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Instituts français à l’étranger : une chercheuse franco-marocaine mise à l’écart à cause de sa binationalité ?

Des intellectuels accusent le ministère français des Affaires étrangères de discrimination après le déclassement de la candidature d’une chercheuse franco-marocaine à la tête du Centre Jacques-Berque à Rabat. Une accusation rejetée par le Quai d’Orsay
Chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), la géographe a été classée première par le conseil scientifique chargé du recrutement (capture d’écran)
Chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), la géographe a été classée première par le conseil scientifique chargé du recrutement (capture d’écran)

Spécialiste des migrations internationales, la géographe franco-marocaine Chadia Arab remplissait, selon ses pairs, tous les critères pour se voir confier la direction du Centre Jacques-Berque (CJB), un établissement basé à Rabat, qui fait partie des 27 instituts français de recherche à l’étranger (UMIFRE).

Chargée de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), la géographe a été classée première par le conseil scientifique chargé du recrutement, qui a vanté notamment la qualité de son « dossier scientifique », son « expérience dans l’administration et pilotage de la recherche », son habilitation à diriger des recherches et sa « maîtrise des langues arabes et berbère ».

Pétition

Auditionnée au même titre que trois autres candidats, la chercheuse a eu la surprise d’apprendre que sa candidature avait été déclassée le 31 mars par le Comité d’orientation stratégique (COS), un organe de l’UMIFRE, « sans qu’aucune motivation ne [lui] soit donnée », explique-t-elle à Middle East Eye.

Une mise à l’écart qui a suscité l’indignation d’un collectif d’intellectuels français et étrangers, qui a pointé du doigt, dans une pétition publiée le 15 avril, des « pratiques discriminatoires contre « la méritocratie républicaine ».

Selon le texte, qui présente la géographe comme « une des meilleures spécialistes des migrations marocaines en Europe et dans les pays du Golfe », la décision « remet en cause directement l’autonomie de la recherche et constitue un camouflet pour l’ensemble des membres du conseil scientifique du pôle Maghreb, dont le travail d’évaluation est discrédité ».

Au sein de l’université d’Angers, où Chadia Arab est directrice adjointe du laboratoire CNRS « Espaces et Sociétés », de nombreux chercheurs lui ont exprimé leur soutien en appelant à la révision de cette décision « infondée ». 

C’est le cas notamment de David Niget, chargé de mission « égalité » à l’université d’Angers, et Jimmy Charruau, référent pour la lutte contre le racisme et l’antisémitisme, qui soupçonnent le ministère français de l’Europe et des Affaires étrangères (MEAE) d’être intervenu pour déclasser la candidature de Chadia Arab en raison de sa binationalité, le Centre Jacques-Berque étant sous la tutelle du MEAE, du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation (MESRI) et du CNRS.

En vertu de la loi, les postes sont ouverts à tous les Français et Chadia Arab est Française. C’est, selon ses soutiens, sa double nationalité qui serait un frein.

Une hypothèse qu’avance aussi Chadia Arab. « Je n’ai pas d’informations directes ni du ministère ni du CNRS, qui ont refusé jusque maintenant de me donner des explications. Je n’ai que des suspicions : de la binationalité puisqu’il y a eu des précédents, et/ou de mes engagements citoyens », argumente auprès de MEE celle qui occupe la fonction de vice-présidente du Forum des organisations de solidarité internationale issues des migrations (FORIM, qui regroupe plusieurs centaines d’associations).

Engagé dans des actions d’intégration en France et de développement dans les pays d’origine, le FORIM milite pour que la diversité de la société française ne soit pas appréhendée « comme un handicap » mais « un atout contre la résurgence des préjugés, du repli sur soi et de la discrimination ».

« Si cette hypothèse devait se confirmer, le déclassement prononcé sur ce fondement serait constitutif d’une discrimination, en excluant de fait tous les binationaux de la possibilité d’assurer cette fonction », écrivent les deux enseignants-chercheurs dans une lettre adressée le 8 avril au président de l’université d’Angers Christian Roblédo.

Dans une motion datée du 14 avril, le conseil d’administration de l’université a d’ailleurs demandé au MESRI « d’interroger le MEAE sur les raisons qui ont conduit à ne pas respecter l’ordre de classement établi par le conseil scientifique sur la base de l’excellence académique des candidats ».

Contactée par MEE, une source au Quai d’Orsay a déclaré, sans s’appesantir sur le cas de Chadia Arab, que la « procédure prévoit une étape d’évaluation scientifique par les pairs que sont les membres du conseil scientifique et stratégique, puis une évaluation par les trois tutelles – CNRS, MESRI et MEAE – sur d’autres qualités que doit réunir un directeur, à savoir sa capacité à mobiliser une équipe autour d’un projet collectif, à attirer des financements extérieurs ou encore des capacités managériales ».