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Liban : l’embuscade de Khaldé ravive les tensions sunnites-chiites

Après une attaque meurtrière contre un cortège funèbre du Hezbollah par un clan sunnite, le parti chiite a lancé un ultimatum : soit l’État arrête les coupables, soit il le fera lui-même. L’armée a repris la situation en main. Jusqu’à quand ?
Des Libanais passent à moto devant un véhicule en flammes à la suite d’affrontements dans la région de Khaldé, au sud de la capitale Beyrouth, le 1er août 2021 (AFP/Anwar Amro)
Par Paul Khalifeh à BEYROUTH, Liban

Le chaos sécuritaire tant redouté par les Libanais, déjà meurtris par les effets de l’une des pires crises économiques au monde depuis 1850 (selon la Banque mondiale), s’est manifesté dimanche 1er août. L’incident, déclenché la veille par un acte de vendetta, a rapidement pris la tournure sectaire d’un affrontement entre sunnites et chiites.

Tout a commencé le samedi 31 juillet avec l’assassinat à bout portant, en pleine cérémonie de mariage, d’un membre du Hezbollah chiite, Ali Chibli. Le meurtrier, Ahmad Ghosn, membre d’un clan arabe sunnite, entendait venger la mort de son jeune frère, tué par la victime un an plus tôt. La famille Chibli a toujours nié qu’Ali soit à l’origine de la mort de l’adolescent Hassan Ghosn.

Le lendemain, le cortège funèbre de Chibli est pris sous un feu nourri d’armes automatiques. La fusillade dure deux heures et fait deux morts, des partisans du Hezbollah, et plusieurs blessés.

Ce qui est désormais appelé « l’embuscade de Khaldé » s’est produit dans cette localité à l’entrée sud de Beyrouth, dont les habitants appartiennent à diverses communautés, essentiellement des sunnites, des chiites et des druzes.

Khaldé, le verrou de l’entrée sud de Beyrouth

Khaldé est le bastion de ceux que l’on appelle les « tribus arabes », proches du Courant du futur sunnite (CDF) de l’ancien Premier ministre Saad Hariri, et du Parti socialiste progressiste (PSP) du leader druze Walid Joumblatt.

Ces « tribus » sont en réalité d’origine turkmène et ont été installées dans cette région au milieu du XXesiècle par un chef druze de l’époque, Majid Arslan. La plupart de ses membres n’ont obtenu la nationalité libanaise qu’en 1994, à la faveur d’un décret de naturalisation controversé, adopté par le gouvernement de Rafiq Hariri.

Une autre partie de ces tribus vient du bidonville de la Quarantaine, près du port de Beyrouth, rasé au début de la guerre civile (1975-1990) par les milices chrétiennes.

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La famille Chibli, elle, a pris ses quartiers à Khaldé, où elle a construit des centres commerciaux et des résidences, dans les années 80. 

Khaldé est une localité hautement stratégique. Elle est considérée comme le verrou de l’entrée sud de Beyrouth, et surplombe l’autoroute côtière qui mène vers la partie méridionale du pays, un fief du Hezbollah. Qui contrôle Khaldé a la haute main sur cet axe routier vital.

L’armée libanaise a déployé d’importants renforts, dont des blindés et des unités d’élite, et a menacé de tirer à vue sur toute personne portant une arme. Des échanges de tirs ont eu lieu entre les militaires et des membres des tribus.

Ce n’est pas le premier incident de ce type au Liban ces dernières années. Mais celui-ci intervient dans un contexte de fortes tensions dues à la crise socio-économique qui frappe le Liban depuis octobre 2019, mais aussi à l’approche du premier anniversaire de la double explosion au port de Beyrouth, le 4 août 2020.

Ce n’est pas le premier incident de ce type au Liban ces dernières années. Mais celui-ci intervient dans un contexte de fortes tensions

Le Hezbollah et ses alliés dénoncent une « tentative de politisation » des commémorations de ce drame, qui seront marquées par des manifestations. Des partis et des associations appellent à une forte mobilisation à cette occasion. Les soupçons du Hezbollah viennent du fait que le nom du parti chiite est mêlé à l’explosion du 4 août dans des articles de presse ou des rumeurs qui circulent sur les réseaux sociaux.

C’est donc dans ce contexte particulier que l’incident de Khaldé a eu lieu. Très vite, les réseaux sociaux et des médias se sont emparés de l’affaire pour lui donner la dimension d’un affrontement entre sunnites et chiites.

Une député du CDF, Roula Tabch, est même allée jusqu’à accuser le Hezbollah d’avoir stocké des armes dans l’ambulance qui transportait la dépouille de Ali Chibli. Ses propos, interprétés comme un encouragement au meurtre, ont suscité un vif tollé dans le pays.

Le Hezbollah lance un ultimatum

Le Hezbollah, d’habitude soucieux d’éviter une polarisation sectaire extrême dans le pays, a adopté une position intransigeante en lançant un ultimatum par la bouche de l’un de ses députés : les auteurs de l’embuscade de Khaldé doivent être arrêtés et traduits en justice dans les plus brefs délais.

Le député Hassan Fadlallah, qui est passé en boucle sur plusieurs chaînes de télévision, a délivré le message suivant : si l’État ne joue pas son rôle, le Hezbollah le fera lui-même. « Nous sommes capables d’éradiquer ces gangs de tueurs, qui coupent l’autoroute côtière, en cinq minutes », a-t-il menacé.

L’armée libanaise est déployée dans la région de Khaldé le 1er août 2021 (AFPAnwar Amro)
L’armée libanaise est déployée dans la région de Khaldé le 1er août 2021 (AFPAnwar Amro)

Selon des sources bien informées, une conviction s’est formée chez le commandement du Hezbollah que le parti était « la cible d’un plan visant à l’affaiblir, en l’entraînant dans une fitna [discorde] sunnite-chiite, en tirant profit de la crise socio-économique et du drame du port de Beyrouth. »

Le journaliste Nidal Hamadé, proche du Hezbollah, affirme dans un tweet que « l’objectif des incidents de Khaldé est de séparer [géographiquement] la banlieue sud de Beyrouth et le sud du Liban », deux fiefs de la formation pro-iranienne.

Selon lui, en plus des « tribus arabes », « des Syriens proches de la rébellion, qui ont loué des dizaines d’appartements et se promènent avec leurs armes la nuit, sont chargés de mettre ce plan à exécution ».

Nidal Hamadé croit savoir que « certains de ces Syriens ont été soignés dans des hôpitaux israéliens de blessures contractées en combattant contre l’armée syrienne dans le sud de la Syrie ».

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Un article du site al-Rai al-Youm, appartenant au journaliste palestinien basé à Londres Abdel Bari Atwan, écrit que les incidents de Khaldé « sont les prémices de la deuxième guerre civile libanaise, qui est imminente, entre les sunnites et les chiites ».   

« L’alliance israélo-américano-française ne sera satisfaite qu’après le démantèlement de l’arsenal de missiles balistiques du Hezbollah, qui constitue une menace existentielle pour Israël », ajoute al-Rai al-Youm.

Les détracteurs du Hezbollah l’accusent de vouloir tirer profit des incidents de Khaldé pour sécuriser la route côtière allant de Beyrouth au sud du pays. « La bataille pour la route du sud est ouverte », a tweeté un militant qui prône le fédéralisme au Liban. 

L’ultimatum du Hezbollah a donné ses fruits. Lundi, l’un des chefs des « tribus arabes », Omar Ghosn, un cheikh salafiste responsable de la fermeture de l’autoroute reliant Beyrouth au Liban-Sud, et son fils, ont été arrêtés par les services de renseignement de l’armée libanaise. Un autre suspect avait été appréhendé quelques heures plus tôt.

L’intervention des autorités a éteint l’étincelle. Mais la bombe est toujours présente et son explosion pourrait entraîner le Liban, à tout moment, dans les affres d’un conflit interne dont tous les ingrédients semblent désormais réunis.

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