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Comme enterrés vivants : pris au piège sous les décombres de Gaza

À l’occasion du premier anniversaire de la campagne militaire israélienne de mai 2021 contre Gaza, des Palestiniens de la bande côtière évoquent les bombes et l’horreur absolue de la mort de proches à côté d’eux sous les décombres
Zainab al-Qolaq (23 ans) a perdu 22 membres de sa famille dans les bombardements (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Zainab al-Qolaq (23 ans) a perdu 22 membres de sa famille dans les bombardements (MEE/Mohammed al-Hajjar)
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GAZA, Palestine occupée

À l’occasion du premier anniversaire de la campagne militaire israélienne de mai 2021 contre la bande de Gaza, Middle East Eye s’est entretenu avec ceux qui ont passé des heures sous les décombres de leurs maisons avant d’être dégagés. 

Omar Abu al-Ouf est le seul survivant de sa famille élargie : dix-sept personnes ont été tuées après que leur maison de la rue al-Wehda, dans le centre de la ville de Gaza, a été prise pour cible le 16 mai 2021. 

« J’essayais de crier pour les aider à me trouver, mais il y avait un écho qui les conduisait dans la mauvaise direction »

Omar Abu al-Ouf, survivant d’un bombardement à Gaza

« J’étais assis avec mes parents, mes frères et sœurs et mes grands-parents lorsque les bombardements se sont intensifiés à minuit », raconte l’adolescent de 17 ans à MEE.  

« On s’est précipités dans le couloir en pensant que c’était l’endroit le plus sûr de la maison, mon père était juste derrière nous, mais le bombardement a été très rapide et une frappe a touché la maison avant qu’il ne puisse nous rejoindre. »

« En un clin d’œil, je me suis retrouvé allongé sur le ventre avec un pilier en béton à environ cinq centimètres au-dessus de mon dos. Je ne pouvais ni bouger ni voir quoi que ce soit, mais j’essayais de respirer à travers un petit trou que j’ai trouvé dans le sol. J’avais l’impression d’être dans une tombe », confie-t-il.

L’adolescent a passé douze heures sous les décombres. Pris au piège sous les murs de sa maison, il a dû écouter sa famille mourir. 

« La première à mourir a été ma sœur Tala, âgée de 12 ans. Je peux dire qu’elle est morte en 10 à 15 minutes parce qu’elle était très petite et mince.

« Elle était allongée sous mon bras ; je ne pouvais pas la voir, mais je sais qu’elle avait peur parce que je l’entendais respirer très vite avant qu’elle ne cesse de bouger », se souvient-il.

« Quelques instants avant son décès, j’ai essayé de la réconforter. Je savais qu’elle ne survivrait pas, alors je lui ai demandé de prononcer la chahada [profession de foi]. Elle l’a fait et puis je ne l’ai plus entendu respirer. J’ai alors su qu’elle était morte. »

Tala était l’une des onze enfants âgés de 5 à 15 ans qui suivaient un traitement pour traumatisme auprès du Conseil norvégien pour les réfugiés avant d’être tués. Au total, 66 enfants figuraient parmi les 256 victimes palestiniennes de l’offensive qui a duré 11 jours.

« Après le décès de Tala, j’ai entendu ma mère gémir, je ne comprenais pas ce qu’elle disait, mais je pense qu’elle prononçait aussi la chahada », poursuit Omar.

« Il m’a demandé de lui pardonner »

Le frère d’Omar, Tawfiq (17 ans), a également été piégé sous les décombres. 

« Mon frère est le seul à avoir vécu les douze longues heures sous les décombres avec moi », indique-t-il. « Il disait mon nom toutes les cinq minutes et me demandait : “Omar es-tu toujours en vie ?” Dans ses derniers instants, il m’a demandé de lui pardonner et a prononcé la chahada. Il savait qu’il ne survivrait pas. » 

Lorsque le corps de Tawfiq a été retrouvé, « les médecins légistes ont dit qu’il était décédé il y a longtemps, mais ce n’est pas vrai, il me parlait tout le temps et n’est mort que quelques instants avant que la défense civile [ne le dégage] ».

Omar précise qu’en raison des bombardements intensifs et du manque d’équipement, il a fallu des heures à la protection civile pour savoir où il se trouvait et le tirer des décombres.

« J’essayais de crier pour les aider à me trouver, mais il y avait un écho qui les conduisait dans la mauvaise direction », explique-t-il. 

« Quand ils ont finalement réussi à me dégager, j’ai été emmené en soins intensifs, où les médecins m’ont prélevé un échantillon d’urine, lequel était totalement noir en raison de l’énorme quantité de poussière et de sable que j’avais inhalé et avalé à travers le seul trou que j’avais trouvé sous les décombres. »

« J’avais l’impression d’être dans une tombe », relate Omar Abu al-Ouf (MEE/Mohammed al-Hajjar)
« J’avais l’impression d’être dans une tombe », relate Omar Abu al-Ouf (MEE/Mohammed al-Hajjar)

Omar Abu al-Ouf est le fils du Dr Ayman Abu al-Ouf, qui a été tué avec sa femme et leurs autres enfants lors de l’attaque.

Ses voisins, Zainab et Osama al-Qolaq, ainsi que leur père Shukri, se sont également battus pour rester en vie pendant douze heures avant que les secours ne parviennent à les dégager.

Zainab, aujourd’hui âgée de 23 ans, a perdu 22 membres de sa famille, dont sa mère, son unique sœur et deux de ses frères, en plus de ses cousins, ses oncles et ses grands-parents.

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« Impossible pour moi de décrire les sentiments et les pensées qui m’ont traversée tout au long des douze heures passées sous les décombres. Je n’en ai jamais parlé à personne, personne ne sait ce qui m’est passé par la tête à ce moment-là », confie-t-elle à MEE.

« Après avoir été sauvée, j’ai pensé que je remplirais des livres entiers avec les souvenirs et l’expérience que j’avais vécue, mais en fait, je ne peux pas écrire la moindre phrase à ce sujet. »

Après l’effondrement de sa maison, Zainab s’est retrouvée coincée sous un mur épais, mais a réussi à appeler une ambulance et à parler à un secouriste, qui est devenu plus tard un ami. 

« J’étais allongée sur le ventre. La seule chose que je pouvais bouger, c’était ma main. J’ai appelé une ambulance et un secouriste m’a parlé pendant quelques instants pour savoir où j’étais.

« Ma batterie est morte au bout de trois heures et j’ai crié jusqu’à l’extinction de voix. Il faisait très sombre là-bas ; je ne pouvais pas dire si c’était déjà le matin. J’étais à bout de souffle et j’inhalais de la poussière et du sable », poursuit-elle. 

« Quand la protection civile est arrivée, je n’arrivais pas à parler parce que je n’avais plus de voix, mais je pouvais sentir le bulldozer s’approcher de moi. Ce fut un moment horrible car je tremblais, impuissante, et je pouvais le sentir sur le point d’écraser mon corps. Au dernier moment, les secouristes leur ont crié d’arrêter. »

« Ce sentiment est indescriptible »

Quelques minutes avant que Zainab ne soit secourue, son père Shukri a été sorti des décombres par un autre secouriste.

« Quand les secouristes sont arrivés, ils appelaient nos noms pour voir si quelqu’un était encore en vie. J’ai crié le nom de ma fille, je leur ai dit que j’étais Zainab pour qu’ils croient qu’elle était encore en vie et continuent à la chercher », raconte Shukri.

« Ce qu’on ressent sous les décombres à lutter pour être vu et entendu est indescriptible. C’est un mélange d’horreur combiné à l’odeur de la mort et au bruit des bombardements qui continuent de secouer les décombres au-dessus de votre tête », poursuit le père. 

« Quand on est coincé là-bas, on ne peut pas se concentrer sur une pensée, des vagues de pensées sur tout le monde et tout dans la vie et la mort vous traversent. »

« Je me demandais surtout où j’étais, ce qui s’était passé et si nous étions vivants ou morts. On n’a pas de réponse à ces questions simples quand on est là dans les décombres. »

Shukri al-Qolaq confie que le moment le plus effrayant était d’imaginer que le pire était encore à venir (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Shukri al-Qolaq confie que le moment le plus effrayant était d’imaginer que le pire était encore à venir (MEE/Mohammed al-Hajjar)

Shukri confie que le moment le plus effrayant n’était pas seulement d’être sous les décombres, mais de penser que le pire était à venir.

« Le sentiment le plus horrible a été d’entendre les bruits massifs des bombardements alors que j’étais sous les décombres, et de réaliser que ce n’était peut-être pas encore fini, que je pourrais avoir à vivre un autre type de souffrance, mais avec mon corps coincé sous mes murs cette fois », explique-t-il.

« Je n’imaginais pas que j’allais survivre à ce moment, je me préparais à la mort quand le secouriste a réussi à m’atteindre. Quand ils m’ont sorti, j’ai senti mes pieds frapper le corps d’un membre de ma famille. Je ne sais pas qui c’était, mais le corps était juste derrière moi. »

Après avoir réussi à sauver Shukri, le secouriste a perdu connaissance en raison du manque d’oxygène sous les décombres.

« Leurs voix se sont tues »

La maison de la famille al-Qolaq se situe dans l’immeuble résidentiel de la rue al-Wehda qui a été bombardé le 16 mai. Quarante-deux Palestiniens sont morts en l’espace d’une seule nuit, dont onze enfants.

Dans le même quartier, Riad Eshkuntana et sa fille Suzi ont été les seuls survivants d’une famille de sept personnes touchée par les bombes israéliennes.

Riad a passé jusqu’à dix heures sous les décombres, entendant sa femme et ses enfants l’appeler à l’aide avant de mourir.

« Je regardais la télévision dans le salon et ma femme et mes enfants dormaient dans la chambre à côté. J’ai vu une lumière rouge avant que la télévision ne tombe et que les murs commencent à se pencher. C’était une scène horrible », raconte-t-il à MEE.

Au total, 66 enfants ont été tués au cours de l’offensive de 11 jours en Israël (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Au total, 66 enfants ont été tués au cours de l’offensive de 11 jours en Israël (MEE/Mohammed al-Hajjar)

« L’appartement s’est effondré, m’emportant avec lui. Quelques instants plus tard, j’ai entendu la voix de ma fille Dana [8 ans] appeler ‘’baba’’, j’ai crié ‘’Oui c’est baba’’, puis mon autre fille Zeina, âgée de 2 ans et demi, a commencé à m’appeler. J’essayais de les réconforter en criant en retour, mais leurs voix se sont tues et j’ai su qu’elles étaient mortes. »

Riad Eshkuntana était allongé sur le côté, le bras et la jambe droite coincés sous les décombres.

« Pendant les dix heures où je suis resté là, j’ai pensé que ma jambe et mon bras avaient été amputés parce qu’ils étaient totalement engourdis que je n’arrivais pas à les sentir. Je pensais que ma mort n’était qu’une question de temps car je pensais saigner abondamment, surtout que j’avais une blessure à la tête qui saignait sur mon visage et mes yeux », relate-t-il.

« La douleur physique était insupportable. J’ai essayé de dormir un peu pour l’oublier, mais je n’ai pas pu. J’étais allongé sur le côté et mon cou et ma tête étaient dans le vide, il y avait un grand trou dans le sol sous ma tête et je ne pouvais pas la reposer sur quoi que ce soit. Pendant dix heures, j’ai eu du mal à maintenir ma tête et je pensais que je me vidais de mon sang. »

« J’ai essayé de contrôler ma respiration »

Trois jours avant le bombardement de la rue al-Wehda, à la veille de l’Aïd al-Fitr, les avions israéliens ont suivi la même stratégie, rasant tout un immeuble résidentiel dans le nord de la bande de Gaza.

Taher al-Madhoun, médecin de 28 ans, était avec son père et sa tante lorsque leur maison a été la cible de plusieurs frappes aériennes.

« Quand le bombardement a commencé, je n’arrivais pas à rester en place, je n’avais aucun contrôle de mon corps qui volait d’un endroit à un autre, rebondissant contre les murs et au sol », déclare-t-il à MEE.

« J’ai couru dans l’une des chambres avec une fenêtre donnant sur la rue pour voir ce qui se passait. Une fois que j’ai ouvert la porte de la pièce, j’ai vu la rue juste sous mes pieds ; tout le côté du bâtiment avait disparu. J’ai fermé la porte et j’ai su que c’était la fin. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à paniquer », lâche-t-il.

« Quand j’ai réalisé que la maison allait s’effondrer, elle avait déjà commencé à s’effondrer. Je ne sentais plus le sol sous mes pieds, je tenais fermement les mains de mon père et de ma tante et nous sommes tombés avec la maison. »

Madhoun a utilisé son expérience en tant que médecin pour garder son calme et évaluer la situation.

Taher Madhoun a essayé d’utiliser son expérience de médecin pour garder son calme (MEE/Mohammed al-Hajjar)
Taher Madhoun a essayé d’utiliser son expérience de médecin pour garder son calme (MEE/Mohammed al-Hajjar)

« Une fois la maison effondrée, j’ai essayé d’examiner mon corps et de voir si mon père et ma tante étaient toujours en vie. J’étais à moitié allongé sur le dos, les deux jambes et un bras coincés sous les décombres. Avec la seule main qui était encore libre, j’ai tendu la main dans ma poche pour prendre mon portable et j’ai allumé la lampe de poche », se souvient-il.

« J’ai regardé mon père pour voir s’il respirait encore, mais il ne bougeait pas. J’ai alors regardé ma tante ; elle était dans une situation terrible mais a réussi à me dire que mon père semblait mort. Le portable a alors commencé à sonner, mais j’essayais de ne pas parler car j’essayais de contrôler ma respiration et mes battements cardiaques pour m’empêcher de perdre connaissance. »

Environ une demi-heure plus tard, la protection civile est arrivée et Madhoun a tout essayé pour appeler à l’aide. « J’ai pris un bâton en bois qui était à côté de moi et j’ai commencé à frapper le sol pour faire du bruit. Quand le portable a sonné, je n’ai pas décroché pour que sa sonnerie les conduise à nous. »

Lorsque les secouristes ont réussi à les dégager après quatre heures, la tante de Madhoun était déjà décédée. Son père était mort lui aussi.

« Il faisait complètement noir »

Près de la maison de Taher al-Madhoun, Khaled Muqaiad (26 ans) était coincé aux côtés de sa mère, de son frère, de sa sœur et ses enfants sous les décombres de leur maison.

Sa sœur, qui avait fui avec sa famille après le bombardement de son propre appartement, a lutté pour maintenir ses enfants en vie sous les décombres.

« Quand la maison s’est effondrée, il faisait complètement noir, je ne pouvais rien voir d’autre que mon frère Ahmed qui était à côté de moi. Ma mère et ma sœur ainsi que ses enfants étaient littéralement sous le rez-de-chaussée », indique Muqaiad.

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« Il a fallu huit minutes à ma mère pour reprendre conscience. Ma sœur essayait de réconforter ses enfants pendant que nous attendions désespérément que quelqu’un réalise que nous étions toujours en vie », poursuit-il.

« Grâce à un trou très étroit dans les débris, j’ai réussi à voir venir la protection civile. J’ai commencé à crier et à faire du bruit jusqu’à ce qu’ils puissent nous localiser. Il leur a fallu environ 90 minutes pour nous sortir. »

Depuis qu’ils ont été tirés des décombres, la nièce de Muqaiad, âgée de 6 ans, et son neveu de 5 ans ont complètement perdu la parole.

« Nous les avons emmenés chez plusieurs orthophonistes. Ils ont tous dit que c’était le résultat du choc et du traumatisme profond qu’ils avaient vécu », rapporte Muqaiad.

« Nous parlons encore de cette expérience tous les jours, à chaque réunion de famille, peu importe notre volonté d’éviter d’y penser, nous finissons par nous souvenir des moindres détails. Quand vous vivez un tel cauchemar, vous n’êtes plus le même. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.