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La vaccination contre le COVID-19 laisse de côté les populations pauvres du Moyen-Orient

Selon des experts de la santé, le déploiement du vaccin est entravé par des inégalités qui freinent la lutte contre le virus à travers le monde
L’OMS estime que seulement 20 % des habitants de l’ensemble de la région couverte par le Bureau régional de la Méditerranée orientale, qui s’étend du Maroc à l’Afghanistan, seront vaccinés d’ici fin 2021 (AFP/illustration : Mohamad Elaasar)
L’OMS estime que seulement 20 % des habitants de l’ensemble de la région couverte par le Bureau régional de la Méditerranée orientale, qui s’étend du Maroc à l’Afghanistan, seront vaccinés d’ici fin 2021 (AFP/illustration : Mohamad Elaasar)
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NEW YORK, États-Unis

Plusieurs pays d’Afrique du Nord et du Moyen-Orient reçoivent les vaccins contre le COVID-19 à un rythme si lent que cela pourrait donner lieu à des crises de santé publique prolongées, affirment à Middle East Eye des activistes luttant contre les inégalités mondiales ainsi que des experts de la santé.

Selon les données de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) obtenues par MEE, seuls quatorze des 21 pays de la région de la Méditerranée orientale, qui s’étend du Maroc à l’Afghanistan – sans compter l’Algérie et Israël –, ont reçu des vaccins, pour un chiffre correspondant à un peu plus d’1 % de la population totale de la région.

Amgad Elkholy, épidémiologiste au bureau régional de l’OMS pour la Méditerranée orientale, affirme que les nations riches devancent les nations plus pauvres pour vacciner leurs citoyens, illustrant ainsi les inégalités dans le déploiement mondial des vaccins.

« Nous constatons une répartition inégale des déploiements de vaccins dans le monde », indique Amgad Elkholy à MEE.

« La situation à cet égard est on ne peut plus critique dans notre région, où les travailleurs de la santé sont une ressource rare et précieuse et où les personnes vulnérables devraient être les premières à recevoir un soutien plutôt que d’être laissées pour compte. »

Les observations d’Amgad Elkholy interviennent quelques jours après que l’expert de l’OMS Mark Ryan a déclaré que 80 % de tous les vaccins à l’échelle mondiale avaient été administrés dans seulement dix pays.

Les inégalités en matière de vaccins ont été parfaitement illustrées au Moyen-Orient, où des pays comme le Qatar, Bahreïn et les Émirats arabes unis vaccinent leurs ressortissants et les travailleurs étrangers à un rythme effréné tandis que des pays comme le Yémen sont en queue de peloton.

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En Israël, où près de 60 % de la population a été vaccinée, les Palestiniens vivant sous l’occupation ont été informés qu’ils pourraient devoir attendre plusieurs mois avant de recevoir des doses.

Alors que les Israéliens ont rouvert bars et restaurants, les hôpitaux des Territoires palestiniens occupés sont inondés de patients.

Mais alors que le virus a tué plus de 2,5 millions de personnes dans le monde et dévasté des sources de revenus et des économies entières, des activistes affirment que cette menace pour la santé publique mondiale est engendrée par les dirigeants politiques dans les plus hautes sphères, coupables de manquer systématiquement à leurs responsabilités.

« C’est un apartheid vaccinal », affirme à MEE Anna Marriott, conseillère en politique de santé pour Oxfam. « Il n’y a pas d’autre manière de décrire cela. »

« Si vous repensez aux promesses qui ont été faites au début de la pandémie, à savoir que le vaccin serait un bien public mondial, nos dirigeants ont échoué », ajoute Anna Marriott.

Un prix dissuasif

L’accès au vaccin a principalement été lié au niveau de richesse des nations ou à des accords bilatéraux avec d’autres pays ou des fabricants, ainsi qu’à des dons – des pratiques regroupées sous le terme de « diplomatie vaccinale ».

Selon les experts, le manque de coordination et de transparence a précipité une série d’accords secrets qui ne contribuent guère à combler les trous béants dans les informations dont les organismes mondiaux ont besoin pour surveiller la pandémie. 

La semaine dernière, le gouvernement syrien a déclaré avoir reçu des vaccins d’un « pays ami ». On ne sait pas quels vaccins ont été reçus ni combien de personnes doivent les recevoir – des données pourtant indispensables pour gérer une pandémie mondiale.

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L’OMS n’a pas répondu aux sollicitations de MEE au sujet du cas syrien.

De même, la Tunisie, l’Irak et l’Égypte ont reçu des dons de vaccins contre le COVID-19 de la part de la Chine. Dans ce genre de cas, on sait très peu de choses sur les attentes liées aux dons de vaccins.

En Égypte, les autorités ont annoncé la semaine dernière qu’il faudrait débourser 12 dollars pour obtenir deux doses d’un des vaccins obtenus, une mesure susceptible de dissuader les plus pauvres – déjà confrontés à une situation économique tendue – de se faire vacciner.

Depuis février, les experts de la santé formulent des mises en garde contre cette mesure, qui risquerait de précipiter une troisième vague de COVID-19 en Égypte.

Les experts en santé publique mondiale ont également averti à plusieurs reprises que le fait de retarder l’administration des vaccins donnerait au virus la possibilité de muter, ce qui pourrait nuire aux vaccins disponibles et en fin de compte à la reprise mondiale.

Dans le but d’obtenir un déploiement plus équitable du vaccin, Gavi, une organisation internationale privée qui cherche à améliorer l’accès aux vaccins, ainsi qu’un certain nombre d’organisations dont l’OMS, ont formé le dispositif COVAX, une coalition visant à faciliter la fourniture de vaccins à ceux qui n’ont pas les moyens d’en obtenir.

Selon Gavi, 6,2 milliards de dollars ont été promis pour permettre à 92 économies à faible revenu et à revenu intermédiaire ayant adhéré au programme d’accéder à des vaccins.

Le Yémen, la Syrie, la Cisjordanie occupée et la bande de Gaza sont notamment éligibles à une aide dans le cadre de ce plan.

Mais la Libye et le Liban – bien que durement touchés par la guerre ou, dans le cas du Liban, par une crise économique – sont considérés comme des pays à revenu intermédiaire ou élevé et considérés comme « autofinancés ». 

Les nations pauvres devront attendre 2022

Le déploiement des vaccins au Liban a commencé à la mi-février dans le cadre d’un programme initié par la Banque mondiale, mais les experts en droits de l’homme se demandent si le pays dispose des infrastructures nécessaires pour atteindre l’objectif déclaré de vacciner 80 % de sa population d’ici fin 2021. 

Le Liban abrite le plus grand nombre de réfugiés syriens par habitant, ainsi que des centaines de milliers de travailleurs immigrés qui ont été rendus vulnérables par l’effondrement économique du pays.

Comme l’a illustré l’exemple des États-Unis, la disponibilité des vaccins ne se traduit pas toujours par une accessibilité pour les populations les plus à risque.

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Dans les pays gangrenés par la guerre ou la corruption, les systèmes de santé malmenés et le manque de transparence ne garantissent pas que les vaccins qui arrivent au compte-gouttes parviennent à ceux qui en ont le plus besoin, à savoir les professionnels de santé, les travailleurs des secteurs essentiels et les personnes âgées. 

Dans les Territoires palestiniens occupés, où les cas de COVID-19 sont en augmentation, l’Autorité palestinienne a été contrainte de reconnaître qu’elle avait accordé en priorité à des privilégiés 10 % des vaccins russes destinés exclusivement au personnel de santé.

Aux Émirats arabes unis, les riches et célèbres ont distribué des vaccins à leurs magnats non résidents, d’après le Financial Times.

« Des personnes ayant des relations sont venues et ont reçu des vaccins réservés “à la famille et aux amis” », a affirmé un investisseur anonyme dans des propos relayés par le journal. « Les cheikhs ont [accès à] leurs propres réserves – la vaccination se passe autour du majlis », a-t-il ajouté.

Non loin de là, au Yémen, la situation est pourtant très différente. Pas plus de la moitié des installations médicales du pays sont fonctionnelles.

Au milieu de l’année 2020, le pays comptait moins de dix médecins pour 10 000 habitants.

Une petite Yéménite se désinfecte les mains dans les rues Sanaa, au Yémen, le 16 juillet 2020 (AFP
Une petite Yéménite se désinfecte les mains dans les rues Sanaa, au Yémen, le 16 juillet 2020 (AFP)

« Le COVID-19 a secoué des pays dotés de systèmes et de services de santé avancés. Que causera-t-il dans un pays comme le Yémen qui vit dans l’ombre de la guerre depuis cinq ans ? », avait déclaré Nahla Arishi, pédiatre à Aden.

Mais alors que le dispositif COVAX a commencé à distribuer des vaccins dans ces pays en détresse, notamment plusieurs pays africains au cours de la semaine dernière, des activistes aux quatre coins du monde affirment que les dons seuls ne suffiront pas. 

« Sans le dispositif COVAX, la plupart des pays – des plus riches aux plus pauvres – ont peu d’espoir de bénéficier d’un accès rapide aux doses d’un vaccin sûr et efficace contre le COVID-19 dès lors qu’elles sont disponibles », affirme à MEE un porte-parole de Gavi.

Alors que les États-Unis distribuent en moyenne deux millions de doses de vaccin par jour et que l’administration Biden a promis de vacciner tous les Américains d’ici fin mai 2021, l’OMS estime que seulement 20 % des habitants de l’ensemble de la région couverte par le Bureau régional de la Méditerranée orientale, qui s’étend du Maroc à l’Afghanistan, seront vaccinés d’ici fin 2021.

D’autres experts estiment que les pays à faible revenu bénéficieront d’un accès en grande échelle après 2022.

« Nous comprenons que tous les gouvernements et dirigeants du monde entier souhaitent vacciner leur population. Cependant, nous réaffirmons que la généralisation est une option plus sage, c’est-à-dire qu’il est bien plus judicieux de déployer les vaccins auprès des catégories prioritaires dans tous les pays que de vacciner tout le monde dans une poignée de pays », soutient Amgad Elkholy.

Une dérogation aux droits de propriété intellectuelle 

Au cours du mois dernier, l’Organisation mondiale du commerce (OMC) a résisté aux demandes formulées par des activistes qui souhaitaient que l’organisme international applique une dérogation temporaire aux droits de propriété intellectuelle pour les technologies nécessaires à la lutte contre le COVID-19.

Bien que la nouvelle présidente de l’OMC, la Nigériane Ngozi Okonjo-Iweala, ait déjà qualifié d’« inadmissibles » les disparités entre riches et pauvres en matière de taux de vaccination, la perspective d’une dérogation est peu probable dans la mesure où les États-Unis et d’autres pays occidentaux s’opposent à cette idée.

L’impasse dans laquelle se trouve la proposition présentée par l’Afrique du Sud et l’Inde et approuvée par une centaine d’autres pays a incité les activistes du monde entier à dénoncer la condescendance de l’élite mondiale envers les plus pauvres.

« Il y a des solutions sur la table, mais les pays riches s’y opposent. Ils doivent soutenir la dérogation à l’ADPIC [Accord sur les aspects des droits de propriété intellectuelle qui touchent au commerce] pour le pays en voie de développement ; le déblocage de l’approvisionnement en vaccins est le seul moyen de remédier à cette situation d’apartheid », soutient Anna Marriott d’Oxfam.

Les critiques visent spécifiquement les États-Unis. Le secrétaire d’État Antony Blinken a déclaré que l’administration s’employait à rétablir la position du pays en tant que « leader mondial de la santé ».

Mais les activistes soulignent que si Washington a fait don de 4 milliards de dollars au fonds COVAX – soit plus que toute autre nation – les Américains ont compromis les efforts délivrés pour accélérer le déploiement du vaccin dans d’autres pays.

Non seulement les États-Unis comptent parmi les plus farouches opposants à une dérogation aux droits de propriété intellectuelle, mais ils ont également acheté 200 millions de vaccins supplémentaires pour leurs propres citoyens, reléguant de fait les pays plus pauvres et les populations vulnérables à l’arrière de la file d’attente. L’achat supplémentaire de vaccins Pfizer entraînera également une pénurie de matières premières ailleurs, ont averti des responsables de l’OMS. 

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Interrogée par MEE, l’élue américaine Ilhan Omar estime que les États-Unis devraient plutôt « assurer la distribution la plus large possible du vaccin ».

« Laisser les habitants des pays du Sud attendre des années avant de pouvoir se faire vacciner est un choix politique et [ils] n’ont pas à le faire. Tant que tout le monde n’est pas à l’abri du virus, personne ne le sera », soutient Ilhan Omar.

En réponse à ces critiques, un responsable du département d’État indique à MEE que les États-Unis ont « investi de manière agressive pour mettre au point rapidement des vaccins contre le COVID-19, des traitements et des diagnostics ainsi que pour étendre la capacité nationale de production afin de mettre sur le marché des contre-mesures médicales sûres et efficaces aussi vite que possible ».

Après avoir étudié 35 industries dans 65 pays, un groupe d’économistes a conclu en février que le coût économique mondial de l’absence de vaccination des citoyens des pays en voie de développement s’élèverait à environ 9 000 milliards de dollars.

Si les pays en voie de développement ne parviennent à vacciner que la moitié de leur population d’ici la moitié de l’année, le coût économique mondial sera d’environ 4 000 milliards de dollars. 

Au Soudan, où certains vaccins du programme COVAX sont arrivés mais n’ont pas encore été déployés, l’objectif est de vacciner une personne sur cinq d’ici septembre. Au Yémen, une personne sur quatre devrait être vaccinée d’ici fin 2021.

« Dans les deux cas, la moitié du coût est supportée par les pays développés. Il s’agit d’un coût calculé par rapport au PIB, si bien qu’il est difficile de le convertir en fonction de chaque pays ou de chaque citoyen », indique à MEE Şebnem Kalemli-Özcan, co-auteure du rapport et professeure d’économie à l’université du Maryland.

Amgad Elkholy de l’OMS partage cet avis : « L’économie mondiale ne peut pas se redresser s’il existe des disparités dans la couverture mondiale : les vaccins permettent non seulement de sauver des vies et de stabiliser les systèmes de santé, mais ils peuvent aussi contribuer à la reprise économique mondiale. Cette reprise ne peut se produire si la moitié du monde est paralysée par les retombées économiques du COVID-19. »

Une situation « étrangement similaire à l’épidémie de VIH/sida »

L’accumulation de provisions médicales n’est pas un fait nouveau, ni un phénomène propre au vaccin contre le coronavirus.

En 2009, l’OMS a dû faire face à l’avidité des pays riches qui ont dévalisé les stocks du vaccin contre la grippe A, ce qui a inévitablement engorgé l’approvisionnement mondial et privé le reste du monde d’un accès au vaccin. Avant la grippe A, il y a eu la pandémie de VIH/sida.

« La situation actuelle est étrangement similaire à l’épidémie de VIH/sida et à la crise subie à la fin des années 1990 et au début des années 2000, lorsque les outils diagnostiques et thérapeutiques permettant de sauver des millions de vies étaient là mais que la volonté de les partager était inexistante », affirme Fatima Hassan, activiste pour la justice sociale et avocate spécialiste des droits de l’homme.

« Sans dérogation immédiate et temporaire à l’ADPIC, les pays devront prendre des mesures nationales individuelles et des mesures juridiques – tout en gérant une pandémie. »

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Selon Sharifah Sekalala, professeure associée à la faculté de droit de l’université de Warwick, le problème dépasse largement la question des droits de propriété intellectuelle.

« Les droits de l’homme ont été largement ignorés dans les arguments sur le déploiement des vaccins et remplacés par une notion d’équité », explique-t-elle à MEE.

« Nous avons semble-t-il manqué une occasion de voir le vaccin comme quelque chose de réellement fondamental pour le droit à la vie, à la santé, mais aussi pour l’accès à des droits socio-économiques plus larges, compte tenu des limites imposées à la vie ordinaire par cette pandémie. »

« Il est selon moi indéniable que les travaux de recherche et de développement qui ont contribué à la mise au point de vaccins contre le COVID-19 auraient été bien moindres si cette maladie n’avait pas touché les pays développés ; il est évident que les vaccins auraient alors été déployés plus lentement », soutient Sharifah Sekalala.

Dans les pays du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, à l’exclusion d’Israël et des États riches du Golfe, la perspective d’une pandémie prolongée est peut-être impensable, mais elle reste très plausible.

Une fois de plus, les activistes affirment que le combat porte toujours sur l’accès aux vaccins. On sait peu de choses sur les moyens qui pourront être employés pour acheminer les vaccins dans les endroits en proie à des pénuries de nourriture et où les systèmes de santé et de gouvernance sont à peine fonctionnels.

« Nous savons que plus de 53 % de la population du Yémen nécessite une aide humanitaire ; 16,2 millions de Yéménites dépendent d’une aide alimentaire pour survivre. La crise était donc déjà immense et totalement inacceptable avant [même] le COVID-19 », précise Anna Marriott d’Oxfam.

« Si nous ne fournissons pas de vaccins, cette souffrance s’intensifiera de jour en jour. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.