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Malmenée au Yémen, l’Arabie saoudite se venge sur le Liban

Après le ministre de l’Information, qui a qualifié d’« absurde » la guerre au Yémen, un autre ministre libanais, celui des Affaires étrangères, s’est attiré ce mardi les critiques de Riyad, dont la colère cache une frustration face au rôle croissant du Hezbollah au Liban et sur la scène régionale
Une affiche représentant le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane accompagné de la phrase « Dieu vous protège » en arabe sur une autoroute dans la ville portuaire de Tripoli, dans le nord du Liban, le 9 novembre 2017 (AFP/Ibrahim Chalhoub)
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BEYROUTH, Liban

Décidément, la formation par Najib Mikati d’un gouvernement après treize mois de vacance n’aura amené qu’un court répit au Liban, frappé depuis deux ans par des crises successives qui ont mis le pays à genou et précipité dans la pauvreté plus de 75 % de la population.

À l’origine de cette nouvelle crise, des propos du ministre de l’Information, Georges Cordahi, qualifiant la guerre au Yémen d’« absurde » et affirmant que les rebelles houthis « n’attaquent personne et ne font que se défendre contre une agression extérieure ».

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Pour de nombreux observateurs, cette opinion, exprimée le 5 août dans le cadre d’une émission de la chaîne qatarie Al Jazeera online un mois avant la formation du gouvernement, ne sont qu’un prétexte. Des personnalités proches de l’Arabie saoudite, comme le leader druze Walid Joumblatt, ont utilisé le même qualificatif en parlant du conflit yéménite sans pour autant s’attirer les foudres des autorités saoudiennes.

Des responsables américains et européens et des journalistes du monde entier ont eu des mots encore plus sévères sans être recadrés par les dirigeants saoudiens.

Ni les précisions du chef de l’État Michel Aoun et du Premier ministre Najib Mikati, assurant que les propos de Georges Cordahi ne reflétaient pas la position officielle du Liban, ni les tweets du ministre affirmant que son intention n’était pas de porter préjudice à l’Arabie saoudite n’ont réussi à désamorcer la crise.

Riyad a jugé la situation assez grave pour rappeler son ambassadeur à Beyrouth, expulser l’ambassadeur du Liban au royaume et suspendre toutes les importations de produits libanais. Trois pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG), les Émirats arabes unis, Bahreïn et le Koweït, ont adopté des mesures diplomatiques similaires sans aller jusqu’à suspendre les échanges commerciaux. Le Qatar et le sultanat d’Oman n’ont pas suivi l’Arabie saoudite.

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« L’escalade brutale à laquelle a procédé Riyad, assortie de mesures de rétorsions immédiates pour des mots prononcés par une personne qui n’occupait aucun poste officiel [à l’époque] sont un fait rare dans les annales des relations diplomatiques entre deux États. La réaction saoudienne est démesurée », commente pour Middle East Eye un ancien ministre libanais des Affaires étrangères.  

Les dirigeants saoudiens ont très vite dévoilé leur objectif par la bouche du ministre des Affaires étrangères. Dans une interview à la chaîne de télévision américaine CNBC le week-end dernier, Fayçal ben Farhane a déclaré : « Nous sommes parvenus à la conclusion que traiter avec le Liban et son gouvernement actuel n’est ni productif ni utile, en raison de la domination continue du Hezbollah sur la scène politique. »

« L’attitude saoudienne aujourd’hui est provoquée par les avancées des Houthis, qui sont en passe de prendre Marib. Ce serait une défaite majeure pour les forces soutenues par la coalition menée par l’Arabie saoudite »

- Un ancien ministre libanais des Affaires étrangères

« Pour nous, l’affaire est plus large que les commentaires d’un seul ministre, et constitue une indication de l’état dans lequel se trouve le Liban », a ajouté le prince saoudien.

L’histoire se répète. Il y a exactement quatre ans, le Premier ministre de l’époque Saad Hariri était convoqué à Riyad, séquestré et forcé à la démission sur ordre du prince héritier Mohammed ben Salmane (MBS). Dans un communiqué lu d’une voix tremblante et hésitante sur la chaîne de télévision à capitaux saoudiens Al Arabiya, M. Hariri taxait le Hezbollah de terrorisme et critiquait les « ingérences de l’Iran dans les affaires internes libanaises ».

On connaît la suite. La séquestration d’un Premier ministre en exercice a provoqué un vif émoi dans le monde et même les plus proches alliés du royaume n’ont pu couvrir un tel acte inédit dans les relations entre deux États. Saad Hariri a été libéré au bout de deux semaines et MBS n’a atteint aucun de ses objectifs.

« L’attitude saoudienne aujourd’hui est provoquée par les avancées des Houthis, qui sont en passe de prendre Marib. Ce serait une défaite majeure pour les forces soutenues par la coalition menée par l’Arabie saoudite », explique l’ancien chef de la diplomatie libanaise. « La colère des Saoudiens est d’autant plus grande que l’Iran a refusé d’exercer des pressions sur les Houthis, conseillant aux dirigeants à Riyad de leur parler directement. »

Les Saoudiens accusent l’Iran et le Hezbollah de soutenir militairement les Houthis. Des sources informées à Beyrouth déclarent que le parti chiite libanais a effectivement envoyé au Yémen des instructeurs qui ont transmis la technologie de fabrication de missiles et de drones et ont aidé à organiser les rebelles, devenus en un court laps de temps une force militaire redoutable.

Le scénario qatari appliqué au Liban ?

Quatre ans après l’épisode Hariri, l’objectif de l’Arabie saoudite est resté le même : pousser le Liban officiel à se désolidariser du Hezbollah. C’est seulement la méthode qui a changé. Aujourd’hui, c’est le scénario de l’asphyxie économique qui est privilégié, comme celui qui a été utilisé pendant trois ans contre le Qatar.

Le journaliste Salim Asmar se demande dans un article publié par le site Post180 si le Liban, frappé par une des pires crises économiques au monde depuis 1850, dispose des mêmes moyens financiers que le Qatar pour résister à un processus d’étouffement économique.

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En comité restreint, le ministre Georges Cordahi exprime la crainte de représailles contre les 120 000 Libanais qui vivent et travaillent en Arabie saoudite. Cette communauté transfère tous les ans entre 800 millions et un milliard de dollars au Liban, une bouffée d’oxygène salutaire qui permet à une partie de la population de résister tant bien que mal aux effets des crises multiples.

« Nous vivons dans la peur d’être expulsés », se plaint Marwan D., un Libanais qui travaille dans le domaine des travaux publics et du bâtiment à Djedda.

L’Arabie saoudite place les Libanais devant une équation risquée. Isoler le Hezbollah, qui est une composante politique essentielle, présente au Parlement et au gouvernement, et jouissant d’un vaste soutien populaire, est le plus court chemin vers la guerre civile.

« Samir Geagea [le chef du parti chrétien des Forces libanaises] s’est porté volontaire pour accomplir cette sale besogne. On a vu le résultat lors des incidents meurtriers du 14 octobre qui ont failli embraser les anciennes lignes de démarcation », soutient une personnalité politique chrétienne qui a requis l’anonymat.

Dans des propos qui lui sont attribués par le journal saoudien Okaz, le ministre libanais des Affaires étrangères, Abdallah Bou Habib, aurait dit que « l’Arabie saoudite impose des conditions impossibles en demandant au gouvernement de réduire le rôle du Hezbollah ».

Le chef de la diplomatie a démenti cette déclaration et annoncé qu’il publierait un communiqué explicatif. Mais le journal est revenu à la charge, affirmant qu’il disposait d’enregistrements prouvant la teneur des propos qu’il a rapportés.

Des sources bien informées révèlent à MEE qu’Abdallah Bou Habib a effectivement eu une discussion à bâtons rompus avec un groupe de journalistes au cours de laquelle il a exprimé sa désapprobation des mesures saoudiennes et ses doutes sur les chances de réussite de la politique d’isolement du Hezbollah.

Les Occidentaux soutiennent Mikati

Les dirigeants libanais sont pris entre le marteau et l’enclume. Un éventuel limogeage de Georges Cordahi risquerait de provoquer la chute du gouvernement Mikati. Les puissances occidentales concernées par le Liban ne le souhaitent pas, car ce cabinet a deux tâches essentielles : négocier avec le Fonds monétaire international (FMI) pour atténuer les effets de l’effondrement économique et, surtout, organiser les élections législatives fin mars 2022.

Or pour les pays occidentaux, la seule façon de modifier les rapports de forces politiques, aujourd’hui en faveur du Hezbollah et de ses alliés, est de leur arracher la majorité au Parlement.

L’Arabie saoudite place les Libanais devant une équation risquée. Isoler le Hezbollah, qui est une composante politique essentielle, présente au Parlement et au gouvernement, et jouissant d’un vaste soutien populaire, est le plus court chemin vers la guerre civile

Najib Mikati a reçu le soutien du secrétaire d’État américain Anthony Blinken, qu’il a rencontré en marge de la COP26 en Grande-Bretagne. Un indicateur que les agendas saoudien et occidental divergent sur l’approche de la situation au Liban.

Fort de cet appui, le Premier ministre rentre ce mercredi au Liban pour tenter de trouver une solution à la crise. Soumis à de fortes pressions, Georges Cordahi n’exclut pas une démission, même s’il est très sensible à la campagne de soutien dont il fait l’objet au nom de la dignité et de la souveraineté nationales, qui a dépassé les frontières du Liban.

Mais en contrepartie d’un départ volontaire, il souhaite, ainsi que ses soutiens politiques, une normalisation complète des relations avec Riyad et l’annulation de toutes les mesures prises par le royaume. L’Arabie saoudite veut, de son côté, que la démission de Cordahi pave la voie à d’autres concessions allant dans le sens de l’affaiblissement du Hezbollah.

Quand bien même il parvenait à trouver une sortie de crise au sujet de l’affaire Cordahi, Najib Mikati pourrait avoir sur les bras un nouveau problème, provoqué par les propos attribués à son ministre des Affaires étrangères.

Les Libanais sont loin d’être sortis de l’auberge.