtées », indique à MEE un militant originaire de Haizer, une commune du nord-est de la wilaya de Bouira. 

« Ce village est spécial car il y a une caserne à côté. Les autorités ramènent les militaires pour voter à Haizer et les chaînes de télévision viennent filmer, en disant qu’en Kabylie, on vote. Ce qui met les gens en colère », ajoute ce dernier.   

Dans cette commune, plusieurs marches ont eu lieu contre la présidentielle du « 12/12 », comme l’appellent désormais les Algériens, et les commerçants ont déjà baissé le rideau suite à des appels à la grève lancés en soutien aux détenus d’opinion

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Un appel à la grève générale jusqu’à jeudi a été lancé sur les réseaux sociaux. Dimanche, à Tizi Ouzou, les commerçants n’ont pas ouvert (AFP)

« Je connais un jeune de la ville qui a été arrêté après s’être rendu à Alger pour une manifestation. Il ne s’intéressait même pas à la politique et avait perdu espoir pour le pays », raconte le même militant.

« Il est parti par simple curiosité. Sauf qu’il avait amené un drapeau berbère avec lui et a été interpellé, vendredi 21 juin, à proximité de la Grande Poste. Il est resté en détention pendant plusieurs mois. Il est sorti de prison ultrapolitisé et milite activement en racontant son expérience. Ils ont formé un militant antipouvoir en prison », ajoute-t-il dans un éclat de rire.

Politisée depuis toujours

En Kabylie, les gens ont toujours milité, explique à MEE un fonctionnaire de l’enseignement. « Historiquement, la région a toujours été politisée, même pendant la guerre d’Algérie. Pour expliquer cela, on peut citer l’ancrage de l’école mais aussi le syndicalisme qui a joué un rôle très important », note-t-il en rappelant la forte émigration qui a touché la région. 

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« L’Étoile nord-africaine [association fondée en France en 1926] est une création des émigrés. Puis, il y a eu le syndicalisme des premiers travailleurs dans les usines automobiles Renault et Peugeot en France. La classe intellectuelle de cette région, les écrivains en particulier, est aussi porteuse des germes de la révolution et d’un regard différent », précise-il en ajoutant « mais, on ne peut pas dire que les Oranais, les Constantinois ou les autres ne soient pas révolutionnaires ! ». 

Il reproche surtout à l’État de tenter de diviser le pays en stigmatisant la Kabylie et en appuyant sur les différences culturelles.

Une « prise de conscience nationale »

« Nous n’avons jamais eu un président avec un profil ‘’national’’. Nous avons eu des petits présidents qui appartiennent à leur petite région alors ils stigmatisent les autres régions, c’est tout », dénonce cet homme. 

Plusieurs activistes se félicitent de « la prise de conscience nationale » et rappellent qu’à chacun de leurs déplacements, peu importe le lieu, les candidats s’attirent les foudres des locaux. 

À Tlemcen (ouest), Blida, Sétif, Annaba (est) ou encore El Oued (sud), les cinq hommes politiques se sont constamment retrouvés face à des manifestants venus perturber les meetings.

Une contestation que les autorités tentent de contenir en multipliant les arrestations et les condamnations expéditives à des peines de prison ferme. 

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