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Liban : à défaut de réformes, la guerre ou la mise sous tutelle

L’impossibilité de réformes économiques et politiques place le Liban devant deux scénarios : un conflit fratricide ou un placement sous mandat international
Un manifestant libanais se tient devant une barricade en feu lors d’une manifestation contre l’aggravation de la crise économique qui a plongé plus de la moitié de la population dans la pauvreté, dans la ville de Sidon (Saïda), dans le sud du Liban, le 3 mars 2021 (AFP/Mahmoud Zayyat)

Dans tout autre pays frappé par un malheur de la taille de la double explosion du port de Beyrouth, une telle tragédie aurait probablement provoqué un sursaut national, poussé les protagonistes politiques à enterrer la hache de guerre et à panser ensemble les plaies.

Au Liban, il n’en est rien. Presqu’un an après le drame du 4 août 2020 qui a fait 200 morts, plus de 6 500 blessés et détruit une partie de la capitale, l’effondrement se poursuit et le pays est au bord du chaos total.

La production d’électricité est tombée à deux heures par jour en moyenne, les pénuries de carburant, de médicaments et de nombreux produits alimentaires s’aggravent, la chute vertigineuse de la livre face au dollar se poursuit, accentuant l’inflation et détruisant le pouvoir d’achat.

Malgré l’urgence de la situation, les protagonistes politiques ne parviennent toujours pas à former un gouvernement censé mener les réformes structurelles exigées par la communauté internationale pour fournir une aide financière sans laquelle le Liban ne peut se relever, ni même freiner son effondrement.

Les querelles entre le président de la République Michel Aoun et le Premier ministre désigné Saad Hariri portent sur la répartition des sièges et la distribution des portefeuilles au sein du futur cabinet. Des enjeux jugés insignifiants par une large majorité de Libanais face à la dangerosité de la situation et à l’immensité des défis auxquels le pays est confronté.

Une Constitution déficiente, un blocage des institutions

Au-delà de son aspect gouvernemental, la crise est surtout le résultat de lacunes constitutionnelles qui provoquent un blocage institutionnel.

Ces déficiences dans la loi fondamentale sont apparues dès 2005. Depuis cette date, la plupart des échéances n’ont pas lieu dans les délais règlementaires ou dans une ambiance apaisée.

Après le départ du président Émile Lahoud, la première magistrature de l’État est restée vacante durant sept mois avant l’élection de son successeur, Michel Sleiman. À la fin du mandat de ce dernier, il a fallu attendre deux ans et demi avant que Michel Aoun ne soit élu président, le 31 octobre 2016.

« La situation actuelle au Liban ressemble à celle qui prévalait lors de la IVe République, à la différence qu’à l’époque, il n’y avait pas d’ingérence étrangère en France »

- Fayçal Jalloul, analyste politique

Le mandat de la Chambre issue des élections parlementaires de 2009 terminé, la législature a été prorogée à deux reprises.

Ces quinze dernières années, la formation des gouvernements successifs donnait lieu à de longs bras de fer, qui traînaient parfois pendant dix mois.

Entretemps, le pays était secoué par des crises politiques, des attentats, des incidents sécuritaires et des affrontements armés, qui ont fait des centaines de morts et de blessés.

Cette instabilité chronique est due, avant tout, à l’absence, dans les textes, de sorties de secours en temps de crise susceptibles d’offrir une résolution institutionnelle des conflits.

« Le constat premier lorsqu’il s’agit de la Constitution libanaise est celui d’une loi fondamentale qui, contrairement à sa vocation, est source d’interprétations diamétralement opposées, nées parfois de l’ambiguïté du texte ou, plus souvent, de son insuffisance, notamment lorsqu’il s’agit de modalités et de délais », explique à Middle East Eye Ziyad Baroud, ancien ministre de l’Intérieur.

Parmi ces lacunes, l’homme politique et avocat cite, entre autres, le quorum requis pour l’élection du chef de l’État (article 49) ; l’absence de délai pour la formation d’un nouveau gouvernement ; la problématique de la saisine du Conseil supérieur (la Haute Cour) pour juger les présidents et les ministres.  

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Avec des institutions qui ne fonctionnent plus normalement, nous assistons donc à une crise de régime et non pas de gouvernement.

« La Constitution donne le pouvoir aux présidents de la République, du Parlement et du Conseil des ministres », déclare à MEE l’analyste politique Fayçal Jalloul.

« Chacun d’eux pourrait à lui seul empêcher la formation du gouvernement, voire de gouverner. La situation actuelle au Liban ressemble à celle qui prévalait lors de la IVe République, à la différence qu’à l’époque, il n’y avait pas d’ingérence étrangère en France. »

Pour que le Liban survive à cette énième crise, le système a impérativement besoin d’être réformé. Mais les conditions pour une évolution des institutions sont-elles réunies ?

« Le chantier des réformes constitutionnelles est vivement souhaité, mais la question demeure : la classe politique actuelle, qui profite indéniablement du système, serait-elle à même de le réformer ? J’en doute », regrette Ziyad Baroud.

Même scepticisme chez Fayçal Jalloul. « Pour aboutir à une solution durable, il faut un consensus national, chose qui n’est pas possible avec la polarisation entre les formations politico-communautaires », dit-il.

« Toute révision de nos fondamentaux constitutionnels, quand bien même nécessaire voire salutaire, requiert un climat politique stable, des institutions dont la représentativité n’est entachée d’aucun reproche, et un accompagnement de la communauté internationale sans que cet accompagnement ne compromette la ‘’libanité’’ de l’exercice. Donc, en bref, c’est partie remise… », fait remarquer Ziyad Baroud.

Entraînements militaires

Le blocage institutionnel couplé à l’une des pires crises économiques au monde depuis la moitié du XIXe siècle d’après la Banque mondiale fournit, selon de nombreux experts et observateurs, les ingrédients suffisants pour une évolution de la situation vers des schémas de violence.   

« Le risque [de guerre civile] est élevé », s’inquiète Fayçal Jalloul. « La situation actuelle au Liban me fait penser à ce que [le penseur italien Antonio] Gramsci disait de son époque [début XXe] : “Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et, dans ce clair-obscur, surgissent les monstres.’’ J’espère autre chose pour le Liban mais la situation actuelle me fait penser à ça ».

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Ziyad Baroud est moins pessimiste. « Je ne vois pas de guerre civile à l’horizon, malgré la situation explosive », tempère l’ancien ministre, qui cite trois raisons principales : « Ceux qui peuvent faire la guerre n’en veulent pas, et ceux qui en veulent ne peuvent pas ; les Libanais ont largement appris la leçon de ‘’la guerre [pour les] autres’’ [en référence au livre du journaliste Ghassan Tueni] et celle du combat fratricide au coût élevé ; enfin, les ingrédients importés d’une guerre civile ne sont pas – encore – sur le marché ».

Pourtant, les rapports des services de sécurité sont alarmants, confient à MEE des sources informées. La vente d’armes au marché noir a explosé et de nombreuses formations politiques, comme, entre autres, les Forces libanaises (parti chrétien) et le Parti syrien national social (PSNS, laïque pro-syrien et proche du Hezbollah), organisent plus ou moins discrètement des sessions d’entraînements militaires pour leurs partisans.

Si, comme le dit Ziyad Baroud, les plus âgés se souviennent encore « du combat fratricide au coût élevé » qu’a constitué la guerre civile de 1975 à 1990, certains parmi les plus jeunes, qui n’ont pas fait ni connu la guerre, ne rêvent que d’en découdre. Les discours belliqueux sur les réseaux sociaux reflètent leur état d’esprit.

Au stade actuel, la seule garantie pour empêcher le glissement de la crise vers des scénarios violents est l’unité de l’armée libanaise et des services de sécurité.

L’Occident mise sur l’unité de l’armée

Frappée de plein fouet par la crise économique et financière, l’armée n’a cependant plus les moyens de renouveler son matériel, d’entretenir ses équipements, d’acheter des pièces de rechange, voire de nourrir ses soldats. Le salaire mensuel d’un militaire est l’équivalent de 60 dollars.

Dans ce contexte sombre, le soutien apporté à l’institution militaire par la communauté internationale, États-Unis et France en tête, est perçu par certains analystes comme une volonté des Occidentaux d’empêcher la guerre civile.

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« Le démembrement de l’État et l’effondrement institutionnel n’augurent rien de rassurant », souligne l’ex-ministre de l’Intérieur. « C’est la raison pour laquelle on a vu la France s’activer pour appuyer l’armée, par ailleurs fortement soutenue par les Américains. C’est dire l’intérêt pour l’Occident que le Liban ne collapse. Un jour, un diplomate européen m’a dit : nos frontières sont un peu chez vous… »

Le 17 juin, une conférence internationale de soutien à l’armée a été organisée à Paris à l’initiative de la France. Des pays arabes comme le Qatar et l’Irak ont fourni à la troupe des aides diverses, sous forme de rations alimentaires, de carburant pour les véhicules ou de pièces de rechange.

Si le soutien occidental à l’armée rassure une partie des Libanais, d’autres s’en inquiètent et y voient une atteinte à la souveraineté nationale, voire le prélude à un vaste plan visant à placer le Liban sous une forme de tutelle internationale.

Les recommandations d’une mission d’information de l’Assemblée nationale française, le 6 juillet, appelant au déploiement en urgence d’une « task force internationale sous l’égide des Nations unies et de la Banque mondiale afin d’amplifier les actions humanitaires », ont suscité un vif intérêt au Liban.

Trois jours plus tard, les ambassadrices des États-Unis et de la France à Beyrouth, Dorothy Shea et Anne Grillo, ont effectué une visite en Arabie saoudite pour « discuter de la situation au Liban ».

« Le retour du protectorat » ?

Le quotidien Al-Akhbar, proche du Hezbollah, s’est insurgé du fait que les deux diplomates soient chargées de « former le gouvernement libanais », y voyant un retour à l’ère du protectorat. Dans le même article, le journal critique l’attitude « condescendante et humiliante » de l’ambassadeur d’Emmanuel Macron pour la coordination de l’aide internationale pour le Liban, Pierre Duquesne, qui a « brandi sa chaussure à la face du ministre libanais des Finances Ghazi Wazni ».

« C’est dire l’intérêt pour l’Occident que le Liban ne collapse. Un jour, un diplomate européen m’a dit : nos frontières sont un peu chez vous… »

- Ziyad Baroud, ancien ministre de l’Intérieur

Ceux qui, au Liban, plaident pour une mise sous mandat international du pays rappellent que lors de la présence syrienne, entre 1990 et 2005, une relative stabilité politique régnait et les lacunes de la Constitution n’empêchaient pas la tenue des échéances dans les délais, du moment que la puissance tutélaire jouait le rôle d’arbitre entre les différents protagonistes locaux.

Selon une source sûre, un ministre libanais dans le gouvernement de Hassan Diab aurait récemment souhaité devant les membres d’une délégation étrangère « le retour du protectorat ».

Les pays occidentaux semblent être passés à un stade nouveau dans la gestion de la crise libanaise. Ils ne considèrent plus la classe politique traditionnelle, accusée de corruption et d’irresponsabilité, comme leur interlocutrice.

Dorothy Shea et Anne Grillo ont accordé ce privilège aux représentants de la « société civile », qu’elles reçoivent de longues heures durant et encouragent à se fédérer pour présenter un front uni lors des législatives, en mai 2022.

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« Les États-Unis et la France ont en ligne de mire les prochaines législatives, dans l’espoir de modifier les rapports de force politiques dans le pays et asseoir leur influence face à celle du Hezbollah, dont l’affaiblissement reste leur principal objectif », affirme un ancien ministre qui a requis l’anonymat.

« Ils distribuent des aides généreuses à la population à travers des ONG qu’ils financent. C’est une corruption électorale, semblable à celle qui est pratiquée par les partis traditionnels qu’ils prétendent rejeter et qui ont détruit le pays », dénonce la source.

La mise de facto sous tutelle a-t-elle donc commencé par des voies détournées, sans mandat du Conseil de sécurité des Nations unies ? Si une partie de la population l’appelle de ses vœux, une autre y voit une atteinte à la souveraineté et à l’intégrité nationales.

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