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Voyage annulé de Netanyahou aux Émirats : la Jordanie, bouc émissaire pour dissimuler une bourde

Le Premier ministre s’est servi du royaume pour se sortir de l’embarras, égratignant davantage des relations déjà épineuses entre Israéliens et Jordaniens
Panneau électoral pour le Likoud orné de la photo de son dirigeant, le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou (Reuters)
Par
TEL AVIV, Israël

Un mélange étrange de rencontre annulée entre Benyamin Netanyahou et le dirigeant de facto des Émirats arabes unis, Mohammed ben Zayed, et d’opération chirurgicale pratiquée sur l’épouse du Premier ministre israélien a joué un rôle majeur dans la détérioration des relations entre Israël et la Jordanie.

Jeudi, Netanyahou était supposé se rendre à Abou Dabi depuis Israël via les espaces aériens jordanien et saoudien pour une brève rencontre avec le prince héritier émirati et peut-être le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane.

Il ne s’agissait pas d’une importante mission diplomatique, seulement d’une opération photo que Netanyahou avait pressé ben Zayed d’accepter afin d’accroître ses chances aux élections législatives du 23 mars.

Lors des trois précédentes élections organisées ces deux dernières années en Israël, Netanyahou n’est pas parvenu à former un gouvernement solide. Sondeurs et spécialistes prédisent que la quatrième élection finira probablement par les mêmes résultats peu concluants. Une poignée de main avec le dirigeant des Émirats arabes unis, qui ont normalisé leurs relations avec Israël en septembre, aurait accru son crédit sur le plan diplomatique.

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Mais la veille de la rencontre, Netanyahou s’est retrouvé confronté à deux problèmes.

Sara, son épouse, a eu l’appendicite et le Premier ministre savait qu’il devait rester avec elle à l’hôpital. Toutefois, il ne s’agissait pas simplement du comportement normal attendu de tout couple aimant.

Dans les années 1990, Netanyahou a reconnu avoir eu une relation extraconjugale avec l’une de ses assistantes. Depuis lors, les rumeurs et informations non confirmées abondent en Israël – et celles-ci se sont répandues la semaine dernière dans les médias traditionnels – : le couple aurait signé un contrat assurant à Sara qu’elle aurait son mot à dire dans le travail officiel de son mari. Leur loyal avocat, David Shimron – qui aurait négocié cet accord –, dément cette allégation.

En vertu de cet accord supposé, Sara doit accompagner le Premier ministre s’il passe la nuit à l’étranger en voyage officiel.

Plus important encore, il a été signalé que Netanyahou aurait convenu que sa femme dispose d’un rôle important dans les délibérations en matière de sécurité et de diplomatie et un droit de veto concernant les candidats aux plus hautes fonctions dans le domaine de la sécurité : les directeurs des agences de renseignement (Mossad et Shin Bet) et le chef d’état-major de l’armée.

Qu’un tel contrat écrit existe ou non, il a déjà été prouvé que le directeur du Mossad, Yossi Cohen, est très proche du couple Netanyahou, que certains experts israéliens ont comparé à Nicolae et Elena Ceaușescu en Roumanie.

Quoi qu’il en soit, Benyamin Netanyahou cherchait une excuse pour annuler son voyage à Abou Dabi et être avec sa femme pendant son opération.

L’excuse qu’il a trouvée pour cette annulation soudaine : la Jordanie.

Organisation étrange

Pour compliquer davantage les choses, la logistique du vol était assez étrange.

Au lieu d’affréter un jet auprès d’une compagnie israélienne ou d’un homme d’affaires (comme il l’a déjà fait par le passé) et de décoller de Ben Gourion pour rejoindre Abou Dabi, Netanyahou a demandé à Mohammed ben Zayed de lui envoyer un avion plus luxueux.

Pour des raisons inconnues et difficiles à comprendre, le prince héritier émirati a envoyé l’un de ses jets royaux à Amman, en Jordanie, où il devait attendre l’hélicoptère israélien transportant le Premier ministre israélien pour l’emmener à Abou Dhabi.

Cependant, la nuit précédente, alors que Sara apprenait de ses médecins qu’elle devait subir une opération, le prince héritier Hussein ben Abdallah de Jordanie était supposé visiter et prier à la mosquée al-Aqsa à Jérusalem-Est occupée. Selon le traité de paix de 1994 avec Israël, la Jordanie a un statut spécial en tant que gardien des lieux saints de Jérusalem.

Au lieu d’affréter un jet auprès d’une compagnie israélienne ou d’un homme d’affaires, Netanyahou a demandé à Mohammed ben Zayed de lui envoyer un avion plus luxueux

Cependant, en raison d’un malentendu, une querelle a éclaté entre le service de sécurité jordanien et le Shin Bet concernant des problèmes apparemment triviaux, tels que le nombre de gardes du corps autorisés à porter des armes.

Mais en vérité, cette querelle relevait également d’une question de fierté nationale. En colère et humilié face aux services de sécurité israéliens, le prince héritier a décidé d’annuler la visite. En outre, les autorités jordaniennes ont répliqué en refusant de laisser le jet de ben Zayed emmener le Premier ministre d’Amman à Abou Dhabi.

Netanyahou a sauté sur l’occasion pour rester avec sa femme et annuler la rencontre avec ben Zayed, blâmant la Jordanie. Pourtant, il aurait pu aisément et rapidement affréter un autre avion et se rendre à Abou Dabi via l’espace aérien israélien, la mer Rouge et l’Arabie saoudite en évitant la Jordanie et en rallongeant d’à peine vingt minutes son trajet à l’aller comme au retour.

Par ailleurs, Netanyahou a ordonné la fermeture de l’espace aérien israélien à tous les avions décollant de Jordanie en représailles.

Par chance, les responsables de l’aviation israélienne ont ignoré son ordre, et quelques heures plus tard, Netanyahou s’était calmé.

Ce dernier s’est également opposé à la visite prévue du ministre des Affaires étrangères israélien sortant, Gabi Ashkenazi, à Abou Dabi. En d’autres termes, si on suit le raisonnement du Premier ministre israélien : si je ne vais pas là-bas, personne n’ira.

Relations précaires

Quoi qu’il en soit, la relation déjà précaire entre Israël et la Jordanie en a pâti. Cet incident kafkaïen a des racines bien plus profondes dans le passé.

Ces dernières années, les relations politiques et diplomatiques entre le royaume hachémite et Israël ont plongé à leur plus bas niveau depuis des décennies.

Netanyahou et le roi Abdallah II de Jordanie ne se sont pas rencontrés ni entretenus par téléphone depuis longtemps.

En juillet 2017, un garde du corps du Shin Bet a tué deux citoyens jordaniens qui travaillaient dans son appartement dans le complexe de l’ambassade israélienne d’Amman. Le directeur du Shin Bet Nadav Argaman s’est rendu personnellement en Jordanie, s’est excusé auprès de son homologue et des responsables du Palais, et a obtenu la libération de ce garde du corps.

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Argaman a promis que cette libération serait tenue secrète. Netanyahou a rompu cet accord, s’exprimant publiquement au téléphone avec le garde du corps, lui donnant l’accolade et le saluant comme un héros national.

À peu près au même moment, après que deux membres de la police des frontières gardant une entrée du complexe d’al-Aqsa ont été tués par un citoyen palestinien d’Israël, Netanyahou a ordonné la multiplication des mesures de sécurité et l’installation de détecteurs d’explosifs et de métaux aux portes conduisant au site.

La Jordanie et l’Autorité palestinienne ont protesté, et de grandes manifestations ont eu lieu. Sous la pression d’Argaman, Netanyahou a cédé. Les portiques ont été retirés.

La colère de la Jordanie s’est également manifestée en 2019, lorsque le royaume a refusé de renouveler le prêt sur 25 ans autorisant les fermiers israéliens à cultiver des terres dans la région de l’Arabah, du côté jordanien de la frontière.

Mais plus que tout autre chose, c’est le projet de Netanyahou d’annexer des régions de Cisjordanie occupée l’année dernière qui a tendu leurs relations ; un projet suspendu à la dernière minute par le président américain Donald Trump.

En coulisses, la coopération des services de renseignement et de sécurité reste solide, car ils ont besoin l’un de l’autre dans la bataille contre leurs ennemis communs tels que le Hamas, le groupe État islamique et la Syrie.

Mais publiquement, les relations sont difficiles. Le roi Abdallah et ses principaux conseillers méprisent Netanyahou et le considèrent arrogant, sans-gêne et ingrat. Nombreux sont les Israéliens qui pensent la même chose.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.