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« Nous voulons écrire l’histoire nous-mêmes » : les Libanais se mobilisent pour une refonte des manuels scolaires

Serpent de mer du système scolaire, la question de la révision des livres d’histoire, qui s’arrêtent au retrait des troupes françaises du pays en 1946 et n’évoquent pas la guerre civile, rejaillit à la faveur du mouvement de contestation
Des étudiants libanais manifestent devant le ministère de l’Éducation à Beyrouth, le 7 novembre 2019 (AFP)
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BEYROUTH, Liban

À Byblos, au nord de Beyrouth, le 1er décembre, une trentaine de personnes débattent. Au programme, une vaste question : « Repenser les livres d’histoire, construire des récits pour favoriser l’inclusion ». Le chercheur Bassel Akar, spécialisé en éducation citoyenne, dresse le tableau d’un système scolaire dépassé : « Ce que les jeunes connaissent de l’histoire récente du pays est le fruit d’une transmission familiale qu’ils ne retrouvent pas dans le programme scolaire. C’est comme si le gouvernement leur disait ‘’ce que tu crois savoir est faux’’. »

« C’est ce qui manque au Liban », intervient un étudiant en psychologie dans l’assemblée. « Je le répète toujours pendant les manifestations : sans le savoir, la connaissance de notre passé, il ne peut pas y avoir de changements dans ce pays. »

À la faveur de la mobilisation inédite qui traverse le pays depuis le 17 octobre – et qui entend redistribuer les cartes du système confessionnel et renverser l’élite politique au pouvoir –, le sujet du contenu pédagogique dans les disciplines que sont l’histoire, la géographie et l’éducation civique refait surface.

Le 21 novembre, 400 étudiants venus des quatre coins du pays ont manifesté devant le ministère de l’Éducation, à Beyrouth, pour réclamer une remise à plat des programmes scolaires, brûlant symboliquement un exemplaire de manuel qualifié d’« archaïque ».

« Je le répète toujours pendant les manifestations : sans le savoir, la connaissance de notre passé, il ne peut pas y avoir de changements dans ce pays. »

- Un étudiant en psychologie

« J’ai senti que pour une fois, ma voix serait entendue », explique Pia Missilmani à Middle East Eye. Âgé de 16 ans, il a participé à la manifestation du 21 novembre et rejoint régulièrement le mouvement de contestation au centre-ville.

« La guerre civile ne figure pas dans les livres d’histoires et nos parents n’échangent pas suffisamment sur ce sujet avec nous. En tant qu’élèves, nous voulons croire en un avenir meilleur, redonner de la valeur à notre pays et à notre drapeau. Nous voulons écrire l’histoire nous-mêmes. »

Un dossier très politique

Le problème des livres scolaires remonte aux accords de Taëf. Signé en 1989, ce traité était censé mettre un terme à quinze ans de guerre civile en amorçant un processus de réconciliation nationale. Pour ce faire, l’accord prévoyait notamment « la révision et le développement des programmes dans le but de renforcer l’appartenance et l’intégration nationale » ainsi que « l’unification du livre scolaire dans les matières d’histoire et d’éducation civique ».

Depuis trente ans, les ministères de l’Éducation successifs se cassent les dents sur ce manuel unifié. Car comment raconter d’une seule voix les multiples points de vue engendrés par quinze ans de guerre ?

Faute d’accord, le programme scolaire d’histoire – 50 minutes de cours seulement par semaine – est inchangé depuis le début des années 70. Il fait la part belle au règne des Abbassides, à celui des Fatimides, puis à l’Empire ottoman et termine sur l’indépendance du Liban et le retrait des troupes françaises en 1946. La guerre civile n’est pas abordée, ni les secousses que le pays a traversées depuis, comme la fin de l’occupation syrienne en 2005 ou la guerre contre Israël en 2006.

École de l’UNRW à Beyrouth (AFP)
École de l’UNRWA, accuillant des réfugiés palestiniens, à Beyrouth (AFP)

« Les politiciens successifs résonnent selon un logiciel obsolète », résume Nayla Hamadeh, présidente de l’Association libanaise pour l’histoire, fondée en 2013, qui cherche à renouveler les programmes scolaires.

« Le but de l’État après la guerre, c’était de créer un citoyen autour d’une histoire qui nous unit. On ne peut pas se contenter de ça aujourd’hui. L’histoire, c’est un moyen de se servir du passé pour comprendre le présent et préparer le futur. Les jeunes veulent savoir pourquoi et comment on en est arrivé là. C’est justement le but de l’histoire. »

« Les jeunes veulent savoir pourquoi et comment on en est arrivé là. C’est justement le but de l’histoire »

- Nayla Hamadeh, présidente de l’Association libanaise pour l’histoire

Au Liban, nombreux sont les jeunes nés après la guerre civile qui n’ont qu’une connaissance très parcellaire du conflit : « Je ne connais rien de la guerre civile », avoue Noura, une manifestante de 26 ans. « Mon père a fait toute sa carrière dans l’armée, ça reste un sujet compliqué. Ma mère m’a déjà raconté comment l’armée avait fait évacué son école, mais c'est tout. »

D’une manière générale, la classe politique est frileuse à l’idée d’une réforme qui pourrait remettre en cause le statu quo politique qui règne depuis la fin de la guerre et s’accommode assez bien de l’amnésie collective qui persiste dans un pays qui n’a pas connu de processus de réconciliation national.

Les dix dernières années ont vu différentes tentatives visant à faire évoluer le programme – qui se sont cependant toutes heurtées à des blocages politiques.

La dernière fois, en 2010, c’est Samir Gemayel, député et chef du parti chrétien Kataëb, qui est monté au créneau, reprochant au brouillon de réforme du manuel de n’aborder la question de la résistance qu’à travers celle du Hezbollah contre l’invasion israélienne sans évoquer celle de son parti face à l’occupation syrienne. Il a menacé de boycotter le nouveau programme.

Le privé et la société civile prennent l’initiative

À la différence des écoles publiques, dont le programme est imposé, les écoles privées, qui accueillent 66 % des élèves libanais, peuvent aborder la question de la guerre civile, en accord avec le directeur d’établissement.

Pour moderniser le programme, l’Association libanaise pour l’histoire forme les professeurs à de nouvelles pratiques qui favorisent le développement de l’esprit critique des élèves en utilisant des sources différentes, comme des films, des photos et des témoignages directs.

« Le but, c’est qu’on sorte du par cœur, qui est à la base de notre enseignement, et qu’on aille vers une discipline dans laquelle l’élève a un rôle de chercheur, d’historien, qui va à la rencontre des sources. Il faut ramener de la complexité et du concret dans l’apprentissage », développe Nayla Hamadeh, dont l’association a déjà formé 550 professeurs.

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Depuis l’an passé, elle coordonne aussi des projets pilotes dans des écoles publiques du Mont-Liban, avec l’autorisation du ministère de l’Éducation. Les jeunes de huit écoles sont amenés à enquêter auprès de leur entourage sur une problématique propre à leur village : comment la guerre a impacté l’école, le transport, les liens sociaux.

Jihane Francis, qui enseigne dans un collège-lycée privé et est impliquée dans l’Association libanaise pour l’histoire, a mis en place un module sur la guerre civile dans sa classe.

« Au début, on s’attendait à ce que les parents d’élèves appellent pour nous demander des explications. Mais non, le cours a été très bien accueilli, les élèves voulaient en savoir plus et beaucoup d’entre eux ont multiplié les interviews avec leur proches. C’est la preuve que le tabou de la guerre civile est avant tout politique, les jeunes, eux, veulent savoir », explique-t-elle.

« Ils apprennent plus dans la rue que dans les livres »

 L’actuelle mobilisation au Liban est marquée par une très forte représentation des jeunes. Nombre d’entre eux ont séché les cours pour défiler avec des pancartes déclarant, par exemple, « Nous ratons nos leçons pour vous en donner une », mais aussi participer à des débats sous les tentes du centre-ville ou encore faire des sit-in devant des administrations publiques.

« J’ai eu la sensation que c’était ma place d’être là. Pas seulement en tant que Libanaise, mais aussi comme élève », explique Marianne Shamseddine, 16 ans, originaire du Mont Liban et qui étudie à Beyrouth. « Au début, mes parents étaient inquiets à l’idée que je participe aux manifestations. Ils pensaient que les gens seraient divisés. Mais la mobilisation leur a donné tort. Ici, les gens parlent d’une seule et même voix. »

« Le tabou de la guerre civile est avant tout politique, les jeunes, eux, veulent savoir »

- Jihane Francis, enseignante

« Il y a des discussions en classe et beaucoup d’interrogations sur pourquoi ces événements arrivent maintenant, quel est notre rôle en tant que libanais », remarque Jihane Francis, dont une grande partie des élèves participe à la mobilisation. « On ne peut pas éluder ces questions. Surtout que nos élèves participent à la mobilisation. Ils apprennent plus dans la rue que dans les livres ».

De l’avis des professeurs, il est sans doute un peu tôt pour espérer une remise à plat des programmes scolaires. Néanmoins, Nayla Hamadeh veut croire qu’avec la contestation actuelle, une nouvelle dynamique a été lancée.

« Je pense que la révolution est en train de faire évoluer les mentalités sur la perception de l’histoire. Il y a un réveil des consciences. Le rôle du citoyen a changé. Ce pouvoir que les gens ont pris et assumé, ce degré d’organisation et de maturité civique n’existaient pas auparavant. »