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Des ressortissants britanniques poursuivent le candidat émirati à la présidence d’Interpol pour torture

Matthew Hedges et Ali Issa Ahmad ont engagé des poursuites à Istanbul alors que le général émirati Ahmed Nasser al-Raissi semble sur le point de prendre la tête de la force de police internationale
Le général Ahmed Nasser al-Raissi est l’actuel inspecteur général du ministère de l’Intérieur, photographié ici lors d’une réunion en février 2018 (Creative Commons)
Par
ISTANBUL, Turquie

Deux ressortissants britanniques qui disent avoir été détenus arbitrairement et torturés aux Émirats arabes unis ont engagé des poursuites contre le chef de la police émiratie, le général Ahmed Nasser al-Raissi, devant un tribunal turc.

Raissi devrait être élu à la présidence d’Interpol après un vote à Istanbul jeudi. Il a été élu en tant que représentant de l’Asie dans ce service de police international en 2018.

« Nous avons des preuves qu’al-Raissi était impliqué dans la torture »

- Rodney Dixon QC

« Nous avons des preuves qu’al-Raissi était impliqué dans la torture », a affirmé l’avocat des plaignants, Rodney Dixon QC, lors d’une conférence de presse à Istanbul. « Nous organisons cette conférence de presse à l’hôtel où séjourne [al-Raissi]. »

« Les Émirats arabes unis n’ont absolument rien fait suite aux demandes d’enquête de l’avocat ainsi que du gouvernement britannique. Les Émirats arabes unis ont ignoré toutes les demandes », a-t-il ajouté.

La nomination de Raissi à la présidence d’Interpol inquiète les organisations de défense des droits de l’homme. En tant que haut responsable de la police émiratie, il est accusé et impliqué dans divers abus des forces de sécurité.

Interpol a précisé à Middle East Eye que Raissi resterait un responsable à plein temps à Dubaï en cas de nomination, faisant observer que la fonction de président d’Interpol était non rémunérée et à temps partiel.

Allégations de détention arbitraire, d’aveux forcés

L’un des anciens détenus, l’universitaire britannique Matthew Hedges, a été arrêté par la police émiratie alors qu’il menait des recherches en mai 2018. Il a été accusé d’espionner pour le compte du Royaume-Uni, allié proche des Émiratis.

Alors âgé de 31 ans, Hedges affirme avoir été détenu dans une cellule, battu, torturé, insulté, drogué à l’aide de tranquillisants et finalement contraint de signer de faux aveux.

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« Je ne sais toujours pas pour quel délit on m’a inculpé », a-t-il expliqué aux journalistes. 

Ensuite, Hedges a été condamné à la perpétuité, mais s’est vu gracié après les pressions du gouvernement britannique.

« [Raissi] a permis à toutes ces choses de m’arriver. Il est impossible qu’il n’ait pas été au courant de ce qui se passait », assure-t-il.

Hedges a appelé les États membres d’Interpol à ne pas voter pour lui.

« Les pays qui ont le droit de vote doivent rejeter [cette candidature] et montrer au monde qu’Interpol prend les allégations de crime au sérieux », a-t-il estimé, ajoutant que la présidence de Raissi serait « une récompense pour ses agissements dans son propre pays ».

« Battu et jeté dans la rue »

L’autre plaignant, Ali Issa Ahmad, a été arrêté par les forces de sécurité émiraties lorsqu’il regardait un match de foot en vacances dans le pays. Ahmad portait un t-shirt qatari au moment de son arrestation ; à cette époque, les Émirats arabes unis imposaient un blocus à leur voisin du Golfe.

« C’était en 2018 pendant la Coupe du monde. En tant que fervent amateur de foot, je regardais un match lorsque j’ai réalisé que j’étais surveillé. C’était la police émiratie qui m’avait suivi à l’hôtel où je résidais et m’a arrêté sans motif ni information », raconte-t-il.

« Ils m’ont emmené à l’hôpital pour me soigner mais m’ont ramené au centre de détention pour poursuivre les tortures »

- Ali Issa Ahmad

Ahmad dit avoir été emmené dans un endroit inconnu et n’avoir pas eu le droit de passer un coup de fil. Il rapporte qu’un policier lui a demandé avec colère pourquoi il portait un t-shirt floqué du drapeau qatari. Puis, le policier a tenté de découper le drapeau du t-shirt, coupant Ahmad au passage, poursuit le britannique.

« Ils m’ont emmené à l’hôpital pour me soigner mais m’ont ramené au centre de détention pour poursuivre les tortures. »

Après avoir été déplacé dans un commissariat officiel, il a réussi à appeler l’un de ses amis à Londres pour informer l’ambassade britannique. À la suite des pressions de l’ambassade, « [les policiers] m’ont littéralement jeté à la rue mais ont conservé tous mes effets personnels, y compris [mon] passeport ».

Ali Issa Ahmad pointe le financement d’Interpol par les Émirats, assurant qu’il s’agit d’une tentative d’assurer la présidence de Raissi et de couvrir leurs propres forces.

En 2017, les Émirats arabes unis ont promis 56 millions de dollars à Interpol, soit environ un tiers du budget annuel de l’institution. Plusieurs organisations de défense des droits de l’homme ont accusé les Émirats d’essayer d’acheter de l’influence.

Middle East Eye a sollicité une réaction du ministère des Affaires étrangères émiraties.

Peu d’espoir

L’une des avocats ayant déposé la plainte, Tuğçe Duygu Köksal, indique qu’ils peuvent instruire l’affaire en Turquie même si les parties sont des ressortissants étrangers et que les crimes présumés ont été commis à l’étranger parce qu’il s’agit d’un crime contre l’humanité.

« Maintenant, la Turquie peut appliquer la compétence universelle conformément à son code pénal », explique-t-elle.

Ce n’est pas la première affaire portée contre Raissi avant le vote d’Interpol.

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Maître Dixon a déposé plainte à Paris le mois dernier, et il y a deux semaines, l’avocate et défenseure des droits de l’homme turque Gülden Sönmez a lancé sa propre action au motif que Raissi était « accusé de disparitions forcées, de détentions arbitraires, de tortures et d’agressions sexuelles, commises sous sa responsabilité voire avec sa propre participation ».

Cependant, Köksal pense que l’élection du président d’Interpol est une décision politique, largement soumise aux relations internationales. « Actuellement, nous faisons ce que nous pouvons dans le cadre juridique. »

Le quotidien britannique le Daily Mail rapportait le mois dernier que quatre anciens ministres britanniques faisaient partie d’un « complot secret » pour soutenir la nomination de Raissi. 

Selon Köksal, les avocats qui représentent Hedges et Ahmad n’ont eu aucun contact avec les responsables du gouvernement turc.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.