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« Un tri raciste » : des étudiants étrangers ayant fui l’Ukraine pour la France risquent l’expulsion

Le France estime qu’elle n’a pas vocation à accueillir les étudiants non ukrainiens, notamment maghrébins et subsahariens, qui ont fui la guerre. Des présidents d’université, ONG d’aide aux étrangers et collectifs d’étudiants enragent, dénonçant un traitement inégalitaire des réfugiés
 Le 14 avril 2022, des centaines de personnes se sont rassemblées à Paris Place du Panthéon afin de demander que tous les étudiants réfugiés en provenance d’Ukraine, quelle que soit leur nationalité, puissent poursuivre leur cursus (Reuters/ Noémie Coissac)
Le 14 avril 2022, des centaines de personnes se sont rassemblées à Paris place du Panthéon afin de demander que tous les étudiants réfugiés en provenance d’Ukraine, quelle que soit leur nationalité, puissent poursuivre leur cursus (Reuters/ Noémie Coissac)
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PARIS, France

Wassim fait partie de ces milliers d’étudiants étrangers qui vivaient en Ukraine.

Le 20 avril dernier, il s’est présenté à la préfecture de police de Paris muni d’une autorisation provisoire de séjour (APS), obtenue à son arrivée en France six semaines plus tôt, et déjà en voie d’expiration. Il en est ressorti avec une OQTF (obligation de quitter le territoire français).

Après avoir examiné son passeport algérien, un fonctionnaire lui a fait savoir qu’à l’inverse des Ukrainiens qui ont dû fuir la guerre comme lui, il est en mesure de retourner dans son pays d’origine, à savoir l’Algérie.

« Je me sens complètement perdu », confie à Middle East Eye l’ex-étudiant de l’école polytechnique de Kharkiv, dans l’est de l’Ukraine.

« Mes parents ont sacrifié une partie de leurs économies afin que je puisse me rendre en Europe pour étudier et me construire un avenir. En Algérie, il n’y a rien. Les jeunes meurent d’ennui ou dans la mer quand ils décident de quitter clandestinement le pays », explique le jeune homme, qui n’entend absolument pas revenir à la case départ.

À Kharkiv, il a également perdu un compatriote, un étudiant en aéronautique, tué lors des affrontements entre militaires russes et ukrainiens.

Depuis, Wassim dort peu. Il est hanté par les images de la guerre et il a peur de l’avenir. Mais par-dessus tout, le jeune homme ressent une profonde injustice.

Traitement inégalitaire des réfugiés

« Nous avons tous vécu la guerre. Pourquoi les Ukrainiens sont-ils les bienvenus et pas nous ? », questionne-t-il, en évoquant le sort incertain de beaucoup d’autres étudiants étrangers d’Ukraine qui ont fui comme lui vers la France.

Ce traitement différencié a commencé avec l’application, dans le cadre d’une circulaire émise le 10 mars dernier par les ministères de l’Intérieur, de la Santé, du Logement et de la Citoyenneté, du dispositif exceptionnel de protection temporaire décidé par le Conseil de l’Union européenne six jours plutôt.

« Nous avons tous vécu la guerre. Pourquoi les Ukrainiens sont-ils les bienvenus et pas nous ? »

- Wassim, étudiant algérien

Ce dernier accorde une autorisation provisoire de séjour de six mois (assortie du droit au travail, à la couverture sociale et à la scolarité) aux ressortissants ukrainiens ainsi qu’aux seuls résidents permanents qui ne sont pas en mesure de rentrer dans leurs pays d’origine « de manière sûre et durable ». 

La Coordination française pour le droit d’asile (CFDA), un groupement d’associations d’aide aux étrangers, a très vite réagi en demandant la levée des conditions pour l’accueil des personnes déplacées par le conflit.

D’après la CFDA, la notion relative à l’impossibilité de retour dans les pays d’origine des réfugiés, qui « n’a pas été clairement définie », « est laissée à l’appréciation au cas par cas des préfectures, ce qui fait craindre un traitement inégalitaire des situations d’un département à l’autre ».

De plus, pour la CFDA, « cette notion ne doit pas être restreinte aux seuls risques pour la vie et pour la liberté, mais tenir compte de la possibilité ou non de mener une « existence normale », notamment « de travailleur et d’étudier ».

L’Union des étudiants exilés (UEE), qui milite pour l’accès à l’enseignement supérieur pour tous, a effectué un premier décompte des étudiants non ukrainiens arrivés en France au début du mois de mars.

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Ainsi, selon les chiffres communiqués par l’ONG à Middle East Eye, sur les 800 personnes recensées, la majorité était issue de pays du Maghreb et d’Afrique subsaharienne.

Or, comme l’explique le président de l’UEE Rudi Osman, certains étudiants ont été contraints de retourner dans leurs pays ; pendant ce temps, d’autres ont poursuivi leur route jusqu’en Espagne et au Portugal et ont eu gain de cause, ces deux pays appliquant sans condition le dispositif de protection temporaire.

En France, poursuit notre interlocuteur, « le ministère de l’Intérieur a décidé de délivrer une autorisation provisoire de séjour d’un mois aux étudiants non ukrainiens et d’examiner leurs dossiers au cas par cas ».

« À vrai dire, le délai d’un mois vise surtout à préparer leur retour dans leur pays d’origine. On leur a dit qu’une fois sur place, ils pourront toujours faire une inscription dans une université française en passant par Campus France [organisme public qui centralise les démarches pour les étudiants internationaux] », explique Rudi Osman, navré de voir des étudiants victimes de la guerre renvoyés à la case départ.

Sur les campus, la solidarité s’organise

Dans une tribune publiée dans Le Monde, un collectif de présidents d’université et de maîtres de conférence reproche aussi à la France de faillir à sa réputation de terre d’accueil en fermant la porte aux étudiants étrangers arrivés d’Ukraine.

« S’ils y rentrent [dans leur pays d’origine], ils seront prioritaires pour revenir avec un visa étudiant, nous dit-on. Outre que les promesses n’engagent que ceux qui y croient, c’est aussi long et incertain que l’asile : que de temps perdu pour ces quelques milliers de jeunes au parcours déjà ralenti par la pandémie », déplore le collectif, qui estime nécessaire de « continuer à former les étudiants que l’Ukraine a choisi d’accueillir ».

« À vrai dire, le délai d’un mois vise surtout à préparer leur retour dans leur pays d’origine. On leur a dit qu’une fois sur place, ils pourront toujours faire une inscription dans une université française en passant par Campus France »

Rudi Osman, président de l’Union des étudiants exilés

Cette revendication est également portée par des collectifs d’étudiants. Le Poing levé, un groupe d’extrême gauche, a organisé un rassemblement le 14 avril sur la place du Panthéon à Paris pour que le dispositif de protection profite à tous les réfugiés.

« Pour que chaque étudiant qui a fui les bombardements et tente de reconstruire sa vie en France puisse le faire dans de bonnes conditions, il est nécessaire que le gouvernement et les présidences d’universités ouvrent les établissements de l’enseignement supérieur sans distinction de nationalité, et ce de manière gratuite », demande le collectif, qui dénonce le « tri raciste » des réfugiés.

Depuis, certaines universités comme la Sorbonne, Paris Cité et Aix-Marseille ont indiqué qu’elles accepteraient d’accueillir des étudiants de pays tiers qui résidaient en Ukraine.

Cependant, comme le souligne Rudi Osman, « le problème, ce n’est pas l’inscription, mais la protection temporaire, sans quoi les étudiants ne peuvent pas avoir de bourse ni de logement ».

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« C’est une décision politique qu’il faut faire évoluer », plaide dans une conversation avec MEE Pierre Henri, président de l’association France Fraternités, qui  soutient et accompagne les populations précaires.

Selon lui, « la France doit avoir une position plus ouverte et plus pragmatique en acceptant d’accueillir les étudiants, qui pour la plupart parlent déjà français et sont en milieu ou en fin de cursus ».  

Depuis le 25 avril, France Fraternités tient une permanence pour prodiguer aide et conseils aux étudiants étrangers venus d’Ukraine.

Pour sa part, Wassim ne sait toujours pas ce qu’il va faire. « Si je reste, je deviens un sans-papiers et je perdrai définitivement l’occasion de reprendre mes études. Si j’accepte finalement de repartir en Algérie, je sais d’avance que je ne pourrai pas revenir. »