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Nouvelles révélations sur l’immobilier à Dubaï, machine à blanchir l’argent sale

Oligarques russes, criminels recherchés dans le monde entier et fonctionnaires indélicats trouvent refuge à Dubaï grâce au blanchiment d’argent que permet l’immobilier florissant
Exposition sur les investissements immobiliers au World Trade Center de Dubaï, le 25 septembre 2019 (AFP/Karim Sahib)
Exposition sur les investissements immobiliers au World Trade Center de Dubaï, le 25 septembre 2019 (AFP/Karim Sahib)
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De nouvelles révélations confirment la « sombre réputation » de Dubaï en tant que « paradis fiscal », « destination privilégiée pour l’argent illicite » et « plaque tournante du blanchiment d’argent », notamment via l’immobilier.

Ces assertions sont contenues dans l’enquête intitulée « Dubai Uncovered », menée par vingt médias internationaux, sous l’égide du média financier E24, révélant, pour la première fois, l’identité de 274 000 propriétaires de 800 000 biens immobiliers situés à Dubaï.

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Les données brutes à la base de cette enquête, datées de 2020, ont été fournies par le Center for Advanced Defense Studies (C4ADS), un think tank américain composé d’anciens officiers américains et d’universitaires et qui enquête sur les crimes et les conflits internationaux.

« Jusqu’à présent, personne ne disposait de ce type d’informations sur l’ensemble du marché immobilier dans un paradis fiscal aussi connu », explique Annette Alstadsæter, professeur d’économie fiscale et directrice du Skatteforsk Center for Tax Research de l’université norvégienne des Sciences de la vie.

« De nombreux propriétaires de biens immobiliers à Dubaï ont été accusés ou reconnus coupables de crimes ou font l’objet de sanctions internationales », précise d’emblée cette investigation, ajoutant que « d’autres sont des agents publics qui n’ont pas déclaré leur patrimoine ou dont la propriété de biens immobiliers coûteux est difficile à concilier avec leurs revenus connus ».

Des investisseurs (très) recherchés

Les journalistes enquêteurs ont notamment identifié plus de 100 membres de l’élite politique russe, des fonctionnaires ou des hommes d’affaires proches du Kremlin, « ainsi que des dizaines d’Européens impliqués dans le blanchiment d’argent et la corruption ».

Plusieurs responsables et législateurs européens accusés de mauvaise gestion des fonds publics figurent également parmi les propriétaires répertoriés, dont certains n’ont pas déclaré officiellement leurs propriétés à Dubaï.

Parmi les personnalités notables qui possèdent des biens immobiliers à Dubaï figurent Ruslan Baisarov, un homme d’affaires russe proche du dictateur tchétchène Ramzan Kadyrov, et Alexander Borodaï, un membre sanctionné de la Douma russe (chambre basse de l’Assemblée fédérale de la Fédération de Russie) connu internationalement pour être devenu « Premier ministre » de la République populaire autoproclamée de Donetsk lors de l’invasion russe de l’Ukraine en 2014.

On y retrouve aussi Roman Lyabikhov, un législateur du Parti communiste russe sanctionné par les États-Unis, et Dmitry Rybolovlev, un oligarque controversé.

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Parmi les ressortissants européens cités se retrouve Daniel Kinahan, le membre présumé d’un groupe criminel irlandais impliqué dans le trafic de cocaïne et d’autres crimes.

Il est connu pour être basé à Dubaï et a été sanctionné par les États-Unis le mois dernier.

En cavale, cet Irlandais est sur les radars d’Europol et Washington promet cinq millions de dollars pour des informations permettant sa capture ou le blocage de ses avoirs.

Un autre propriétaire à Dubaï est le Tchèque Tibor Bokor, directeur exécutif d’une société de cryptomonnaie, sanctionné par le Trésor américain l’année dernière pour avoir permis à des criminels qui avaient obtenu de l’argent grâce à un rançongiciel (technique consistant à envoyer à la victime un logiciel malveillant qui chiffre l’ensemble de ses données et lui demande une rançon en échange du mot de passe de déchiffrement) de transmettre leurs produits illicites.

Plusieurs cartels de la drogue et criminels violents

Miroslav Výboh, un fugitif slovaque accusé de corruption, est un autre criminel présumé qui est répertorié comme propriétaire de biens immobiliers à Dubaï. Les journalistes d’investigation pensent qu’il se cache dans l’émirat.

« Un rapport divulgué d’Europol l’année dernière détaille les plans visant à cibler un certain nombre de patrons du crime expatriés, décrits comme des ‘’cibles de grande valeur’’, en vue de leur extradition », précise les enquêteurs.

Dubaï, rappelle l’enquête, est « l’une des juridictions offshore les plus secrètes au monde, principalement en raison du manque de transparence financière »

« Plusieurs cartels de la drogue et criminels violents qui vivent à Dubaï figuraient sur la liste. Selon le document, Dubaï est devenu un ‘‘lieu clé’’ pour les principaux organisateurs et activités de blanchiment d’argent associés au commerce de la cocaïne dans l’UE. »

Selon cette enquête, « la présence de ces personnes dans les registres du marché immobilier de Dubaï met en évidence le danger que les exigences souples pour la résidence de l’émirat et l’approche peu restrictive de la réglementation permettent à des personnalités douteuses de l’utiliser comme un chez-soi loin de chez eux, un lieu pour blanchir leurs gains illicites ».

« L’immobilier est unique comme méthode, car, contrairement à toute autre forme de blanchiment d’argent, vous pouvez vivre et faire des affaires grâce à vos fortunes blanchies », déclare aux enquêteurs Jodi Vittori, professeur à l’université de Georgetown et expert en financement illicite.

L’hôtel Burj al-Arab à Dubaï, reconnaissable à sa forme de voile géante, est un des plus hauts du monde (AFP/Giuseppe Cacace)
L’hôtel Burj al-Arab à Dubaï, reconnaissable à sa forme de voile géante, est un des plus hauts du monde (AFP/Giuseppe Cacace)

Les villas et appartements les plus chers de Dubaï se trouvent sur The Palm et dans la Marina. Les étrangers sont répertoriés comme propriétaires de plus de 40 000 biens immobiliers dans ces deux secteurs.

Dubaï, rappelle l’enquête, est « l’une des juridictions offshore les plus secrètes au monde, principalement en raison du manque de transparence financière ».

L’ONG The Tax Justice Network classe les Émirats arabes unis, qui comprend Dubaï, parmi « les dix premiers catalyseurs mondiaux à la fois de l’abus fiscal des entreprises et du secret financier ».

« Dubaï a par conséquent attiré d’importants flux financiers et certains des criminels les plus en vue au monde », poursuit cette ONG.

Dubaï dément

Les représentants du ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis et du département foncier de Dubaï n’ont pas répondu aux demandes de commentaires à temps pour la publication de cette enquête.

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Mais l’ambassade des Émirats arabes unis à Oslo a fourni une déclaration à E24 et aux conglomérats des journalistes d’investigation : « Les allégations concernant les registres de propriété foncière de Dubaï sont factuellement inexactes. Les Émirats arabes unis appliquent des cadres réglementaires clairs conformes aux lois et normes internationales conçues pour lutter contre la criminalité financière ».

Dès les années 1990,  « les revenus pétroliers de l’émirat ont chuté et ses dirigeants ont commencé à chercher des investissements à l’étranger ». Ils se sont donc tournés vers l’immobilier, construisant des dizaines de nouveaux pôles résidentiels, le plus haut bâtiment du monde et deux péninsules artificielles en forme de palmiers.

Depuis, le développement immobilier a été une source importante de revenus pour l’émirat, attirant des capitaux étrangers et des personnes fortunées du monde entier. Aujourd’hui, Dubaï compte trois millions d’habitants, mais seulement un demi-million sont des ressortissants émiratis.

Le développement immobilier a été une source importante de revenus pour l’émirat, attirant des capitaux étrangers et des personnes fortunées du monde entier

Selon des chercheurs qui préparent une étude plus approfondie, les particuliers et les entreprises étrangères ont investi plus de 145 milliards de dollars dans le marché immobilier de Dubaï.

En comparaison, l’immobilier offshore à Londres, également considérée comme une plaque tournante majeure pour les investisseurs immobiliers étrangers, était estimé à 66 milliards de dollars en 2019. Les personnes et les entreprises liées à l’Europe et à la Russie, au centre de cette enquête, possèdent plus de 31 milliards de dollars de ce total.

Cela représente 7 % des propriétaires et près de 20 % du marché immobilier en valeur nette.

« C’est la première fois que nous avons une somme réelle évidente de la valeur nette des propriétés offshore et locales dans un paradis fiscal », déclare Gabriel Zucman, professeur à l’université de Californie à Berkeley.

« Début mars, l’organisme mondial antiblanchiment, le GAFI, a ainsi fiché Dubaï sur la liste grise des États priés de combler leurs failles en matière de lutte contre l’argent sale. Dans le viseur : la finance, mais aussi l’immobilier de luxe, grand vecteur de blanchiment, sur lequel règne le plus grand mystère », rappelle le quotidien français Le Monde, partenaire de cette enquête.