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Tunisie : la coalition al-Karama, un mistigri islamiste au Parlement

Arrivée quatrième des législatives en nombre de sièges, la coalition islamo-révolutionnaire al-Karama jouera les trouble-fête, qu’elle entre dans la majorité ou reste dans l’opposition
Seifeddine Makhlouf, secrétaire général et porte-parole désigné d’al-Karama, vote à Tunis, le 6 octobre 2019 (AFP)
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TUNIS, Tunisie

Polo de l’Espérance sportive de Tunis (une des principales équipes de football du pays) sur le dos, Imed Dghij est volubile et tient à inviter ses hôtes, qui viennent le voir dans le café où il a ses habitudes, le vendredi avant la prière, dans le quartier populaire du Kram-Ouest (banlieue nord de Tunis). 

Qualifié de « salafiste », de « fasciste » ou encore de « terroriste », le mouvement, qui se déclare non idéologique, effraie une partie des observateurs

Volubile à condition de ne parler que de football et non de la sulfureuse Ligue de protection de la révolution (LPR), dissoute en 2014 après de nombreuses actions violentes commises depuis 2012, dont il a été membre, lui valant trois mois de prison pour incitation à la violence et pour atteinte à autrui via les réseaux sociaux.

À condition aussi de ne pas lui parler de la coalition al-Karama (dignité) à laquelle il appartient. Avec 21 sièges sur 217, ce mouvement représente la quatrième force parlementaire du pays (sous réserve des résultats des recours). 

Qualifié de « salafiste », de « fasciste » ou encore de « terroriste », le mouvement, qui se déclare non idéologique, effraie une partie des observateurs.

Imed Dghij en est conscient. Alors, pour ne pas alourdir le passif d’al-Karama par son CV qui ne cesse de s’étoffer – le maire du Kram a accusé Dghij, en septembre, de l’avoir menacé de mort pour avoir nommé le stade local au nom du défunt président Béji Caïd Essebsi –, le militant nous renvoie vers Seifeddine Makhlouf, le secrétaire général et porte-parole désigné d’al-Karama. Autre ambiance.

Makhlouf, l’« avocat des terroristes »

Dans son cabinet d’avocats du quartier résidentiel de Manar, Seifeddine Makhlouf reçoit en costume impeccable. Ouvert aux discussions en vue de former une majorité parlementaire qui sera compliquée à trouver et un gouvernement, Makhlouf savoure l’obligation qu’a Ennahdha de le contacter. 

« Le succès d’al-Karama, c’est l’émergence d’une force entre Ennahdha, qui s’est recentrée depuis qu’elle a accédé à des postes de pouvoir en 2011, et le salafisme djihadiste, avec un dirigeant, Makhlouf, totalement décomplexé. Le côté voyou avec le recours aux gros mots plaît à la jeunesse », analyse Zied Krichene, fondateur du journal al-Maghreb et spécialiste de l’islam politique tunisien. 

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« Je dois maintenant apprendre à mesurer mes mots », concède l’avocat de 44 ans. C’est pourtant par ses envolées à la barre qu’il s’est forgé une réputation et un surnom : « l’avocat des terroristes ». 

Dans un thread sur Twitter, Mohamed Dhia Hammami, chercheur à l’Université Weslayan aux États-Unis, a recensé les faits d’armes de Makhlouf, rappelant qu’il a gagné la majorité de ces procès.

Il a défendu Imed Dghij mais aussi Sami Aidoudi, soupçonné d’être l’ancien garde du corps de Ben Laden ; Anouar Aroussi, possiblement impliqué dans l’attaque de l’ambassade des États-Unis à Tunis ; ou encore Seifeddine Raïes, l’ancien porte-parole de Ansar al-Charia.

« Raïes, ce n’est pas un islamiste, c’est un ami avant tout. La lutte contre le terrorisme a été instrumentalisée par le pouvoir. Il y a eu plus de 10 000 cas soumis à la justice en quatre ans. C’est devenu une guerre contre la liberté, dans laquelle les services secrets étrangers sont impliqués », lance Seifeddine Makhlouf en oubliant rapidement sa propre consigne pour se complaire dans une défense de rupture (technique de plaidoirie qui consiste, pour l’avocat de la défense, à nier la légitimité du tribunal à juger, et à répondre sur le terrain politique et non juridique) qu’il affectionne tant dans les prétoires. 

« C’est à M. Hollande qu’il faut poser ces questions : il a avoué avoir fait tuer quatre personnes [dans l’ouvrage Un Président ne devrait pas dire ça, de Gérard Davet et Fabrice Lhomme, l'ancien président français admet avoir autorisé quatre assassinats ciblés]. J’espère ne pas être la cinquième... »

Des révolutionnaires à multiples facettes

Mieux, il devance les « accusations ». Questionné sur les images de sa personne qui circulent en compagnie de personnages troubles ou en armes, Seifeddine Makhlouf pointe du doigt une photo encadrée sur un mur de son bureau où on le voit, kalachnikov à la main, avec un drapeau libyen de la révolution. 

« La kalachnikov ? Vous croyez que l’on se débarrasse d’un dictateur comme Kadhafi avec des bisous ? »

- Seifeddine Makhlouf, secrétaire général et porte-parole désigné d’al-Karama

« Vous parlez de celle-là ? J’en suis fier. Nous étions des centaines d’avocats à être allés à la frontière tuniso-libyenne pour apporter notre aide aux révolutionnaires. La kalachnikov ? Vous croyez que l’on se débarrasse d'un dictateur comme Kadhafi avec des bisous ? »

La défense de la révolution tunisienne, c’est aussi le credo de la coalition al-Karama. Plutôt que d’en définir les idéaux, Makhlouf donne une définition en creux : « La révolution, ce n’est ni la corruption incarnée par [le candidat] Nabil Karoui, ni la dictature revendiquée par le Parti destourien libre [PDL, cinquième parti au Parlement avec dix-sept sièges, nostalgique de la période Ben Ali]. Ce n’est pas non plus l’état d’urgence imposé depuis 2015. » 

Cette vision plastique de la défense de la révolution a permis à al-Karama de se présenter, lors de la campagne du second tour de la présidentielle, comme très proche du futur chef d’État, Kais Saied, alors même que ce dernier est également entouré de conseillers venus de l’extrême gauche.

Vol des matières premières par les multinationales, crimes de la colonisation, dirigeants manipulés par les puissances étrangères, rôle rampant d’Israël… Makhlouf, qui a assuré qu’il ne serait pas ministre pour garder sa liberté de parole, tape tous azimuts et met sur le même plan des faits avérés (colonisation), des dossiers solides (affaire Cotusal, contrat privilégié de la société d’extraction saline franco-tunisienne datant de la colonisation) et des erreurs factuelles manifestes. 

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Candidat à la présidentielle, il avait dénoncé comme « illégal » et relevant de la diplomatie néocoloniale le fait que l’ambassadeur français puisse se déplacer librement sur le territoire tunisien, alors que cette liberté de mouvement relève de la convention de Vienne sur les relations diplomatiques.

Nul doute que le bloc parlementaire al-Karama ressemblera à son chef : outrancier, mélangeant allègrement vrai et faux et provoquant le buzz.

Surtout qu’il sera en concurrence sur le terrain de la provocation ultrareligieuse avec les députés du parti de tendance salafiste, Errahma. Cette surenchère extrémiste pourrait être la chance d’Ennahdha, dont les cadres modérés sont plus que réticents à devoir travailler avec al-Karama.

« Notre programme social et économique libéral, nos bons rapports avec les partenaires européens et la question du religieux et du politique que nous avons tranchée [Ennahdha a abandonné le prêche en 2016] est à l’opposé de la vision incarnée par la coalition. Or, c’est sur ce programme que nous nous appuyons pour former le gouvernement », insiste Ridha Driss, dirigeant d’Ennahdha, qui rappelle que les négociations politiques n’ont pas commencé et qu’il ne s’agit pour le moment que de contacts préalables avec les partis.

Que ce soit dans un bureau d’avocats et sur la terrasse d’un café, en première ligne ou en retrait, Seifeddine Makhlouf et Imed Dghij ont sorti les calculettes et les chiffres sont clairs : al-Karama sera soit la première force d’opposition d’obédience religieuse, soit le partenaire gênant mais indispensable à une majorité. Voire même les deux durant cette mandature qui s’annonce, si elle va au bout, mouvementée.