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Santé sexuelle : le Liban parviendra-t-il à briser les tabous ?

Une campagne en faveur de la santé sexuelle des femmes tente de mettre fin aux préjugés dans le pays
Des affiches promouvant le Programme intégré de santé sexuelle des femmes (WISH) ont commencé à apparaître dans les rues libanaises (MEE/Kirsten O’Regan)
Par
BEYROUTH, Liban

Au milieu de l’été, les panneaux d’affichage surplombant les rues animées de Beyrouth ont commencé à arborer des publicités de femmes devant des arrière-plans colorés. Leurs mains couvrent délicatement leur bouche ainsi que les derniers mots de phrases qu’elles ont du mal à finir.

« Je ne suis pas satisfaite pendant… »

« Je ne ressens pas de plaisir quand je… »

« J’ai une sensation bizarre dans mon… »

Puis, le slogan : « Ne réduisez pas au silence la santé sexuelle. »

La campagne – accrocheuse et impérative – promeut le nouveau programme intégré de santé sexuelle des femmes du Centre médical de l’Université américaine de Beyrouth (AUBMC), connu sous le nom de WISH.

Une affiche du WISH près du Centre médical de l’Université américaine de Beyrouth (MEE/Kirsten O’Regan)
Une affiche du WISH près du Centre médical de l’Université américaine de Beyrouth (MEE/Kirsten O’Regan)

Le Dr Faysal El Kak, gynécologue et directeur du programme, explique à Middle East Eye que WISH rassemble une équipe multidisciplinaire de médecins visant à fournir des soins de santé sexuels complets et confidentiels aux femmes et à leurs partenaires.

« Nous espérons briser le silence », dit-il. « Nous espérons faire passer le message aux gens que la santé sexuelle est essentielle. »  

Lorsque Sinine Nakhle (29 ans) a vu les affiches pour la première fois, elle a eu deux réactions contradictoires. D’abord, rapporte-t-elle, elle s’est dit : « C’est incroyable. Je pense que l’AUBMC fait quelque chose d’excellent, n’est-ce pas ? Ils commencent à briser certains tabous. »

Cependant, le jeune femme, créatrice de la série de bandes dessinées en ligne Beirut By Dyke, a également émis quelques réserves. « Une minute », a-t-elle pensé. « Ce n’est pas nous le problème : nous aimerions en parler, mais nous n’avons pas vraiment d’espace pour le faire. »

Santé et confidentialité

Le Liban a la réputation d’être l’un des pays les plus libéraux de la région sur le plan social. Cependant, les mœurs religieuses et traditionnelles bien ancrées transparaissent dans de nombreux aspects de la vie libanaise – et la chambre à coucher et les consultations médicales ne font pas exception.

L’éducation sexuelle n’est pas un élément obligatoire du programme scolaire, après que des parents conservateurs et des responsables religieux ont contrecarré plusieurs tentatives de l’introduire. Même pour les étudiants en médecine, l’éducation sexuelle est limitée, allant à peine au-delà des bases de la biologie de la reproduction, même si cela est peut-être en train de changer lentement.

Les médecins demandent régulièrement à leurs patients s’ils sont « mariés » pour déterminer s’ils sont sexuellement actifs, laissant entendre que c’est la seule raison légitime d’avoir des relations sexuelles

Les médecins demandent régulièrement à leurs patients s’ils sont « mariés » pour déterminer s’ils sont sexuellement actifs, laissant entendre que c’est la seule raison légitime d’avoir des relations sexuelles. L’avortement est illégal dans presque tous les cas de figure au Liban

De plus, dans une société soudée, restreinte et paternaliste, les patientes s’inquiéteront probablement des questions de confidentialité : même entrer dans une salle de consultation sans la présence d’une mère peut s’avérer difficile. Si la patiente est autorisée à entrer seule, il existe toujours la possibilité que le médecin discute de ses antécédents sexuels avec ses parents.

Ces facteurs font qu’il est difficile pour les femmes et les minorités sexuelles de consulter un médecin. « La valeur des soins est liée à la fertilité, à la grossesse et à l’accouchement », explique le docteur El Kak, notant que si 97 % des femmes enceintes consultent un médecin pour un suivi, seulement 20 % environ des femmes effectuent régulièrement des examens.

Sara Abou Zaki, chef de projet à la clinique de santé sexuelle Marsa, qui fournit des services complets, confidentiels et exempts de discrimination comprenant des tests de dépistage pour les infections sexuellement transmissibles et le VIH, des consultations médicales et des conseils psychosociaux, explique que les femmes ne représentent que 20 % des patients.

Bien avant la campagne WISH, Marsa avait lancé « Leila the Spy », une campagne vidéo qui visait à déstigmatiser les menstruations – car même ces sujets quotidiens sont chargés de tabous.

Hamed Sinno (au centre), chanteur de Mashrou’ Leila, est ouvertement gay et soutient des initiatives en faveur de la santé sexuelle (AFP)
Hamed Sinno (au centre), chanteur de Mashrou’ Leila, est ouvertement gay et soutient des initiatives en faveur de la santé sexuelle (AFP)

Lors de la réalisation d’une vidéo éducative sur la façon d’utiliser un préservatif, Marsa a rapidement recruté le chanteur Hamed Sinno du groupe Mashrou’ Leila pour le rôle masculin, mais a passé une année entière à essayer de trouver une actrice prête à être associée à la contraception.

Le discours, estime Nayla, une Beyrouthine de 25 ans qui a demandé à ce que son vrai nom ne soit pas utilisé compte tenu du sujet, n’est « absolument pas là où il devrait être. C’est toujours très malsain, même au sein du cercle ‘’éduqué’’ – entre guillemets – des classes moyenne et supérieure. »

Être sexuellement active avec un partenaire, dit-elle, s’accompagnera souvent d’un sentiment de culpabilité – presque comme si la mère était présente dans la pièce, à observer. « On nous éduque de manière à nous sentir honteuses. C’est toujours dans un coin de nos têtes. Cette stigmatisation intériorisée peut avoir des effets très réels sur la santé sexuelle. »

Beirut By Dyke, de Sinine Nakhle, commente les expériences LGBTQI (Nakhle/@beirutbydyke)
Beirut By Dyke, de Sinine Nakhle, commente les expériences LGBTQI (Nakhle/@beirutbydyke)

La psychosexologue Sandrine Atallah note que la douleur sexuelle est l’une des principales raisons pour lesquelles les femmes ont recours à ses services. « Nous avons des cas de pénétration impossible à cause de la douleur ou de la peur », indique-t-elle. « On appelle cela le vaginisme, ce sont des contractions involontaires des muscles externes du vagin. C’est très fréquent ici, et nous avons beaucoup de cas de mariages non consommés. »

La spécialiste suggère un lien de causalité entre la prévalence de ce dysfonctionnement sexuel et la stigmatisation sociale du sexe. « Le vaginisme est plus fréquent dans notre pays parce qu’il y existe de nombreux tabous autour de la première fois, de la virginité et de l’hymen. »

Dans certains cas, Sandrine Atallah voit des patientes qui ont été traumatisées par les tentatives d’autres médecins de « guérir » leur vaginisme. Parmi ces « histoires horribles » figurent le recours à une anesthésie générale pour rendre la femme inconsciente et encourager le mari à la pénétrer dans cet état ; et l’hyménectomie, opération au cours de laquelle l’hymen est enlevé ou ouvert, suivi par l’insertion de sondes vaginales.

Résistance à tous les niveaux

Pour le personnel de l’ABAAD, une ONG qui travaille à l’intersection sinistre de la violence sexiste et de la santé sexuelle, le manque de connaissances sur ces sujets rend les progrès difficiles.

« On nous éduque de manière à nous sentir honteuses. C’est toujours dans un coin de nos têtes. Cette stigmatisation intériorisée peut avoir des effets très réels sur la santé sexuelle »

- Nayla, Beyrouthine de 25 ans

Alma Chami, qui travaille sur le projet de gestion clinique du viol de l’ABAAD, affirme que son équipe fait face à une résistance à tous les niveaux – de la part de la police, des professionnels de santé et des bénéficiaires. Beaucoup de ces derniers doivent même être convaincus que le viol conjugal est un crime, plutôt qu’un élément normal des relations conjugales.

Ces lacunes fondamentales en matière de connaissances relatives à la santé et aux droits sexuels et reproductifs sont la norme. The A Project, une ONG qui se concentre sur la sexualité et la santé mentale – en particulier pour les femmes et les personnes non conformes au genregère une hotline pour répondre aux questions sur la sexualité et le genre.

En octobre 2016, quinze mois après sa création, la plupart des appels portaient sur les menstruations, les infections sexuellement transmissibles, les infections urinaires et les grossesses non désirées. Cinquante-trois pour cent des appels provenaient de femmes cisgenres – des femmes à l’aise avec leur identité féminine dès la naissance.

Le cèdre du Liban orne un drapeau arc-en-ciel lors d’un rassemblement contre l’homophobie à Beyrouth, en avril 2013 (AFP)
Le cèdre du Liban orne un drapeau arc-en-ciel lors d’un rassemblement contre l’homophobie à Beyrouth, en avril 2013 (AFP)

Les membres de la communauté LGBTQ (lesbiennes, gays, bisexuels, transgenres, en questionnement), comme Sinine Nakhle, font face à des obstacles supplémentaires lorsqu’ils tentent d’avoir accès aux soins de santé sexuelle. « C’est déjà une situation inconfortable de se présenter en tant que femme, alors imaginez l’anxiété supplémentaire si vous êtes une minorité sexuelle », confie-t-elle.

Au Liban, la législation contre les « rapports sexuels contre-nature » a été utilisée pour sanctionner les comportements non hétéronormatifs (bien que plusieurs affaires récentes visant à poursuivre les relations homosexuelles consensuelles sur cette base ont été rejetées). Une enquête de la BBC Arabic en 2019 a révélé que seulement 6 % des Libanais interrogés pensaient qu’être homosexuel était acceptable.

Une étude de 2010 a révélé que la moitié des médecins libanais contactés ne seraient pas disposés à fournir des soins aux patients homosexuels.

Souad al-Challah, directrice exécutive de l’Association médicale libanaise pour la santé sexuelle (LebMASH), basée à Beyrouth, affirme que bien qu’elle reçoive rarement des plaintes concernant le refus total des soins, un nombre important de psychologues, psychiatres et médecins de famille du pays continuent de s’engager dans une forme ou une autre de thérapie de conversion.

« Les programmes d’études médicales n’englobent pas les sujets de santé LGBT, de sorte que les étudiants en médecine obtiennent leur diplôme sans savoir que l’homosexualité n’est pas une maladie, et donc entreprennent des thérapies de conversion en vertu de leurs croyances et valeurs personnelles », poursuit-elle. Cela, en dépit d’une déclaration de l’Association psychiatrique libanaise de 2013 indiquant que l’homosexualité n’est pas un trouble mental.

« Les programmes d’études médicales n’englobent pas les sujets de santé LGBT, de sorte que les étudiants en médecine obtiennent leur diplôme sans savoir que l’homosexualité n’est pas une maladie »

- Souad al-Challah, LebMASH

Les ateliers de Marsa pour les professionnels de la santé doivent couvrir des concepts de base, comme la différence entre l’identité de genre et l’orientation sexuelle.

Même si un médecin ne pratique pas la discrimination pure et simple, le manque de familiarité avec les réalités non hétéronormatives pourrait le rendre incapable de fournir un espace sûr.

« La communauté queer a déjà beaucoup de raisons d’être stigmatisée ; ils ont des raisons de se dissocier de leur corps », estime Nakhle. « S’ils sont déjà réticents, mais qu’ils [cherchent à se faire soigner] et qu’ils vivent un événement traumatisant, vous pouvez imaginer à quel point il sera difficile d’avoir confiance en la communauté médicale et de chercher un autre médecin. »

Sara Abou Zaki, de la clinique de santé sexuelle Marsa, affirme que l’impact d’une telle stigmatisation sociale est clair. « Même si nous n’avons pas de chiffres, nous savons pertinemment que cela signifie que beaucoup de gens sont diagnostiqués tardivement. Cela se traduit par des conséquences plus ou moins graves sur leur santé parce qu’ils n’ont pas reçu de traitement en temps opportun. »

Les récentes mesures de répression contre les activités LGBTQ ont inclus l’annulation brutale d’un concert de Mashrou’ Leila le 9 août après la pression de l’Église (Sinno est ouvertement gay) ; la détention de l’organisateur de la Marche des fiertés de Beyrouth 2018 ; et les efforts déployés par les autorités libanaises pour fermer la conférence NEDWA 2018 de la Fondation arabe pour les libertés et l’égalité et interdire aux participants étrangers de retourner au Liban.

En conséquence, la communauté et les organisations à son service sont sous pression. « Nous sommes très prudents lorsque nous parlons de nos services », confie Sara Abou Zaki.

Une installation de robes de mariée par l’artiste libanaise Mireille Honein et l’ONG ABAAD en avril 2017, dénonçant le code pénal permettant aux violeurs qui épousent leurs victimes de rester en liberté (AFP)
Une installation de robes de mariée par l’artiste libanaise Mireille Honein et l’ONG ABAAD en avril 2017, dénonçant le code pénal permettant aux violeurs qui épousent leurs victimes de rester en liber

The A Project et LebMASH recueillent activement les noms des prestataires de soins de santé qui sont « LGBTQ-friendly », ouverts d’esprit et ne pratiquent pas de discriminations. Bien qu’aucune référence à la communauté LGBTQ ne soit faite dans son matériel promotionnel, le docteur El Kak affirme que WISH est « inclusif » et accueille « tout le monde ».

Au-delà de Beyrouth

Cependant, les services sont concentrés dans la capitale : l’accès est beaucoup plus difficile pour les groupes plus pauvres, ruraux ou marginalisés. Les soins de santé sexuelle ne sont pas couverts par l’assurance maladie publique ou privée, ce qui les rend effectivement hors de portée, sauf pour quelques privilégiés (un premier rendez-vous à WISH coûtera aux patients une centaine de dollars).

Et dans un pays où les lois sur le statut personnel sont basées sur l’appartenance confessionnelle, donnant aux autorités religieuses le dernier mot sur des questions telles que le divorce, le mariage et la garde des enfants, cela signifie que les droits des femmes et des minorités sexuelles sont systématiquement sapés.

« Que je fasse mes courses ou que je marche simplement dans la rue, des gens s’approchent de moi et me disent : “Nous avons besoin de cela, nous avons besoin d’éducation sexuelle” »

- Sandrine Atallah, psychosexologue

Néanmoins, à Beyrouth, il y a consensus pour dire que les initiatives prises vont dans la bonne direction. Alma Chami et son collègue de l’ABAAD, Rassil Barada, conviennent que l’abrogation de l’article 522 (la loi « épousez votre violeur ») ainsi qu’un récent protocole d’accord signé avec le ministère de l’Éducation pour inclure l’éducation sexuelle dans le programme scolaire constituent « un rayon de lumière pour nous ».

Et ces changements progressifs se voient sur le terrain. « Si une seule femme est aidée, si elle gagne en confiance, si elle pense différemment à elle-même dans le monde, alors c’est un succès », affirme Barada.

Le docteur El Kak exprime sa confiance dans le fait que les gens « réfléchissent davantage à ces questions et en parlent plus », et que les efforts de WISH pour promouvoir la santé sexuelle la déstigmatiseront davantage.

« Nous parlions de santé reproductive et maintenant nous parlons de santé sexuelle ou de droits sexuels, de soins post-avortement, de choix contraceptifs. Nous sommes au milieu d’une bataille, mais nous lui donnons maintenant une forme, un service, une fonction au sein d’un endroit très prestigieux et digne de confiance dans la région. »

Le docteur Sandrine Atallah, qui participe au programme WISH et qui est une personnalité publique dans le domaine de la santé sexuelle, a noté une augmentation considérable des commentaires positifs à ses apparitions franches dans les médias.

« Que je fasse mes courses ou que je marche simplement dans la rue, des gens s’approchent de moi et me disent : “Nous avons besoin de cela, nous avons besoin d’éducation sexuelle.” »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.