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« L’huile d’olive vaut de l’or » : la sécheresse en Europe fait exploser la demande au Moyen-Orient

Les producteurs du Moyen-Orient « qui nagent dans l’huile d’olive » ont flairé l’opportunité alors que les récoltes en Europe diminuent sous l’effet de la canicule
Un Jordanien goûte de l’huile d’olive fraîchement pressée dans une presse automatique de Mahis, à l’ouest de la capitale Amman, le 20 novembre 2020 (AFP)
Un Jordanien goûte de l’huile d’olive fraîchement pressée dans une presse automatique de Mahis, à l’ouest de la capitale Amman, le 20 novembre 2020 (AFP)

Le Moyen-Orient dispose d’un nouveau produit très demandé : l’huile d’olive.

En Tunisie, le prix au kilo d’huile d’olive extra vierge a augmenté de plus de 100 % par rapport à l’année dernière, et en Turquie, la demande pour l’huile d’olive en gros est si élevée que le gouvernement vient de mettre en place une taxe de 0,20 dollar sur chaque kilo exporté à l’étranger.

Le marché est si tendu que même les petits producteurs comme le Liban connaissent une demande sans précédent pour leur huile. Le mois dernier, une entreprise espagnole a débarqué dans ce pays méditerranéen dévasté par la crise et a acheté toutes les réserves de gros locales, suscitant des craintes de pénurie pour les exportations sous marque libanaise.

« Si j’avais une grosse commande aujourd’hui venant des États-Unis ou d’Europe, je ne serais pas en mesure de la satisfaire. Les Espagnols ont siphonné le Liban de son huile d’olive », déclare à Middle East Eye Christian Kamel, directeur de projet pour Fair Trade Lebanon.

La hausse des températures dans le sud de l’Europe provoque l’envolée des cours. L’Espagne, où est produite la moitié de l’huile d’olive mondiale, souffre d’une grave sécheresse. Elle n’a produit que 620 000 tonnes lors de la récolte 2022-2023, contre 1,5 million de tonnes en temps normal.

La Tunisie vend 90 % de son huile

Les producteurs européens se sont déjà tournés vers la Tunisie, plus grand producteur d’huile d’olive du monde arabe, pour combler le manque. 

La Tunisie vend 90 % de son huile d’olive en gros à des poids lourds tels que l’Espagne et l’Italie. Elle est mélangée à d’autres huiles et vendue à l’étranger sous des labels espagnols ou italiens.

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Les rendements lors de la récolte 2022-2023 étaient faibles par rapport aux normes historiques, mais le marché tendu soutient les recettes à l’exportation, qui augmentent de près de 37 %. Les exportations devraient augmenter de 30 % à 200 000 tonnes métriques pour la récolte automnale 2023-2024, contre 155 000 tonnes métriques l’année dernière. 

« Les variétés [d’oliviers] tunisiennes sont plus résistantes à la sécheresse par rapport aux espagnoles », explique à MEE Fahd Ben Ameur, responsable marketing chez l’exportateur d’huile d’olive tunisien Bulla Regia.

Mais alors que l’Europe subit d’une vague de chaleur qui bat tous les records et que la récolte d’automne approche, une pénurie mondiale d’huile d’olive est redoutée.

« D’ici à octobre et novembre, nous pourrions voir une pénurie totale d’huile d’olive espagnole. C’est pourquoi ces entreprises vont ailleurs dans la région. Elles cherchent de l’huile d’olive partout où elles peuvent en trouver », analyse Kyle Holland, spécialiste des oléagineux et huiles végétales au sein de Mintec, société d’analyse des données concernant les marchés de denrées alimentaires.

« La chute de la production en Espagne a ouvert des nombreuses opportunités pour d’autres acteurs », ajoute-t-il.

Le recours au Liban pour la fourniture de gros montre à quel point la situation est désespérée

Le recours au Liban pour la fourniture de gros montre à quel point la situation est désespérée. Les oliveraies représentent environ 23 % des terres agricoles libanaises, mais contrairement à la Tunisie, la production a tendance à venir d’exploitations familiales plus petites. En 2021-2022, le Liban a produit à peine 15 000 tonnes métriques d’huile d’olive.

Mais la récolte libanaise n’a pas été impactée par la sécheresse qui frappe le reste de la Méditerranée. « L’espèce que nous avons au Liban est très résistante. Elle est adaptée au changement climatique », affirme Assaad Saadeh, producteur de la quatrième génération, qui dirige la Maison Mazak à Chabtine.

Ce dernier a commencé à exporter l’huile d’olive de sa famille il y a trois ans et les Émirats arabes unis sont aujourd’hui son principal débouché.

Le Liban est au beau milieu d’une d’un effondrement économique et sa devise a perdu 95 % de sa valeur face au dollar. Le pays subit des black-outs et ses infrastructures s’effondrent. La crise a fait augmenter les prix d’embouteillage et de production indique Assaad Saadeh, mais il a un avantage : « l’Europe doit irriguer, pas nous. »

« L’Europe a besoin de nous »

La Maison Mazak vend sa bouteille d’huile d’olive extra-vierge de 75 ml à Dubaï pour environ 20 dollars. Assaad Saadeh précise que les clients peuvent toujours trouver un mélange espagnol de différentes huiles d’olive 40 % moins cher, mais il pense que les écarts de prix vont se réduire. « Nous n’avons pas dû augmenter les prix de vente au détail ces trois derniers mois. »

« Nous avons une opportunité car nos coûts restent les mêmes tandis que les prix espagnols vont augmenter. »

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Le Liban appartient à une région connue sous le nom de Levant, ou Bilad al-Cham en arabe, qui comprend la Syrie, la Jordanie, la Palestine et Israël. L’huile d’olive syrienne était la quatrième au monde avant la guerre civile et une partie de sa récolte (la Syrie a produit 143 000 tonnes métriques d’huile d’olive en 2020-2021) est toujours vendue en Turquie, selon des producteurs régionaux. 

Mais peu d’autres pays arabes du Levant ont réussi à se faire une place dans les exportations sur les marchés développés, bien qu’ils produisent de l’huile d’olive depuis des milliers d’années. La plupart des exploitations sont familiales et n’ont pas les économies d’échelle leur permettant de rivaliser avec la Tunisie ou l’Espagne. Par ailleurs, elles n’ont pas non plus l’envie de se mesurer à la Grèce ou l’Italie.

Il en va de même pour les exportateurs d’huile d’olive en Turquie, lesquels ont bénéficié d’une récolte record l’année dernière, la production d’huile franchissant les quelque 420 000 tonnes métriques.

« Lorsque j’envoie mon huile d’olive à l’étranger, je sais que je dois mettre mon produit à un prix plus compétitif dans les rayons. Mes marges restent en dessous de la Grèce ou de l’Italie », indique Duygu Özerson Elakdar, qui possède 60 000 oliviers dans la province d’İzmir.

« Tous les Européens viennent ici acheter en gros. On sait qu’en Europe, il n’y a pas d’olives sur les arbres actuellement. Nous maintenons les prix au plus haut niveau parce qu’il leur faut acheter auprès de nous »

- Duygu Özerson Elakdar, producteur turc

Elle a également vu la demande exploser pour les produits en gros turcs.

« Tous les Européens viennent ici acheter en gros. On sait qu’en Europe, il n’y a pas d’olives sur les arbres actuellement. Nous maintenons les prix au plus haut niveau parce qu’il leur faut acheter auprès de nous », poursuit Duygu Özerson Elakdar, dont l’huile d’olive Hiç est vendue dans les supermarchés Whole Foods aux États-Unis.

Le prix d’un kilo d’huile d’olive turque a plus que doublé depuis le début de l’année, les prix de juillet atteignant les 185 livres turques le kilo (environ 6,25 euros), précise la productrice.

« L’huile d’olive vaut de l’or. »

« Parfois, Allah vous sourit »

Cette envolée des cours intervient au moment idéal pour les producteurs jordaniens : un consortium de quatre exploitations majeures – dont l’une appartient au roi Abdallah II – prévoit de lancer une marque de distributeur aux États-Unis.

« En Jordanie, on nage dans l’huile d’olive. Le houmous trempe dedans », assure à MEE Adnan Khodari, exportateur jordanien qui aide le consortium à pénétrer le marché américain.

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La production moyenne de la Jordanie est petite, environ 25 000 tonnes métriques par an, et surtout consommée sur le marché domestique. Selon Khodari, le consortium - qui a déjà reçu des précommandes pour 50 000 bouteilles pour la récolte de l’année prochaine – vise à vendre le surplus, soit entre 3 000 et 5 000 tonnes, en Occident.

« L’huile d’olive jordanienne se vend très cher. C’est de la qualité maximale. Alors il ne fait aucun doute que la baisses des quantités en Europe est un avantage pour la Jordanie. C’est super pour nous parce que nous visons le sommet de la gamme. Parfois, Allah vous sourit simplement. »

Nidal Samain, qui possède les exploitations Aljood en Jordanie et qui est un des plus grands experts en huile d’olive de la région, estime que le secteur de l’huile d’olive jordanienne est bien placé pour miser sur les changements climatiques. Le pays est l’un des pays qui manque le plus d’eau au monde.

L’olivier local, le Nabali, est « parfait en cas de sécheresse. Il prospère dans le désert », explique-t-il à MEE. « La meilleure huile d’olive de Jordanie est produite dans le désert sans apport en eau. »

« La meilleure huile d’olive de Jordanie est produite dans le désert sans apport en eau »

- Nidal Samain, qui possède les exploitations Aljood en Jordanie

Toute hausse des exportations d’huile d’olive serait une bonne chose pour les pays dont les économies se portent très mal. La Jordanie est face à un taux de chômage stratosphérique et survit grâce à l’aide américaine. La Turquie quant à elle fait face à une crise monétaire et à une inflation proche des 40 %.

« Nous souffrons d’hyperinflation, donc l’huile d’olive turque est peu chère globalement par rapport aux autres producteurs », déclare Duygu Özerson Elakdar. « Mais nous ne constatons pas de gains élevés dans nos marges commerciales. Les producteurs ont du mal à suivre la dévaluation de la livre. »

Le gouvernement turc cherche lui aussi à booster ses recettes et encourage les exportations de marques dans cette frénésie d’achat. 

Elle soutient que la nouvelle taxe sur les exportations d’huile d’olive en gros, ajoutant qu’elle veut booster les ventes à l’étranger de sa marque sur ce marché tendu.

« Actuellement, 70 % des ventes sont locales et 30 % à l’exportation. Mon objectif est de renverser cette tendance. » 

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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