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Une « résistance oubliée » : quand la Grande Mosquée de Paris venait en aide aux juifs

Pendant la Seconde Guerre mondiale, les juifs de France vivent dans la crainte de la déportation. La Grande Mosquée de Paris aide alors certains d’entre eux à y échapper. Retour sur cette histoire de résistance musulmane peu connue
Des fidèles prient à l’intérieur de la Grande Mosquée de Paris le 3 septembre 2004 (AFP)
Par
PARIS, France

Des musulmans ont sauvé des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. À l’heure où le dialogue entre les deux communautés semble plus que jamais délicat, cette affirmation sonne comme un rappel salvateur. Pourtant, cette histoire reste encore assez méconnue aujourd’hui.

C’est le film d’Ismaël Ferroukhi, Les Hommes libres, sorti en 2011, qui l’a fait découvrir au grand public, vingt ans après le documentaire du cinéaste et écrivain français d’origine algérienne Derri Berkani. Dans La Mosquée de Paris, une résistance oubliée, ce dernier expliquait le rôle joué par la mosquée de la capitale française ainsi que les Francs-tireurs et partisans (FTP) algériens dans le sauvetage de juifs pendant l’occupation.

On y retrouve, entre autres, le témoignage du docteur Albert Assouline, qui affirmait avoir trouvé refuge dans la mosquée après s’être évadé d’un camp en Allemagne.

Des résistants algériens

Dans une interview accordée au Nouvel Obs en 2011, l’historien Benjamin Stora rappelle qu’en 1939, près de 100 000 Algériens vivent en France dans « des conditions misérables ». La lutte syndicale et politique devient « leur principal moyen d’expression ». Certains s’engagent notamment au sein de l’Étoile nord-africaine, qui milite pour l’indépendance de l’Algérie, tandis que d’autres rejoignent la résistance à l’occupation allemande.

« Hier, à l’aube, les juifs de Paris ont été arrêtés, les vieillards, les femmes comme les enfants, en exil comme nous, ouvriers comme nous, ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants »

- Lettre des « FTP Kabyle » pendant l'occupation

Les FTP algériens, qui aident dans un premier temps les parachutistes anglais dans la capitale, portent secours à des enfants juifs en les amenant à la Grande Mosquée de Paris pour les mettre à l’abri des rafles.

Un acte « sans motivation religieuse », précise à MEE Derri Berkani, qui utilise le terme de « FTP Kabyle » pour désigner ce groupe de militants, majoritairement kabyle, qui utilisaient la langue kabyle pour éviter les infiltrations.

À cette époque d’ailleurs, une lettre écrite dans cette langue circule dans les lieux de rencontre nord-africains, comme le rappelle le livre de l’historien Ethan Katz, Juifs et musulmans en France, le poids de la fraternité :

« Hier, à l’aube, les juifs de Paris ont été arrêtés, les vieillards, les femmes comme les enfants, en exil comme nous, ouvriers comme nous, ce sont nos frères et leurs enfants sont nos enfants. Si l’un d’entre vous rencontre un de ces enfants, il doit lui donner asile et protection, le temps que le malheur passe. Enfant de Kabylie, ton cœur est grand ».

L’acte humaniste de Si Kaddour Benghabrit

Pascal Le Pautremat, qui a été conseiller historique pour le film d’Ismaël Feroukhi, confirme que « l’histoire orale laisse entendre que la mosquée a effectivement protégé des civils juifs ».

Il rappelle à MEE qu’à l’époque, « il existait une belle entente entre juifs et musulmans en Méditerranée », entente que « l’on retrouve dans la démarche de la mosquée de Paris » à travers l’« acte humaniste » de Si Kaddour Benghabrit.

Directeur et fondateur, de 1922 à 1954, de l’Institut musulman de la mosquée de Paris – créé pour concrétiser les liens entre la France et l’islam –, Si Kaddour Benghabrit a joué un rôle essentiel dans la construction de la Grande Mosquée de Paris en 1926.

Si Kaddour Benghabrit, directeur et fondateur de l’Institut musulman de la mosquée de Paris de 1922 à 1954
Si Kaddour Benghabrit, directeur et fondateur de l’Institut musulman de la mosquée de Paris de 1922 à 1954

Son comportement héroïque pendant la résistance reste toutefois méconnu. En atteste le témoignage de son arrière-petit-fils, Merwane Daouzli. Cet enseignant à la retraite explique que l’histoire de son arrière-grand-père était à l’époque « simplement évoquée » au sein de sa famille. Ce n’est qu’au début des années 90 qu’il découvre qu’il a protégé des juifs.

« J’étais chez un ami qui avait le CD du chanteur algérien Salim Halali. Dans ce CD, il y a une biographie du chanteur qui explique qu’il a été aidé par Si Kaddour Benghabrit. J’étais surpris, j’ai dit à mon ami : “Tu te rends compte, c’est mon arrière-grand-père !” », explique-t-il à MEE.

On peut en effet lire dans cette biographie que le célèbre chanteur juif algérien Salim Halali, Simon de son vrai nom, « est sauvé des camps de concentration [en 1940] grâce à l’intervention de Si Kaddour Benghabrit, qui lui délivre une attestation de conversion à l’islam au nom de son père et qui, pour corroborer cela, fait graver le nom de son père sur une tombe abandonnée du cimetière musulman de Bobigny ».   

Une histoire que l’on retrouve d’ailleurs dans Les Hommes libres, où l’on voit l’artiste, interprété par l’acteur Mahmoud Shalaby, se produire dans la mosquée de Paris.

La délivrance de faux papiers aux juifs d’origine maghrébine ne signifie pas pour autant que la Grande Mosquée de Paris ait mis en place un système organisé de résistance et de sauvetage des juifs.

« Il n’y a pas eu de réseau de résistance dans la mosquée de Paris, mais des individualités », précise à MEE Derri Berkani, qui rappelle que le lieu de culte « disposait de souterrains ».

Sur son site internet, la mosquée parle, elle, de « caves » et de « son accès à la Bièvre », un petit cours d’eau parisien, grâce auxquels elle « dut jouer un rôle actif dans le sauvetage de nombreux juifs et de résistants ».

À cette histoire de « résistance » au sein de la mosquée vient se greffer celle d’un résistant algérien au courage exceptionnel : Abdelkader Mesli. Nommé représentant de la Grande Mosquée de Paris à Bordeaux, cet imam y intègre un réseau de résistance et fournit de faux papiers à des fugitifs, parmi eux des juifs.

Arrêté par la Gestapo en juillet 1944, il est envoyé dans les camps et en sortira le 5 mai 1945 dans « un triste état », selon les mots de son fils, avant de mourir en 1961.

Comme l’arrière-petit-fils de Si Kaddour Benghabrit, Mohamed Mesli, fonctionnaire à la retraite, a appris l’histoire de son père tardivement. « Je ne savais rien à part qu’il avait été déporté. C’est en 2010, en triant des affaires dans la maison de ma mère, que nous avons découvert tous les papiers », raconte-t-il à MEE.

Un difficile travail de mémoire

Si aujourd’hui, livres, films et témoignages rendent compte de cet épisode de l’histoire sans pour autant donner de chiffres avérés, le travail de mémoire émanant des autorités françaises et algériennes et des institutions juives comme musulmanes est quasi-inexistant.

Note du ministère des Affaires étrangères signalant que les autorités d’occupation soupçonnent la Grande Mosquée de Paris de délivrer à des juifs des certificats attestant de leur confession musulmane
Note du ministère des Affaires étrangères signalant que les autorités d’occupation soupçonnent la Grande Mosquée de Paris de délivrer à des juifs des certificats attestant de leur confession musulmane

Annie-Paule Derczansky, présidente et fondatrice de l’association Bâtisseuses de paix, milite depuis 2002 pour une « réconciliation identitaire, citoyenne et républicaine entre les communautés juive et musulmane ».

C’est en découvrant le documentaire de Derri Berkani qu’elle décide de lancer une pétition pour qu’une plaque mémorielle soit installée devant la Grande Mosquée de Paris. Plaque qui ne verra jamais le jour.

En 2005, elle obtient de la part de l’actuel recteur, Dalil Boubakeur, une note interne du ministère des Affaires étrangères datant du 24 septembre 1940 et authentifiée par la direction des archives du ministère. La note signale que la mosquée de Paris est « soupçonnée par les autorités d’occupation » de « délivrer frauduleusement à des individus de race juive des certificats attestant que les intéressés sont de confession musulmane ».  

Malgré l’absence de soutien, Annie-Paule Derczansky continue aujourd’hui à organiser des projections du documentaire de Derri Berkani dans les établissements scolaires, notamment depuis les attentats de Charlie Hebdo et de l’Hyper Cacher.

Une histoire remise en question

« Ma famille et moi-même sommes très attristés par l’oubli de la part des autorités françaises. Il n’y a pas de travail de mémoire alors que mon grand-père a permis à cette mosquée d’exister et a sauvé des juifs, acte dont je suis très fier »

- Merwane Daouzli

Du côté des institutions juives, cet épisode historique semble déranger. « Le CRIF [Conseil représentatif des institutions juives de France] ne veut pas entendre parler de cette résistance musulmane », regrette Annie-Paule Derczansky, jointe par téléphone.

Dans un article paru sur le site du CRIF en 2013, Jean Corcos, président délégué de la commission du CRIF pour les relations avec les musulmans, parle en effet de « légendes, hélas trop belles pour être vraies, voire même carrément délirantes ».

Il remet notamment en question le nombre – avancé par Albert Assouline dans le documentaire de Derri Berkani – de juifs sauvés par la Grande Mosquée de Paris ou encore l’histoire du chanteur Salim Halali.

Il estime toutefois qu’« il y a eu, sans doutes, et à l’intérieur même de la mosquée, des anonymes ayant aidé à faire passer pour musulmans des juifs de leurs relations, dans la limite de leurs moyens et sans que le recteur n’ait cherché à l’empêcher ».

Mosquée
Le nombre exact de juifs sauvés par la Grande Mosquée de Paris demeure à ce jour inconnu (AFP)

Du côté de la mosquée, le travail de mémoire est timide. Un article du New York Times rappelle pourtant que dans son livre Among the Righteous, Robert Satloff consacre un chapitre sur la Grande Mosquée de Paris, dans lequel Dalil Boubakeur lui confirme qu’une centaine de juifs ont bien été aidés par la mosquée. Des chiffres toutefois invérifiables, l’accès à ces archives restant encore aujourd’hui difficile, notamment à cause de la position favorable à l’Algérie française qu’a adoptée l’institution pendant la guerre de décolonisation.

« Ma famille et moi-même sommes très attristés par l’oubli de la part des autorités françaises. Il n’y a pas de travail de mémoire alors que mon grand-père a permis à cette mosquée d’exister et a sauvé des juifs, acte dont je suis très fier », regrette l’arrière petit-fils de Si Kaddour Benghabrit, qui aurait aimé que son grand-père soit reconnu comme Juste.

Ce statut, accordé par le mémorial israélien de Yad Vashem à celles et ceux qui ont risqué leur vie pour porter secours aux juifs durant la guerre, Mohamed Mesli ne le souhaite pas pour son père.

« Mon père n’était pas quelqu’un qui courait après les titres », précise-t-il avant de faire l’éloge de celui qui « a continué à aider des gens après la guerre, quelles que soient leurs origines. C’était dans sa nature. Cela faisait partie de sa vie ».

Personne n’aura le fin mot de l’histoire quant au nombre exact de juifs sauvés par la Grande Mosquée de Paris ou les véritables raisons qui empêchent encore aujourd’hui d’établir un devoir de mémoire à la hauteur du symbole de tolérance que représente cette page de l’histoire. Alors que les actes antisémites et islamophobes sont en augmentation en France, ce travail apparaît pourtant comme une nécessité.