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Djamel Belmadi, entraîneur des Verts et « ministre algérien du Bonheur »

L’ancien capitaine des Verts, passé par le PSG, l’OM, Manchester City et Valenciennes, est aujourd’hui à la tête de l’une des équipes les plus suivies de la planète football, sacrée championne d’Afrique en 2019 et détentrice d’un tout nouveau record d’invincibilité
L’entraîneur des Verts Djamel Belmadi lors d’une conférence de presse à Alger, le 18 août 2018 (AFP/Ryad Kramdi)
L’entraîneur des Verts Djamel Belmadi lors d’une conférence de presse à Alger, le 18 août 2018 (AFP/Ryad Kramdi)
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ALGER, Algérie

En battant la Tunisie (0-2) vendredi soir à Tunis en match amical, Djamel Belmadi et sa bande ont effacé des tablettes le record d’invincibilité africain (26 matchs) établi par la Côte d’Ivoire de Didier Drogba entre 2010 et 2013.

Avec vingt victoires et sept nuls, les Verts – un des noms de l’équipe nationale algérienne – visent désormais à détrôner l’Italie dont la série en cours est actuellement à 30 matchs sans défaite.

Ils peuvent dès le mois de septembre, lors des éliminatoires de la Coupe du monde 2022 au Qatar, se rapprocher de la France, à qui il reste encore trois matchs.

Celui que le chaab (peuple) désigne par le titre de « ministre du Bien-être ou du Bonheur » est en train d’écrire l’une des plus belles pages du football algérien et africain.

Arrivé en 2018, après la Coupe du monde en Russie, à laquelle l’Algérie n’a pas pris part, Djamel Belmadi récupère une équipe complètement démobilisée et minée de l’intérieur.

La succession de cinq entraîneurs en seize mois a laissé des traces. Dès sa nomination en tant que sélectionneur, il est loin de faire l’unanimité dans un pays où le souvenir de Vahid Halilhodžić et des huitièmes de finale de la Coupe du monde 2014 est encore vivace.

Mais le natif de Champigny-sur-Marne ne vient pas pour ajouter une ligne à son CV : il veut marquer son passage. À tel point que, lorsque le président de la Fédération algérienne de football (FAF), Kheireddine Zetchi, en conflit ouvert avec le ministère de la Jeunesse et des Sports, préfère ne pas se présenter pour un second mandat malgré un bilan riche d’une consécration africaine, Djamel Belmadi, qui ne cache pas son inquiétude face à ce contexte tendu, est reçu par le président de la République Abdelmadjid Tebboune au palais présidentiel d’El Mouradia.

Mieux, il est aux yeux des Algériens le symbole de tout ce qui fonctionne en Algérie, le modèle à suivre, à copier. Il incarne l’expression chère aux Algériens, « l’homme qu’il faut à la place qu’il faut ».

Plusieurs hommes politiques et chefs de partis n’hésitent d’ailleurs pas à surfer sur la vague Belmadi et se revendiquent de son « ADN » en pleine campagne pour les législatives du 12 juin.  

L’équipe du FLN comme modèle et symbole

Dès sa prise de fonction, Belmadi s’attèle aux contours de ce qui deviendra au fil des mois une machine à gagner. Il bat le rappel de certains « bannis » de la sélection, à l’image de Youcef Belaïli, Djamel Belamri, Adlène Guedioura ou encore Ramy Bensebaïni.

Il fait du Centre technique national (CTN) de Sidi Moussa une citadelle impénétrable, son quartier général, où il passe le plus clair de son temps lorsqu’il est au pays.

Il refuse les villas en bord de mer proposées à ses prédécesseurs et choisit d’être au plus près des pelouses, là où il se sent le mieux.

À Sidi Moussa, il instaure une discipline de fer et de la rigueur, comme dans le jeu de son équipe. Rares sont les personnes autorisées à y accéder, même les membres du bureau fédéral ne s’y aventurent pas lorsque la sélection s’y trouve. 

Djamel Belmadi parle à ses joueurs pendant le match de la Coupe d’Afrique des nations contre le Nigeria, le 14 juillet 2019 (AFP/Javier Soriano)
Djamel Belmadi parle à ses joueurs pendant le match de la Coupe d’Afrique des nations contre le Nigeria, le 14 juillet 2019 (AFP/Javier Soriano)

Finie l’époque des selfies de certains privilégiés avec les joueurs et les sollicitations permanentes des joueurs par les médias.

Qualifié de « plan B de la FAF » ou de « choix par défaut », Belmadi n’en fait pas cas : « Même si j’avais constitué un plan B, C ou même Z, il s’agit de l’équipe nationale, il n’y a pas de plan à voir », lançait-il en conférence de presse.

Il dote son équipe d’une philosophie de jeu et lui transmet cette envie sans fin de gagner et « de faire mal à l’adversaire ». Deux ans après le sacre africain, il se réjouit que cette équipe ait toujours aussi faim

Ses sorties médiatiques, toujours aussi directes et franches, sont attendues de tous. De Sidi Moussa, accompagné de son fidèle entraîneur des gardiens et ami Aziz Bouras, il met en place une organisation à perfectionner au quotidien.

Il dote son équipe d’une philosophie de jeu et lui transmet cette envie sans fin de gagner et « de faire mal à l’adversaire ». Deux ans après le sacre africain (la sélection algérienne remporte la Coupe d’Afrique des nations en Égypte en 2019 sous son leadership), il se réjouit que cette équipe ait toujours aussi faim.

Lors du premier stage à Sidi Moussa, il fait projeter un documentaire sur l’équipe du Front de libération nationale (FLN), deuxième équipe d’Algérie après celle de l’Armée de libération nationale (ALN). « Avril 1958 a été notre top départ et nous avons construit autour de cette date. Pour ce qui est des similitudes entre ces deux équipes, je dirais que nous avons essayé de mettre en place les valeurs, telles que la motivation, la combativité, l’investissement de groupe, l’unité, la famille », expliquait Djamel Belmadi dans un entretien au bihebdomadaire algérien El Botola.

Des valeurs sur lesquelles il peut construire et affiner, stage après stage, match après match, sa conquête de l’Afrique. Les conditions de « sa révolution » réunies, Djamel Belmadi offre le brassard de capitaine à Riyad Mahrez, l’attaquant de Manchester City, club par lequel il est lui-même passé au début des années 2000.

« Djamel est un professionnel, un perfectionniste et un vrai passionné. Il vit pour le football, il dort, mange se réveille football. Si on parle football avec lui, ça peut durer des heures, il va vraiment dans le détail du détail. C’est quelqu’un qui écoute aussi beaucoup et il lui arrive de revenir te voir une heure ou deux, même plusieurs jours après, pour te demander ‘‘Pourquoi tu vois ça comme ça ?’’ », confie un de ses proches collaborateurs à Middle East Eye

Quatrième du The Best FIFA Football Awards

Un souci du détail qui le propulse au quatrième rang des meilleurs entraîneurs du prix The Best FIFA Football Awards en 2019, derrière l’Allemand Jürgen Klopp (Liverpool), l’Argentin Mauricio Pochettino (Tottenham) et l’Espagnol Pep Guardiola (Manchester City).

Une reconnaissance du monde du football pour le long et fastidieux travail abattu par Djamel Belmadi depuis son arrivée en tant qu’entraîneur à Doha (Qatar), en 2010, et ses premiers frissons sur le banc du Lekhwiya Sports Club, devenu par la suite Al-Duhail.

Jeune retraité du football, il refuse de faire du canapé de son salon ou des plateaux télé son lieu de travail pour sa seconde carrière.

Les joueurs du Qatar fêtent leur coach après avoir vaincu l’Arabie saoudite, remportant ainsi leur troisième Coupe du Golfe (AFP/Fayez Nureldine)
Les joueurs du Qatar fêtent leur coach après avoir vaincu l’Arabie saoudite, remportant ainsi leur troisième Coupe du Golfe (AFP/Fayez Nureldine)

L’ex-international algérien (vingt sélections et cinq buts) se voit confier les clefs de la maison alors que le club qatari vient d’accéder en D1. Il en fait le champion de l’émirat cette même saison et dispute dans la foulée la finale de la coupe Sheikh Jassem du Qatar, perdue 0-1 face à Al-Arabi.

De cette époque, quand il en parle, Djamel Belmadi le fait avec beaucoup d’humilité et de reconnaissance. « On m’a donné l’opportunité de coacher à 33 ans et de prendre l’équipe première. À ce moment-là, je n’avais pas de diplôme, pas d’expérience, je sortais tout juste de ma carrière de joueur », expliquait le coach des Verts au micro d’El Botola

Avec lui à la barre, le club prend part pour la première fois à la Ligue des champions d’Asie. Des résultats qui ne passent pas inaperçus au pays de la prochaine Coupe du monde 2022, surtout qu’entre-temps (2013), Al-Duhail passe sous la coupe de l’émir Tamim ben Hamad al-Thani.

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Une année après, Djamel Belmadi est propulsé sélectionneur du Qatar. Il goûte alors à un autre métier, une autre façon de travailler. Avec Al-Annabi – surnom de la sélection du Qatar – de 2014 à 2015, il connaît de nouvelles sensations et deux nouveaux sacres.

Il finit la même année champion d’Asie de l’Ouest et offre au Qatar sa troisième Coupe du Golfe, en battant à Riyad le grand rival saoudien (1-2).

Mais quelques mois après, l’ancien milieu de l’Olympique de Marseille (OM) vit son premier véritable échec sur le banc. Le Qatar se fait sortir dès le premier tour de la Coupe d’Asie des nations 2015, en Australie, après trois défaites dans un groupe composé de l’Iran, des Émirats arabes unis et de Bahreïn.

Le technicien algérien est alors remercié et retrouve son club de cœur… Al-Duhail. C’est alors un Djamel Belmadi plus aguerri, plus affûté dans son approche et ses convictions, qui revient à « la maison ».

Il s’attelle à monter une équipe compétitive et dispute une nouvelle fois la Ligue des champions. Mais c’est sa dernière saison au Qatar qui reste sans conteste la plus aboutie, elle est sans doute annonciatrice de ce qui va suivre avec les Verts.

À la tête d’Al-Duhail, Djamel Belmadi domine le football de l’émirat de la tête aux épaules, il écrase tout et rafle tout, sans perdre le moindre match. Championnat, Coupe du Qatar, Coupe de l’émir, une saison faste pour le futur sélectionneur de l’Algérie.

Au soir du sacre en Coupe de l’émir (avril 2018), il s’inquiétait déjà en « off » auprès d’un journaliste de ce qui se passait en sélection algérienne, laquelle n’était pas parvenue à se qualifier pour la Coupe du monde. « Que se passe-t-il ? Pourquoi font-ils ça ? Il y a une belle génération ! »

L’année d’après, il hissait cette belle génération sur le toit de l’Afrique, en Égypte, 31 ans après l’unique sacre des Verts à Alger !