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« La guerre n’est pas finie » : les bombes non explosées de la bande de Gaza

À cause des restes explosifs provenant de bombes israéliennes, de nombreux Gazaouis « revivent la bataille chaque jour »
Le bombardement israélien de la bande de Gaza en mai a tué 248 Palestiniens, dont 66 enfants (Reuters)
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GAZA/LONDRES

Plusieurs semaines après la fin du dernier bombardement israélien de la bande de Gaza, le 9 juin, Ahmed al-Dahdouh (16 ans) est allé chercher son petit frère, Obaida, chez son oncle à al-Zeitoun, quartier de l’est de Gaza.

Obaida (9 ans) a interpelé son frère alors qu’ils rentraient par le jardin ombragé de leur maison familiale : « J’ai trouvé des shrapnels. »

Ahmed l’a vu tenir quelque chose.

« Je lui ai demandé ce que c’était et il l’a jeté par terre », raconte Ahmed à Middle East Eye. Ça a explosé.

Obaida a fait quelques pas d’un air hébété avant de tomber. « Je l’ai suivi », poursuit Ahmed, « puis nous avons tous les deux perdu connaissance. »

C’est vers 18 h que leur père, Salahuddin, a entendu l’explosion.

Il a trouvé Ahmed utilisant sa main pour tenter de couvrir une blessure que son frère avait au cou. Salahuddin l’a touchée et a senti un fin morceau de métal, qui est tombé dans sa main.

« La blessure était très profonde. Dès que j’essayais de la couvrir, mes trois doigts pénétraient dans la blessure », indique Salahuddin.

« Ces trois dernières années, la bande de Gaza a connu chaque mois environ un accident causé par des restes explosifs de guerre »

- Suhair Zakkout, Comité international de la Croix-Rouge à Gaza

Peu après, un médecin de l’hôpital al-Shifa a opéré Obaida pour tenter de lui sauver la vie.

Ahmed a lui aussi été opéré. L’explosion avait fragmenté des os et des vaisseaux sanguins dans son auriculaire, qui a dû être amputé. Il porte toujours un bandage et a des plaques en platine dans la main.

En soins intensifs dans une autre aile de l’hôpital, pendant que deux de ses oncles patientaient dans le hall, Obaida a cessé de respirer à 3 h.

« Je courais d’un de mes fils à l’autre mais je savais que le cas d’Obaida était [sans espoir] – qu’il était en état de mort cérébrale », rapporte Salahuddin.

Les médecins ont expliqué à Salahuddin que le détonateur non explosé d’une bombe avait tué son fils. Ils ont reconnu les shrapnels dans son cou et sa colonne vertébrale.

Salahuddin a les larmes aux yeux en se remémorant son dernier repas avec Obaida avant l’explosion : ils mangeaient du riz au lait pour le dessert.

« Je lui ai dit de m’en donner », relate Salahuddin, la voix brisée par l’émotion. Obaida a rétorqué : « Il y a plein d’[autres] assiettes. Celle-là, c’est la mienne. »

Après cela, « je lui ai demandé de rester avec moi, mais il m’a dit qu’il voulait rejoindre son frère Ahmed en bas », se rappelle Salahuddin.

« On ne l’oubliera pas. Depuis sa petite enfance, il a toujours souri. Même quand on le réprimandait, il souriait. »

Ensevelies sous les décombres

Toutes les bombes n’explosent pas correctement à l’impact. Les raids aériens laissent derrière eux des débris explosifs, voire des bombes intactes, dans les rues, ensevelies sous les décombres ou les bâtiments.

Des munitions non explosées, même vieilles de plusieurs décennies, peuvent soudain exploser si on les déplace.

Si les accidents tels que celui qui a tué Obaida al-Dahdouh sont relativement rares, les restes explosifs des bombes larguées par Israël constituent une menace existentielle grave pour les Gazaouis dans l’enclave assiégée.

Au dernier étage de sa maison, Muhammed al-Rantissi observe le trou laissé par une bombe qui s’est écrasée sur son bâtiment et s’est profondément enfoncée dans la terre sans exploser. (MEE)
Au dernier étage de sa maison, Muhammed al-Rantissi observe le trou laissé par une bombe qui s’est écrasée sur son bâtiment et s’est profondément enfoncée dans la terre sans exploser (MEE)

« Ces trois dernières années, la bande de Gaza a connu chaque mois environ un accident causé par des restes explosifs de guerre », indique à Middle East Eye Suhair Zakkout, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge à Gaza.

D’après l’ONU, 41 personnes auraient été tuées et 296 blessées par ces débris entre 2009 et 2020.

Les munitions non explosées qui jonchent la bande de Gaza après chaque bombardement israélien ont d’autres conséquences graves. Certains habitants doivent quitter leurs maisons et leurs écoles, ne peuvent plus gagner leur vie et ont des problèmes psychologiques durables.

En l’espace de onze jours en mai, lorsque les roquettes tirées par les groupes militants (dont le Hamas) depuis Gaza vers Israël ont tué 13 personnes, Israël a lancé 2 750 attaques aériennes et 2 300 obus d’artillerie contre la bande de Gaza, selon Euro-Med Human Rights Monitor, tuant ainsi 248 Palestiniens, dont 66 enfants. Les deux camps sont susceptibles d’avoir commis des crimes de guerre.

L’équipe de démineurs du ministère de l’Intérieur de Gaza n’a pas comptabilisé le nombre de restes explosifs rencontrés depuis l’offensive de mai.

Cependant, le démineur Mohamed Miqdad a déclaré à MEE que l’unité avait mené 1 170 missions depuis le début du dernier bombardement pour éliminer des munitions non explosées et fouiller les maisons à la recherche de restes explosifs.

Par ailleurs, les démineurs ont identifié 16 bombes non explosées toujours profondément enfouies sous des maisons, des terres et des magasins de civils à travers la bande de Gaza.

L’ONU a estimé en juin que 30 % des décombres engendrés par l’offensive, environ 110 000 tonnes, avaient été nettoyés. Les ruines qui n’ont pas encore été inspectées restent très dangereuses, en particulier pour les enfants qui jouent et pour les adultes qui essaient de sauver leurs effets personnels.

Vestiges de guerre

Le 12 mai vers 8 h, les renseignements israéliens ont appelé Saadallah Dahman (62 ans) et son épouse dans leur maison du camp de réfugiés de Jabaliya, dans le nord de Gaza, afin de les informer que leur bâtiment allait être bombardé. 

« Nous avons entendu l’explosion et [des gens] ont dit que le missile n’avait pas explosé. Nous […] avons trouvé le missile gisant sur le lit. Ma fille s’est évanouie en le voyant »

Une habitante de Gaza

« Ils nous ont dit que nous avions dix minutes et que les avions de guerre étaient déjà au-dessus de la maison », rapporte Dahman à MEE.

Une bombe Mark-84 de 925 kilos a alors rasé le côté gauche du bâtiment. Une seconde a plongé à travers les cinq étages à la droite puis s’est enfoncée de plusieurs mètres dans le sol sans exploser. 

Des mois plus tard, elle est toujours logée dans la terre.

Les six familles de l’immeuble – soit 36 personnes, dont 22 enfants – sont toujours déplacées. La plupart louent des maisons à proximité.

Aucune organisation ne recense combien de Gazaouis parmi les milliers toujours déplacés par l’offensive de mai ne peuvent rentrer chez eux à cause de munitions non explosées. Il en va de même pour les données concernant les écoles toujours fermées à cause de ces engins.

Toutefois, les démineurs ont informé MEE que quatre écoles administrées par l’Office de secours et de travaux des Nations Unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) étaient fermées définitivement en raison des bombes profondément enterrées dans leur sol. Le porte-parole de l’UNRWA n’a pas répondu à nos sollicitations.

Ces bombes sont bien plus difficiles à éliminer.

Des bombes profondément enfouies

Le service de l’action antimines des Nations Unies (UNMAS) aide les autorités gazaouies à éliminer les bombes profondément enfouies. Celles-ci s’enfoncent loin dans le sol (une fois, Mohamed Miqdad en a vu une à 18 mètres sous terre) et il faut parfois plusieurs semaines pour les localiser, les désamorcer, puis les déterrer et les éliminer. Les seize bombes toujours disséminées dans l’enclave depuis le bombardement de mai sont toutes profondément enfouies dans la terre.

Bon nombre d’entre elles sont probablement des Mark-84 (MK-84), une bombe très utilisée par Israël lors de la plus récente offensive malgré son risque élevé de dommages collatéraux.

Une vidéo de l’UNMAS filmée à Gaza en 2017 montre le service antimines onusien créer une sorte de puits de mine pour accéder à une MK-82 (plus petite). Les démineurs, qui doivent se faufiler sous terre pour neutraliser une bombe avant de pouvoir la dégager, ont parfois besoin d’oxygène et les tunnels peuvent céder.

Cependant, l’alternative consistant à laisser les bombes dans le sol n’est pas une option.

Un autre trou laissé par une bombe non explosée dans la maison des al-Rantissi, près d’une chambre où dormaient une mère et sa fille (qui a récemment donné naissance) lorsque le missile a frappé (MEE)
Un autre trou laissé par une bombe non explosée dans la maison des al-Rantissi, près d’une chambre où dormaient une mère et sa fille (qui a récemment donné naissance) lorsque le missile a frappé (MEE)

Tout d’abord, parce qu’elles sont susceptibles d’exploser. Si quelqu’un construit sur un terrain et touche accidentellement une bombe profondément enfouie, cela pourrait raser un quartier entier.

En outre, si les trous béants laissés dans leur sillage (les cratères peuvent mesurer 15 mètres de large) ne sont pas comblés, « les gens et les voitures peuvent facilement tomber dedans », explique Miqdad de l’équipe de déminage.

Plus dur à quantifier, mais non moins immédiat : l’impact psychologique causé par le fait de savoir qu’une bombe se cache sous la surface.

Bilan psychologique

La veille de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu en mai, une Mark-84 larguée par les Israéliens a percé le toit de la maison de Ramzi Abu Hadayed à Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, et s’est écrasée dans une chambre. L’armée de l’air israélienne n’avait donné aucun avertissement, selon la famille. L’armée israélienne n’a pas souhaité répondre aux questions concernant cet incident.

Dans sa chute, le détonateur de la bombe s’est brisé et a explosé séparément, laissant le reste du missile intact, rapportent les démineurs.

« Dieu merci, le missile n’a pas explosé », a déclaré la belle-mère d’Abu Hadayed, visiblement ébranlée, dans une interview qui a circulé sur Facebook.

Les cinq enfants de la famille se trouvaient au rez-de-chaussée lorsque la bombe a frappé.

« Nous avons entendu l’explosion et [des gens] ont dit que le missile n’avait pas explosé. Nous sommes venus voir et avons trouvé le missile gisant sur le lit », rapporte-t-elle. « Ma fille s’est évanouie en le voyant. »

Les plus de deux millions d’habitants de Gaza ont tous probablement été traumatisés par les bombardements israéliens au fil des ans, selon le psychiatre Yasser Abu Jamei, qui dirige le programme de santé mentale de Gaza (GCMHP). 

VIDÉO : Le traumatisme permanent des enfants de Gaza face aux attaques israéliennes
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« Tout le monde a connu un bombardement ou en a constaté les effets – les bâtiments détruits dans les différents quartiers », indique-t-il à MEE.

« Pour se remettre du traumatisme, l’individu touché doit être persuadé que l’événement traumatique est terminé, que cela ne se reproduira pas et qu’il est parfaitement en sécurité. »

« Mais à Gaza, les gens n’ont pas ce niveau de sécurité parce qu’ils ont sans cesse des rappels des événements traumatiques. »

Par exemple, les drones israéliens les survolent constamment.

« Autre exemple : les bombes non explosées. Si elles explosent, il s’agira d’un autre événement traumatisant… Et si elles n’explosent pas, elles resteront dans les maisons et les habitants sauront qu’elles sont là, alors ils ne se sentiront jamais en sécurité. »

Selon les données publiées par l’UNMAS avant la dernière offensive de mai, 1,9 million de Gazaouis présentaient un risque accru d’exposition aux restes explosifs de guerre l’an passé.

Certains deviennent néanmoins insensibles au danger. Après les récents bombardements, des enfants ont été photographiés assis sur des bombes non explosées, souvent en présence d’adultes, malgré les graves risques.

D’autres ont l’impression de n’avoir d’autre choix que de risquer une possible explosion.

Des moyens de subsistance perdus

De nombreux ferrailleurs de Gaza, par exemple, vivent dans des conditions tellement difficiles qu’ils n’ont d’autre choix que de continuer.

Ils font partie des professions à haut risque, selon l’UNMAS, à l’instar des agriculteurs, qui peuvent tomber sur des restes explosifs juste sous la surface de leur terre – ce qui peut s’avérer également toxique.

D’autres ne peuvent pas travailler du tout à cause de ces munitions éparses.

Au premier jour de la dernière offensive israélienne, le 10 mai, Taha Shurrab a fermé son magasin de vêtements pour femmes, situé aux deux premiers étages d’un immeuble résidentiel dans un marché bondé de Khan Younès, dans le sud de Gaza.

Un employé du magasin de vêtements de Taha Shurrab rassemble les morceaux d’un mannequin détruit par une bombe qui a touché le magasin sans exploser (MEE/Mohammad al-Hajjar)
Un employé du magasin de vêtements de Taha Shurrab rassemble les morceaux d’un mannequin détruit par une bombe qui a touché le magasin sans exploser (MEE/Mohammad al-Hajjar)

Dix jours plus tard, quelqu’un vivant au-dessus du magasin lui a téléphoné : les Israéliens leur avaient donné quinze minutes pour évacuer le bâtiment.

« J’ai décidé de rester chez moi », confie le commerçant de 44 ans. « Je ne voulais pas voir ma marchandise et mon argent brûler devant moi. Je gérais ce magasin avec mes frères depuis l’âge de 15 ans. »

Ce soir-là, deux heures après la frappe, les démineurs l’ont appelé et lui ont demandé de leur ouvrir. Ils cherchaient une bombe non explosée.

« Lorsqu’ils sont entrés et ont vu les restes et les trous dans le plafond et dans le sol, ils ont confirmé qu’elle était toujours sept ou huit mètres dans le sol », rapporte-t-il.

Shurrab n’est pas autorisé à rouvrir son magasin tant que le missile n’aura pas été dégagé. Il a donné des vêtements à d’autres commerçants pour les vendre, mais il n’a toujours pas assez d’argent pour son loyer.

« Dire cela me désole. Je suis un commerçant connu, pas un mendiant. »

Muhammed al-Hindi, l’un des propriétaires de l’immeuble, détient six magasins et dix appartements, qui logeaient une cinquantaine de personnes aujourd’hui déplacées.

« Tous les jours ou presque, nos voisins nous appellent pour savoir quand le missile sera dégagé. Ils ont peur, en particulier parce que la zone est très peuplée », précise-t-il.

Malgré le danger, les autorités ne peuvent pas interdire l’ensemble de la zone : des milliers de personnes font leurs courses au marché tous les jours.

« Les commerçants autour de nous continuent à venir et ouvrir leurs échoppes chaque jour. En effet, que peuvent-ils faire d’autre ? », demande al-Hindi.

Des décennies de débris

Les démineurs tombent parfois sur des bombes non explosées d’attaques israéliennes remontant à plusieurs années, voire plusieurs décennies.

La guerre de 2014 a laissé à elle seule 7 000 restes explosifs.

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En avril dernier, les démineurs ont trouvé un obus de phosphore blanc datant de l’offensive israélienne de 2009. L’utilisation de tels obus dans des zones civiles constitue un crime de guerre.

Le ministère de l’Intérieur de Gaza stocke toujours 50 à 60 de ces obus dans des réservoirs d’eau (le phosphore blanc réagit à l’oxygène) dans un entrepôt d’une zone inhabitée de Rafah, au sud de la bande de Gaza, où ils ne menacent en rien la sécurité des riverains, selon les autorités. Si elles ne s’en sont toujours pas débarrassées, c’est en raison d’un manque de fonds et de savoir-faire technique.

Selon Mohamed Miqdad, les habitants de la bande de Gaza – en particulier les agriculteurs des zones adjacentes aux frontières avec Israël – trouvent parfois des missiles non explosés fichés dans le sol.

« Il y a trois ans à Khan Younès, nous avons éliminé des mines qui dataient des Égyptiens dans les années 1970 », indique-t-il à MEE en référence à ce que les Arabes appellent la « guerre d’Octobre » et les Israéliens la « guerre du Kippour ».

Ces bombes sont moins susceptibles d’exploser dix jours après leur lancement, dit-il, parce que leur batterie de secours expire. Mais les « engins explosifs n’ont pas de date d’expiration spécifique, ils peuvent perdurer pendant 150 ans ».

En 2019, deux personnes sont mortes lorsqu’une bombe datant de la Seconde Guerre mondiale a explosé dans un garage en Pologne.

Manque d’équipement

Lorsque les démineurs sont appelés, ils emmènent les munitions dans un site de stockage temporaire et procèdent à une explosion contrôlée.

Leur travail quotidien n’est pas très coûteux, en général, mais il prend du temps et peut être dangereux.

Quatre démineurs ont été tués en août 2014 lorsque la bombe israélienne sur laquelle ils travaillaient a explosé. Deux passants ont également été tués, ainsi que deux journalistes : Simone Camilli (italien) et Ali Abu Afash (palestinien).

Miqdad explique que son équipe manque de matériel, « notamment des bulldozers, des équipements de protection et des véhicules de transport d’explosifs ».

Un ruban d’avertissement laissé par les démineurs barre une porte de la maison de la famille al-Rantissi, dans l’ouest de Gaza (MEE/Mohammad al-Hajjar)
Un ruban d’avertissement laissé par les démineurs barre une porte de la maison de la famille al-Rantissi, dans l’ouest de Gaza (MEE/Mohammad al-Hajjar)

« [L’équipe] n’a pas d’outils spécifiques, de vestes de protection, de casques de sécurité ni de robot pour un contrôle à distance », énumère-t-il. « On manque aussi de matériel d’excavation. L’occupation israélienne empêche l’importation de ces articles. »

« Nous utilisons actuellement des véhicules normaux pour transporter les bombes non explosées et cela constitue un énorme risque pour l’équipe et les riverains. »

Dans une vidéo filmée en mai, on peut voir la bombe Mark-84 qui avait touché la maison d’Abu Hadayed à Khan Younès sans exploser être chargée à l’aide d’une grue sur la plate-forme d’un camion.

« Mais après tout, que pouvons-nous faire ? », demande Miqdad. « C’est un travail humanitaire. Nous œuvrons à éliminer la mort et les blessures. »

Les démineurs ont confirmé avoir aussi éliminé des restes explosifs de roquettes tirées par les militants palestiniens sans atteindre leur cible.

« La mauvaise pièce »

Les bombes modernes utilisées lors des conflits manquent leur cible environ 5 % du temps selon l’ONG britannique Action On Armed Violence (AOAV), en fonction de plusieurs facteurs, notamment leur stockage et leur construction. Seule l’armée israélienne sait quel est exactement son taux de bombes non explosées. Son porte-parole n’a pas répondu à une question sur ce sujet.

Toutefois, la MK-84, la bombe la plus vue par les démineurs lors de l’offensive de mai, pourrait avoir un taux de non-explosion bien plus élevé.

Dans une interview de 2016, Dani Peretz, vice-président de l’ingénierie au sein d’Israeli Military Industries (qui fait partie désormais du fabricant d’armes israélien Elbit Systems), reconnaissait que les MK-84 modifiées par des Joint Direct Attack Munitions (ou JDAM) n’avaient pas explosé environ 40 % du temps lors de la guerre de 2006 au Liban. Ces JDAM sont des kits développés par les Américains qui permettent de guider les bombes par GPS et sont utilisés par les forces israéliennes.

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Le kit « change le comportement des [MK-84] », expliquait-il.

Cela signifie que, dans certains cas, « la bombe a atteint sa cible mais… a frappé la mauvaise pièce » et dans d’autres, « le détonateur s’est détaché de la bombe et elle n’a pas explosé ».

La société a par conséquent développé une nouvelle bombe, la MPR-500, qui touche et détruit 95 % de ses cibles – bien plus que la MK-84, efficace à seulement 60 % – et qui est bien moins susceptible de causer des dommages collatéraux.

Les démineurs nous ont dit ne pas avoir trouvé de preuves d’utilisation de MPR-500 en mai, contrairement à 2012 et 2014, bien que les forces israéliennes aient confirmé que ces dernières faisaient partie de leur arsenal.

Le fait qu’Israël semble avoir délibérément largué des bombes imprévisibles et défectueuses sur Gaza soulève de nombreuses questions concernant la proportionnalité de son dernier bombardement, en particulier vu son accès à des armes vantées comme plus précises.

« Si l’armée israélienne a choisi d’utiliser des bombes qui sont moins précises et plus susceptibles de ne pas fonctionner correctement, cela montre un mépris envers le fait d’éviter des victimes civiles », déclare à MEE Murray Jones, un chercheur d’AOAV.

« Revivre la bataille »

La famille al-Rantissi, dont la maison dans l’ouest de Gaza a été frappée par des missiles israéliens vers 4 h le 18 mai sans avertissement, reste déplacée en raison d’un missile non explosé toujours fiché sous le bâtiment.

Deux membres de la famille, notamment une adolescente de 14 ans et un jeune homme de 27 ans, présentent des symptômes de stress post-traumatique depuis l’attaque.

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« On loue une maison près de la nôtre en attendant que le missile soit dégagé, mais on n’est pas à l’aise ici et on a l’impression d’être sans abri. On préfèrerait vivre juste au-dessus du missile que vivre ce déplacement », confie Muhammed al-Rantissi à MEE.

« Les experts étrangers en explosifs qui sont venus voir la bombe nous ont dit qu’ils allaient creuser manuellement un trou pour l’enlever parce qu’ils ne pouvaient pas utiliser d’équipement lourd dans des cas comme celui-ci.

« Il nous tarde qu’elle soit enlevée. Mais c’est juste comme les promesses de reconstruction de Gaza, tout est toujours remis à plus tard et rien ne se passe », ajoute-t-il.

« La guerre n’est pas terminée, on revit la bataille chaque jour tant que le missile reste dans notre maison. »

Rakan Abed El Rahman et Hossam Sarhan de Middle East Eye ont contribué à ce reportage.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.