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En Tunisie, les paysans de Lagsab luttent pour leur droit à la terre

À Lagsab, petit village du nord-ouest tunisien, région parmi les plus fertiles du pays, une communauté de paysans se mobilise jour et nuit depuis près de quatre mois pour la réappropriation collective de ses terres ancestrales
Les agriculteurs veulent acheter les terres pour les cultiver « tous ensemble » et ne plus être asservis par des promoteurs (AFP/Fethi Belaïd)
Les agriculteurs veulent acheter les terres pour les cultiver « tous ensemble » et ne plus être asservis par des promoteurs (AFP/Fethi Belaïd)
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LAGSAB, Tunisie

En ce jour couvert de printemps, ils sont sept à garder les lieux, assis sur un tapis de fleurs offertes par la saison. « On se relaie à tour de rôle. Parfois on est cinq, parfois cinquante. On veut que l’État comprenne qu’on ne lâchera rien s’il refuse de nous rendre nos terres », explique Am Ali, le patriarche du groupe.

Pendant le Ramadan*, même la rupture du jeûne se fait sur place, avec « les moyens du bord ». 

Dressée à flanc de colline entre les champs de blé et d’oliviers, la tente du « sit-in » de Lagsab, petit village du nord-ouest de la Tunisie, est le témoin fluet du mouvement paysan qui agite cette petite commune agricole depuis le 4 février 2022.

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Au-dessus des bâches de fortune s’élève le drapeau de la Via Campesina, mouvement international qui rassemble des millions de paysans de par le monde. 

À quelques mètres de là, la ferme d’Al-Massir, achetée en 2019 par un investisseur, Boujemaa Maamouri, avec les 880 hectares qui l’entourent.

« Je travaillais cette terre depuis des années, mais avec l’arrivée de ce nouveau propriétaire, on a tous été mis à la porte », raconte Noureddine, 45 ans. Aux côtés des autres paysans du coin, il revendique aujourd’hui le droit de cultiver la terre de ses ancêtres. 

« C’est comme une seconde colonisation »

« Depuis la colonisation française [1881-1956], nos terres ne nous appartiennent plus. Avant, c’était une terre collective, partagée entre les tribus de la région. Ce sont nos ancêtres qui ont planté ces oliviers et ces amandiers », explique Akram Labiedh, coordinateur du mouvement. 

Au lendemain de l’indépendance, les 800 000 hectares de terres confisquées par les Français sont rendus au jeune État tunisien et nationalisés en 1964.

Gérées depuis par l’Office des terres domaniales (OTD, ministère de l’Agriculture), ces terres sont la plupart du temps louées à des promoteurs privés.

« Les paysans sont non seulement dépossédés de leurs terres, mais sont en plus devenus des ouvriers agricoles précaires, vulnérables aux licenciements »

- Heythem Guesmi, chercheur en politiques rurales et luttes paysannes

 « C’est un grand problème. Les paysans sont non seulement dépossédés de leurs terres, mais sont en plus devenus des ouvriers agricoles précaires, vulnérables aux licenciements », explique à Middle East Eye Heythem Guesmi, chercheur en politiques rurales et luttes paysannes.

À Lagsab, les terres directement gérées par l’OTD depuis 2011, employaient 26 ouvriers agricoles à temps plein.

« Les conditions étaient difficiles, on était très peu payés mais on s’en satisfaisait, tant qu’on cultivait notre terre », se souvient Noureddine. 

En janvier 2020, c’est la douche froide : les agriculteurs sont licenciés sans indemnités par le nouvel acheteur, et le travail de leur terre leur est désormais interdit. Portés par la colère et un fort sentiment d’injustice, ils créent le Collectif des paysans de Lagsab pour l’accès à la terre.

En plus de revendiquer le droit d’usage de cet immense terrain, le collectif dénonce aussi la corruption et les conflits d’intérêt qui ont permis au nouveau promoteur de louer le domaine pour un prix dérisoire.

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« C’est un système à la Ben Ali. [Le propriétaire] est ami avec un ancien Premier ministre, il a tout le monde de son côté, le gouverneur, la police… », dénonce Akram Labiedh. 

« C’est une nouvelle colonisation, mais en pire, car ce sont nos propres concitoyens qui nous exproprient. »

Un paradoxe pour Heythem Guesmi, car les paysans ont grandement participé à l’effort national pour l’indépendance. 

Laissés sans travail ni ressources depuis leur licenciement, les paysans veulent aller plus loin et ne pas se contenter de réclamer le retour de leurs emplois : « On veut acheter cette terre pour la cultiver tous ensemble. » Plus question d’être asservis par des promoteurs, qui, la plupart du temps, viennent de bien loin, et qui selon eux, « ne savent pas cultiver ». 

Contacté par MEE, l’Office des terres domaniales n’a pas donné suite à nos sollicitations, prétextant ne pas être en charge de ce dossier.

L’accès à la terre pour les paysans : un problème national

Plusieurs contestataires déplorent la mauvaise gestion des cultures depuis leur départ et la perte progressive du savoir-faire ancestral : « Nous prenons soin de cette terre depuis des générations. Les investisseurs n’y connaissent rien, leurs projets ne réussissent jamais », dénonce Belgacem, agriculteur, pointant du doigt un olivier asséché par une maladie.

La nouvelle main-d’œuvre qui entretient actuellement les cultures est au nombre de huit, un effectif bien trop faible selon lui pour entretenir un tel terrain.

« Ils viennent d’ailleurs, la plupart d’entre eux sont de sa famille », ajoute-t-il. 

« Depuis la privatisation des terres domaniales, la productivité agricole n’a cessé de baisser »

- Akram Labiedh, coordinateur du sit-in de Lagsab

Au village, une grande partie des habitants est au chômage. « L’an dernier, vingt familles sont parties pour la ville en quête de travail. On ne demande pas la lune, on veut que nos enfants restent, qu’ils puissent vivre des fruits de la terre des ancêtres », affirme Lassaad, un autre paysan et membre actif du sit-in. 

Pour reprendre la main sur le terrain, le collectif compte s’appuyer sur le modèle des charikat al-ahlia (sociétés citoyennes), récemment adopté par décret présidentiel.

L’idée est de créer des entreprises fondées sur l’économie sociale et solidaire, qui répondent à des besoins locaux.

Le président Kais Saied a par ailleurs publiquement soutenu le mouvement de Lagsab, dont plusieurs membres sont des soutiens de la première heure du chef de l’État. 

« L’accès au foncier pour les paysans est un problème structurel et récurrent en Tunisie », commente Heythem Guesmi.

Ailleurs dans le pays, les petits agriculteurs s’organisent comme ils peuvent pour réclamer leur droit à la terre, inspirés par l’exemple de l’oasis de Jemna, autogérée depuis la révolution de 2011 et qui fait aujourd’hui école. 

Du village de Mabrooka (Sidi Bouzid) à celui de Ghannoush (Gabès), en passant par Segdoud (Redeyef), les problématiques sont les mêmes qu’à Lagsab.

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« Ces terres reviennent au peuple et ne devraient pas appartenir à l’État, qui ne sait pas les gérer et qui ne sait employer que la force pour les garder », s’indigne Brahmin Ben Abdallah Saied, membre du conseil de gestion des terres collectives de Redeyef. 

Pour Akram Labiedh, coordinateur du sit-in de Lagsab, la politique agraire menée par l’État est complice de l’accaparement des terres les plus fertiles par des investisseurs à la recherche de profits.

« Depuis la privatisation des terres domaniales, la productivité agricole n’a cessé de baisser », constate-t-il.

Le rendement des Sociétés de mise en valeur et de développement agricole (SMVDA) a baissé de 35 % depuis 1990, et leur productivité est de 40 % moins importante que celle des fermes privées gérées par des petits agriculteurs, d’après le rapport de la Cour des comptes de 2018.

« Les investisseurs plantent des oliviers partout où ils peuvent, car c’est une culture stratégique qui rapporte beaucoup d’argent, au détriment des autres cultures, comme celle des céréales », ajoute Heythem Guesmi. 

À l’heure où la sécurité alimentaire du pays est hautement menacée, en raison de l’embourbement économique et des répercussions de la guerre en Ukraine, les paysans de Lagsab portent un message d’espoir.

« On se bat pour notre terre afin d’éviter à nos enfants de partir ailleurs en quête de lendemains meilleurs. On ne reculera pas, on a tout le village avec nous. Je suis prêt à mourir pour cette terre », assure solennellement Lassaad.

* Le reportage a été réalisé pendant le Ramadan.