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« C’est absurde » : après la suspension des vols par Rabat, colère des Marocains et des Français bloqués de chaque côté

La suspension soudaine par le Maroc des vols avec la France, suivie de la fermeture de son ciel pour deux semaines, a plongé dans la confusion tous ceux qui pensaient partir ou revenir, et dans le désespoir de nombreux opérateurs économiques
Cet arrêt des vols réguliers touche au cœur des échanges entre deux nations aux forts liens humains, culturels et économiques. La France est de loin le premier partenaire économique du Maroc, tandis que plus d’1,3 million de Marocains vivent en France et près de 80 000 Français résident au Maroc (AFP)

Le 28 novembre en fin d’après-midi, Kenza*, une jeune Marocaine installée dans le département de la Somme, dans les Hauts-de-France, avait commencé à faire ses valises.

Salariée dans une société du secteur agronomique, son contrat à durée déterminée venant de prendre fin, elle avait prévu de rentrer au Maroc le mardi 30 novembre en attendant son prochain contrat, qui commence en mars.

Habituée à faire des allers-retours entre le royaume et la France, où elle réside depuis près de dix ans, Kenza a eu la surprise d’apprendre, le 25 novembre, la suspension de tous les vols commerciaux avec la France, ce qui n’était pas sans contrarier son programme.

« Mais j’ai pu réserver un billet pour partir au Maroc via Lisbonne et pris mes dispositions pour libérer mon appartement le 29 novembre, date de l’état des lieux convenue avec le propriétaire », témoigne-t-elle à Middle East Eye.

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Mais ce dimanche en fin d’après-midi, nouveau coup de théâtre : « Le comité interministériel de suivi du COVID annonce la suspension de tous les vols directs passagers, à destination du royaume du Maroc pour deux semaines, à compter du lundi 29 novembre à 23 h 59 », ont annoncé dans les autorités marocaines.

Justifiée par l’apparition du nouveau variant Omicron, cette suspension sera soumise à « une évaluation de la situation régulière afin d’ajuster au besoin les mesures nécessaires », conclut le communiqué.

« Alors que j’avais tout prévu pour que mon séjour se passe bien au Maroc en attendant que mon nouveau contrat démarre, je me retrouve sans appartement, sans travail et sans aucune visibilité pour les trois prochains mois », déplore Kenza, bouleversée, après avoir été informée par sa sœur de ce changement.

« Je ne comprends pas que le gouvernement puisse prendre à la dernière minute des décisions aussi importantes sans penser aux conséquences qu’elles peuvent avoir sur nous. C’est absurde », poursuit-elle, désespérée.

« Nous ne savons plus comment faire »

Kenza n’est pas la seule à faire les frais de cette décision. C’est aussi le cas de Adil, ingénieur vivant à Paris, qui vient de perdre un proche et qui se voit contraint de faire son deuil loin des siens.

« Même pour un motif aussi impérieux, il n’y a aucune solution. Il n’existe plus que des vols de rapatriement opérés par des compagnies comme Air France et Transavia, mais seulement en provenance du Maroc », regrette Adil, qui s’est résigné à attendre la levée de la suspension pour regagner son pays.

Dans un groupe privé sur Facebook appelé « Vols exceptionnels COVID-19 [depuis/vers] le Maroc », une Française résidente au Maroc, aujourd’hui bloquée en France, se dit tout aussi désemparée.

« Je cherche des vols de rapatriement mais je peux vous dire que c’est le parcours du combattant »

- Nabil, un étudiant marocain en France

« Je suis résidente marocaine et j’ai dû rentrer avec mon conjoint en France pour mon vaccin car Sinopharm [le vaccin principalement administré au Maroc] n’est pas reconnu par l’Europe. Ma deuxième dose est valide à partir du 3 décembre, [nous sommes] donc coincés en France et nous avons une société au Maroc. Nous ne savons plus comment faire », écrit-elle.

Comme elle, plusieurs dizaines de membres du groupe témoignent de leur embarras face à cette fermeture soudaine des frontières marocaines.

La situation n’est pas meilleure pour ceux qui se retrouvent bloqués au Maroc. Nabil*, dont le titre de séjour français en tant qu’étudiant arrive bientôt à expiration, avait prévu de quitter le royaume en décembre.

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« J’ai réussi à obtenir un contrat qui m’a permis de demander une autorisation provisoire de séjour, une démarche nécessaire pour mon changement de statut. Tout allait bien avant que cette suspension ne vienne chambouler mes plans. Là, je cherche des vols de rapatriement mais je peux vous dire que c’est le parcours du combattant », assure-t-il à MEE.

L’ambassadrice de France à Rabat, Hélène Le Gal, a annoncé, le 29 novembre, « des vols spéciaux mis en place pour les personnes n’ayant pas pu rentrer en France », précisant que ceux-ci sont soumis à autorisation. Laquelle autorisation doit être délivrée par les autorités marocaines.

Après avoir programmé quelques vols de rapatriement, Air France n’a donné aucun engagement sur la poursuite de l’opération. « Pour le moment, la compagnie ne sait pas si d’autres vols seront permis, car ils sont soumis à autorisation par les autorités marocaines », indique un communiqué.

Un secteur touristique asphyxié

Autres victimes de la fermeture du ciel marocain : les hommes d’affaires. « Je me suis rendu au Maroc le 20 novembre pour régler une affaire en justice avant de rentrer en France où j’avais des rendez-vous avec des partenaires. Je devais aussi effectuer des contrôles médicaux à Paris », confie à MEE le patron d’une grande entreprise marocaine, qui préfère s’exprimer anonymement.

« J’ai pu in extremis prendre un vol avant la suspension définitive le 29 novembre mais j’ai dû annuler la moitié des choses que je devais faire à Rabat. »

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La décision a aussi pris au dépourvu les opérateurs touristiques qui, asphyxiés par la crise, espéraient une reprise en décembre.

« Naturellement, toutes les réservations étrangères ont été annulées. Déjà, la suspension des vols avec la Russie, l’Allemagne, le Royaume-Uni et les Pays-Bas [décidée en octobre] nous avait fait beaucoup de mal. Là, il n’y a pas d’espoir de reprise », se désole auprès de MEE un hôtelier à Marrakech.

Pourtant, une semaine plus tôt, rien ne laissait présager un tel scénario. Après plus d’un an et demi de crise, le monde des affaires s’attendait même à une embellie dans les échanges économiques entre les deux pays.

En visite au Maroc les 22 et 23 novembre, le ministre délégué français en charge du Commerce extérieur, Franck Riester, s’était d’ailleurs montré très optimiste. « Nous voulons nous déployer ensemble en France, au Maroc et en Afrique et nous voulons que les investisseurs et hommes d’affaires des deux parties construisent un partenariat consolidé », avait-t-il déclaré au cours d’un point de presse.

La suspension des vols à destination du Maroc touche d’autant plus les hommes d’affaires marocains qu’elle intervient à un moment où la France a décidé de réduire de moitié les visas accordés aux Marocains

« Nous voulons en France repenser nos chaînes de valeurs et diversifier nos fournisseurs pour constituer des stocks stratégiques en pensant à relocaliser des industries depuis l’Asie, vers la France et l’Europe, mais aussi vers des pays proches de nous. Bien évidemment, dans ce cadre-là, le Maroc a un rôle clé à jouer dans divers secteurs », avait ajouté le responsable français.

La suspension des vols à destination du Maroc touche d’autant plus les hommes d’affaires marocains qu’elle intervient à un moment où la France a décidé de réduire de moitié les visas accordés aux Marocains en représailles face au refus du royaume de rapatrier ses citoyens visés par des obligations de quitter le territoire français.

Conséquence : des milliers de visas ont été refusés depuis septembre, y compris pour les transporteurs routiers internationaux, qui ont organisé fin octobre une série de sit-in devant les consulats français.

Un sujet que Chakib Alj, le président de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM, le patronat marocain), n’a pas manqué de soulever devant Franck Riester, regrettant le durcissement des conditions d’octroi des visas français, « ce qui engendre un impact négatif sur le commerce et sur l’économie en général ».

* Les prénoms ont été modifiés