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À Tanger, ces Espagnols qui fuient la crise

Depuis 2008, le nombre d’Espagnols s’installant au Maroc en raison de la crise économique ne cesse de croître. Qui sont ces Espagnols tentés par le royaume de Mohammed VI ? Pourquoi franchissent-ils le détroit ?
Le Gran Teatro Cervantes construit par les Espagnols en 1913 durant le protectorat, Tanger, Maroc (MEE/Abdeslam Kadiri)

TANGER, Maroc – En sirotant sa bière, Carlos Cortes mesure le chemin parcouru. Installé de manière définitive à Tanger depuis 2010, il estime avoir fait le bon choix. Même s’il fut difficile : « J’ai laissé mes deux filles à Berga, dans le nord du pays. J’essaie de retourner voir ma famille chaque fin de semaine, comme de nombreux Espagnols le font ici ».

Il reconnaît mieux gagner sa vie au Maroc qu’en Espagne. Son entreprise de textile située dans la zone industrielle de Mghogha a en effet pignon sur rue. « Nous fabriquons des vêtements destinés à l’export, pour les grandes marques européennes : Zara, Celio, Burberry, El Corte Inglés… Mais nous sommes soumis à des contrôles de qualité draconiens », explique-t-il à Middle East Eye.

Avant la crise économique de 2008-2009, le Maroc accueillait officiellement près de 3 000 migrants espagnols. En 2013, ils étaient quatre fois plus nombreux selon l’Institut national de la statistique espagnol (INE) ; et la hausse continue. La sévère crise qui frappe de plein fouet l’Andalousie a poussé de nombreux Ibères à franchir le Rubicon et venir s’installer de l’autre côté de la Méditerranée. Une réalité palpable à Tanger, Ceuta, et dans le nord du pays en général.

Pourquoi Tanger ? La réponse fuse dans la bouche de Carlos Cortes : « Ici, tu ne te sens pas étranger. Tout le monde parle plus ou moins l’espagnol. En quelques jours, tu te sens à l’aise ».

La présence espagnole à Tanger est ancienne, antérieure au XVIIIe siècle, par épisodes de conquêtes. Puis de manière plus continue au début du XXe siècle, quand tout le Nord passe sous protectorat puis colonisation espagnole.

La construction et le textile

« Il y a deux types de personnes qui viennent à Tanger : les entrepreneurs voulant investir dans l’immobilier et ceux travaillant dans les services. Grosso modo, les deux secteurs qui attirent les Espagnols à Tanger sont la construction et le textile ou la restauration », fait remarquer Augustin, patron de Casa Augustin, restaurant couru par la communauté espagnole. Ici, malgré les 120 dirhams (environ 11 euros) que coûte un menu standard, on vient retrouver un parfum d’Espagne, partager ses souvenirs, noyer son chagrin ou plus simplement boire un verre…

Ce soir-là justement, on y retrouve Pedro Conesa, chef d’une usine de textile dans la zone franche, finissant son dîner. « Le Maroc d’aujourd’hui est un pays moderne, on y vient à la recherche d’opportunités. La crise en Espagne est réelle et bien plus dure que n’en parlent les médias. Chacun a dans sa famille quelqu’un au chômage. »

Les Espagnols n’hésitent donc plus à s’expatrier. D’après l’INE, la population espagnole vivant à l’étranger aurait ainsi bondi de 6 % en 2012, soit presque deux millions de personnes. Vingt mille d’entre eux environ auraient choisi le Maroc, sans compter les non-déclarés…

Car c’est un fait, les Espagnols lorgnent bien plus que par le passé sur l’autre côté du détroit de Gibraltar. Le plus étonnant est que, pendant des décennies, ce furent les Marocains qui émigrèrent en Espagne à la recherche de meilleurs lendemains. Les Tangérois ne s’attendaient pas à ce renversement de tendance. « J’ai même vu un Espagnol faire la manche en jouant de la guitare. Chose inimaginable il y a quelques temps », confie ce Tangérois.

Ce sont surtout les chantiers d’infrastructures qui redessinent le visage de Tanger – autoroutes, zones industrielles, le récent port de Tanger Med, ou encore les programmes de développement urbanistique Tanger-Métropole et Tanger City Center – qui ont attiré les travailleurs ibères.

En prenant la route de la corniche ou encore d’Ashakar, succession de plages sur la Méditerranée où le béton assiège la côte, les chantiers se multiplient également : construction de résidences secondaires, complexes hôteliers… où on croise, à nouveau, des chefs de chantier, manœuvres, maçons et peintres en bâtiment de nationalité espagnole.

L’explosion de l’industrie automobile, avec Renault qui dispose à Tanger d’une usine très performante, a aussi drainé la mine d’emplois que représente le marché des sous-traitants, où l’on trouve là aussi des Espagnols.

Autre lieu manifeste de cet afflux d’Ibères, la zone franche de Gueznaya à l’entrée de la ville, et ses usines de textile européennes. « La majorité des Espagnols qui s’installent à Tanger ou Tétouan suivent leur entreprise qui a choisi de s’installer ici ou de délocaliser, explique Pedro Conesa. Ils arrivent avec une expérience. Ils sont très bien payés, comparés aux employés marocains. » Pourtant, « le choix est douloureux, ajoute l’entrepreneur. Ils laissent derrière eux famille et amis ».

Sur le boulevard de Fès ou dans le quartier de Castilla, les quincailleries se suivent. Mohammed, propriétaire de la droguerie Outimar, est formel : « Il y a de plus en plus de travailleurs ibères qui viennent se fournir chez moi : plombiers, maçons, électriciens… ». On trouve aussi des artisans travaillant à leur compte, comme certains cordonniers : « Valence, ville espagnole réputée pour ses entreprises de chaussure, a été frappée par la crise. Certains de ses habitants qui choisissent de venir à Tanger se lancent dans le marché de la chaussure », explique Pedro Conesa.

Calcul gagnant

Attention, il ne s’agit pas de flux massifs mais plutôt d’une tendance, qui va en s’accentuant. France, Allemagne, Royaume-Uni et Amérique Latine restent – et de loin – les destinations privilégiées des migrants espagnols touchés par la crise. En fait, les Espagnols choisissent de venir au Maroc en quête de nouvelles opportunités, même si la crise touche également le royaume, où elle est bien plus structurelle : le PIB y est six fois inférieur à celui de l’Espagne et le taux de chômage estimé à 28 %.

Les Espagnols émigrent aussi pour des raisons pratiques. Ils bénéficient, via les Centres Régionaux d’Investissement (CRI) créés ces dernières années, de facilités administratives pour créer leurs entreprises au Maroc.

Leur installation est en outre favorisée par la facilité à obtenir un visa. Pour un séjour de trois mois, les Espagnols n’ont pas besoin de visa pour entrer au Maroc. Après ledit séjour, il leur suffit de faire l’aller-retour à Ceuta ou Melilla, enclaves espagnoles sur la côte marocaine, pour remettre le compteur à zéro. Et ainsi de suite.

Certains jouent parfois sur les deux tableaux en continuant de jouir des prestations ou allocations espagnoles tout en travaillant – non déclarés – au Maroc. Ceux qui sont déclarés et travaillent pour le compte d’entreprises de l’Union européenne perçoivent des salaires très confortables versés en euro (un euro valant dix dirhams). Près de 200 entreprises espagnoles ou à capital mixte avec participation espagnole seraient installées à Tanger, selon la Chambre espagnole de commerce et d’industrie de la ville.

Darija et problèmes de mentalités

Ceux qui arrivent prennent des cours de darija, l’arabe dialectal mâtiné d’accent tangérois. Sans quoi il leur serait presque impossible de vivre sur le détroit. Pour leur part, l’Institut Cervantès et les écoles espagnoles, Ramon y Cajal ou Severo Ochoa, « enregistrent une hausse dans les inscriptions d’enfants », indique un membre du personnel de Severo Ochoa.

Pour certains, comme Carlos Cortes, l’intégration n’a pas été difficile. « Ici, je ne me sens pas comme un étranger. Tanger est une ville internationale. Toutes les personnes âgées parlent, plus ou moins, l’espagnol. Après quelques jours, je me suis senti un peu comme chez moi. »

En revanche, pour Pedro Conesa, l’intégration a été semée d’embûches : « La bureaucratie et le système administratif sont très rebutants. Le système est lent, compliqué… Il vaut mieux ne pas être pressé ici ». Avant de tempérer : « Force est de reconnaître que le pays a fait de grosses avancées ». Ce qui l’inquiète aussi sont les possibles défaillances des services de santé. « S’il arrive quelque chose à quelqu’un dans la rue ou sur un chantier, une ambulance pourra-t-elle venir dans les 5 minutes ? Je ne pense pas… ». 

Afin de se construire un cercle d’amis, Carlos fréquente des célibataires comme lui. « Le problème est plutôt de l’ordre des mentalités. » Notamment dans les relations hommes-femmes : « On ne peut fréquenter une personne que si l’on va se marier avec elle. Le poids de la société et des tabous est lourd. »

Et quand le cœur se remplit de nostalgie et d’émotions, il embarque sur un ferry. Trente minutes de traversée et quatorze kilomètres plus tard, le voilà à Algésiras, d’où il pourra prendre un train ou un car pour Berga et retrouver ses filles. « Qui aurait pu dire que je vivrai probablement jusqu’à la fin de mes jours à Tanger ? »