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Dix ans après la révolution tunisienne, les femmes toujours à la peine pour trouver leur place en politique

En Tunisie, le soulèvement de 2011 avait nourri de grands espoirs quant à une représentation accrue des femmes en politique. Mais dix ans après, malgré plusieurs victoires historiques, l’engagement et la place des femmes en politique sont en fort recul
Une Tunisienne passe devant une peinture murale réalisée par l’ONG Aswat Nissa, dans le centre de Tunis, en janvier 2021 (MEE/Constantin Gouvy)
Une Tunisienne passe devant une peinture murale réalisée par l’ONG Aswat Nissa, dans le centre de Tunis, en janvier 2021 (MEE/Constantin Gouvy)
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TUNIS, Tunisie

Il y a dix ans, les Tunisiennes descendaient dans les rues pour contribuer à chasser Zine el-Abidine Ben Ali, au pouvoir depuis près de vingt ans. Pour certaines d’entre elles, c’était aussi l’occasion de dénoncer la nature patriarcale de la sphère politique tunisienne.

« Lors du soulèvement de 2011, nous avions de grands rêves », se souvient avec nostalgie Neila Zoghlami, une activiste depuis longtemps engagée dans la défense des droits des femmes, rencontrée par Middle East Eye.

« Nous rêvions d’être représentées à l’égal des hommes. Nous rêvions de devenir nous aussi des citoyennes à part entière, pour partager non seulement leurs devoirs mais aussi leurs droits… Nous rêvions de parvenir à nous faire une vraie place en politique. »

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Alors que l’engagement et la représentation des femmes ont récemment commencé à faiblir dans le pays, Neila Zoghlami, devenue secrétaire générale de l’Association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), estime aujourd’hui que son rêve ne s’est pas réalisé, malgré de grandes avancées.

À l’aube de la révolution tunisienne, en dépit de plusieurs décennies d’un « féminisme d’État » initié par l’ancien président Bourguiba dès l’indépendance en 1956 et perpétué sous le régime répressif de Ben Ali, la politique restait sans conteste un monde d’hommes.

Le Parlement tunisien comprenait pourtant une forte proportion de femmes. Après l’introduction de quotas de genre sur les listes électorales, les femmes s’étaient assuré 28 % des sièges aux élections législatives de 2009, davantage qu’à la Chambre des représentants des États-Unis en 2021.

Mais sous couvert d’une représentation accrue, Ben Ali avait instrumentalisé les femmes pour un gain politique, rappelle à MEE Hela Omrane, 34 ans, ancienne membre du Parlement élu en 2014.

« Ce n’était rien d’autre pour le régime qu’un exercice de relations publiques. »

Plusieurs victoires historiques

Pour Hela Omrane, la révolution était pour les femmes l’occasion de s’impliquer réellement en politique, de sortir d’un rôle exclusivement « ornemental ».

Il est indéniable que, dix ans plus tard, les femmes peuvent se féliciter de quelques succès.

« Après le soulèvement, un très grand nombre de femmes qui ne s’étaient jamais engagées publiquement, qui n’avaient même jamais été présentes sur les réseaux sociaux par crainte du régime de Ben Ali, se sont mobilisées en politique et impliquées dans la société civile, encourageant toutes les autres à voter, dans un mouvement qui s’est étendu spontanément à tout le pays », se souvient Bochra Belhaj Hmida, avocate, femme politique et grande figure du féminisme tunisien, qui a été au Parlement le fer de lance de plusieurs réformes pour les droits des femmes entre 2014 et 2019.

Depuis lors, cette mobilisation politique a rapporté aux femmes plusieurs victoires historiques.

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En tant qu’électrices, c’est à la présidentielle de 2014 que les femmes ont fait la plus claire démonstration de leur influence politique, lorsqu’un million d’entre elles ont voté pour Béji Caïd Essebi, du nouveau parti laïque et centriste Nidaa Tounes, lui assurant ainsi la victoire.

En 2012, les femmes parlementaires ont repoussé une tentative des membres du parti islamiste Ennahdha d’inscrire dans la nouvelle Constitution du pays la notion de « complémentarité » des femmes vis-à-vis des hommes, au lieu de celle « d’égalité ».

En 2017, une législation historique sur les violences faites aux femmes incluait des mesures applicables à la sphère politique.

Plus récemment, les femmes ont obtenu aux élections locales de 2018 un score sans précédent de 47 % des sièges.

Pourtant, ces dernières années, l’engagement politique et la représentation des femmes en Tunisie ont décliné.

Une tendance particulièrement claire aux élections législatives de 2019, à laquelle seulement 36 % des femmes enregistrées sur les listes électorales ont participé – 10 % de moins que la participation masculine – et où seulement 22 % des sièges sont allés à des femmes, quelque 10 % de moins qu’en 2014.

« Entre 2011 et 2014, même dans les régions rurales, les femmes ont manifesté un intérêt sans précédent pour la politique, et suivi de près les débats télévisés », relève pour MEE Dorra Mahfoudh, sociologue et activiste féministe de longue date, qui a appartenu à l’autorité de transition après le soulèvement.

Des Tunisiennes regardent les affiches des candidats à l’élection présidentielle de 2019 (AFP)
Des Tunisiennes regardent les affiches des candidats à l’élection présidentielle de 2019 (AFP)

« Mais les années passant, et les promesses de la révolution n’étant pas tenues, leur engagement s’est émoussé. »

Pour Bochra Belhaj Hmida, de nombreuses femmes âgées se sont senties trahies lorsque le gouvernement élu en 2014 n’a pas saisi l’occasion de se débarrasser totalement d’Ennahdha. Et beaucoup de femmes plus jeunes, ajoute-t-elle, ne se sentent représentées par aucun des partis présents aujourd’hui au Parlement.

« Personne ne leur parle vraiment, dans leur langage, des problèmes qui les concernent, alors elles ‘’zappent’’ les élections. »

Sonia Ben Miled, une militante de 28 ans, responsable de la communication pour l’ONG féministe Aswat Nissa, explique que dans les zones rurales, ce désengagement est aggravé par des obstacles persistants, comme les difficultés de déplacement et l’absence des pièces d’identité requises pour le vote.

L’élection de 2019 a également vu une chute de la représentation des femmes au Parlement : avec une présence en forte baisse sur les listes électorales, elles ont perdu une trentaine de sièges.

« Certes, il y avait davantage de femmes au Parlement en 2009, mais au moins, celles-ci sont démocratiquement élues, elles ont plus de légitimité », estime cependant Dorra Mahfoud.

Violence verbale

Au-delà de la réticence des partis politiques à inclure des femmes sur leurs listes, ces chiffres décevants sont aussi le résultat de la nature profondément patriarcale et misogyne de la sphère politique tunisienne, d’après Sonia Ben Miled.

« Il y a encore aujourd’hui un plafond de verre pour les femmes Tunisiennes en politique. Cela en pousse certaines à abandonner », regrette la jeune militante.

« Il suffit de regarder la composition des bureaux politiques des partis, des commissions au Parlement, ou même du gouvernement pour comprendre que les femmes sont largement sous-représentées aux postes de décision. »

La répartition des responsabilités ministérielles obéit aussi à des stéréotypes de genre, ajoute Sonia.

« Vous ne verrez jamais une femme au ministère de l’Intérieur ou à la Défense, c’est encore le pré carré des hommes. Les femmes restent quasiment assignées au ministère des Affaires de la femme et de la Famille. »

« Vous ne verrez jamais une femme au ministère de l’Intérieur ou à la Défense, c’est encore le pré carré des hommes. Les femmes restent quasiment assignées au ministère des Affaires de la femme et de la Famille »

- Sonia Ben Miled, responsable de la communication pour l’ONG féministe Aswat Nissa

La violence verbale devient aussi de plus en plus un facteur de dissuasion pour les femmes qui voudraient entrer en politique.

« Il y avait en 2014 un vrai mouvement vers plus d’inclusion en Tunisie, on cherchait à mettre en place une démocratie », se souvient Neila Zoghlami. « Mais aujourd’hui, la participation des femmes à la vie politique se heurte à un discours de plus en plus violent. »

Beaucoup se sont plaintes d’agressions verbales sur les réseaux sociaux, ciblant souvent leur vie privée et leur famille.

« Au début, ce n’était pas facile pour moi d’accepter les réactions violentes à chacune de mes interventions médiatiques, sans autre justification que mon statut de femme en politique. Mais je crois que c’était encore plus dur à supporter pour ma famille », confie Hela Omrane.

Selon Bochra Belhaj Hmida, il résulte de cette tendance que « le féminisme a aujourd’hui disparu du Parlement, il n’y a plus de voix progressistes ».

Parallèlement, relève-t-elle, les liens entre le Parlement et les organisations féministes de la société civile ont commencé à se distendre, et on n’entend plus au Parlement que des « discours rétrogrades » sur le rôle des femmes en politique.

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À titre d’exemple, en décembre 2020, le parlementaire Mohamed Afess, de la coalition conservatrice al-Karama, s’en est pris en séance aux droits des femmes.

Dans un discours qui a scandalisé la société civile, il a déclaré que les progrès réalisés dans le champ des droits des femmes avaient souillé leur honneur, et que ce qu’on appelle la liberté féminine était en réalité du libertinage et un manque de vertu.

Après l’intervention d’Afess, Neila Zoghlami a déclaré qu’elle avait perdu toute confiance dans la capacité du Parlement à défendre les droits pour lesquels les femmes s’étaient battues depuis la révolution.

« Avec ce nouveau Parlement, les femmes sont revenues à la case départ », confirme Hela Omrane, qui s’est engagée en politique en 2012 en réaction à la sortie d’Ennahdha sur la « complémentarité » des femmes.

Bochra Belhaj Hmida, bien au contraire, se dit heureuse que les propos d’Afess aient été exprimés publiquement.

« Regardez l’indignation que cela a provoqué ! J’ai trouvé cela encourageant », nuance-t-elle, en référence aux poursuites engagées contre le parlementaire par certaines organisations de la société civile.

« Je suis peut-être naïvement optimiste, mais je crois que c’est une bonne chose d’avoir ce genre de débat ouvertement : ce n’est pas en censurant de tels propos que la société pourra en venir à bout. »

« Qu’un pion sur l’échiquier »

Pour beaucoup, réduire le problème à une dichotomie entre des idées féministes progressistes et des positions islamistes patriarcales est inefficace, voire contreproductif.

Un des principaux sujets d’inquiétude pour Neila Zoghlami aujourd’hui reste la persistance de l’instrumentalisation des femmes en politique par tous les partis, quelle que soit leur position sur l’éventail politique.

« À cet égard, la situation n’a pas beaucoup changé par rapport au régime de Ben Ali », estime-t-elle.

Pour Belhaj Hmida, « les partis dits progressistes ne défendent les droits des femmes que lorsque cela correspond à leurs intérêts. Ils instrumentalisent les femmes et leurs droits tout autant que les autres. »

Même avant la révolution, les progressistes et l’opposition lui disaient : « Les droits des femmes ne sont pas la priorité, ce n’est pas le moment », raconte-t-elle.

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« Aujourd’hui, lorsque les partis ‘’progressistes’’ veulent chercher querelle aux islamistes et aux conservateurs, ils deviennent soudainement plus féministes que les féministes eux-mêmes. Mais c’est juste pour la galerie », ajoute-t-elle. « Le reste du temps, ils essaient de nous diviser en nous mettant sans cesse en concurrence pour un petit nombre de postes à responsabilité, au lieu de combattre avec nous pour la parité. »

En conséquence, il n’y a que très peu de coopération d’un parti à l’autre entre les femmes présentes au Parlement.

« Les femmes et leurs droits politiques ne sont qu’un pion sur l’échiquier. C’est décourageant », constate Sonia Ben Miled.

Pour s’opposer à cette logique, son ONG, Aswat Nissa, a lancé en 2012 l’Académie politique des femmes, qui a formé plus de 200 femmes de moins de 35 ans souhaitant accéder à des responsabilités politiques, ainsi que des leaders communautaires à la façon d’intégrer la question du genre dans les politiques publiques et de travailler de façon transpartisane pour faire avancer les droits des femmes.

Neila Zoghlami, se remémorant son rêve d’il y a dix ans, affirme que malgré les difficultés, elle n’est pas prête à jeter l’éponge.

« Nous sommes encore loin de l’égalité de représentation mais nous avons gagné quelques batailles depuis la révolution, et nous continuons à lutter pour assurer la place des femmes en politique », promet-elle. « Nous croyons en une meilleure Tunisie et en de meilleurs lendemains. »