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Révélations : comment Le Drian et la DGSE ont soutenu Haftar en Libye 

Les dernières déclarations d’Emmanuel Macron contre la Turquie, qui appuie le Gouvernement d’union nationale soutenu par l’ONU, ont rappelé combien la France – notamment le ministre des Affaires étrangères et les renseignements extérieurs – est proche du maréchal aujourd’hui en difficulté
Emmanuel Macron, avec son ministre français des Affaires étrangères Jean-Yves Le Drian, le Premier ministre libyen Fayez al-Sarraj (R) et le maréchal Khalifa Haftar, à La Celle-Saint-Cloud, près de Paris, le 25 juillet 2017 (AFP)

« Les victoires de Khalifa Haftar en Libye doivent vraiment beaucoup aux Français… qui ne le crient pas sur les toits. » La citation est tirée du livre-enquête du journaliste français Jean Guisnel, Histoire secrète de la DGSE (2019).

Parmi les chapitres consacrés aux services secrets français, l’auteur, journaliste au magazine Le Point et spécialiste des questions militaires, détaille l’appui clandestin de Paris au maréchal libyen Khalifa Haftar ainsi que la proximité de ce dernier avec le chef de la diplomatie française Jean-Yves Le Drian.

Pour bien comprendre ce lien et ces appuis, il faut remonter en mai 2014 et au lancement par Haftar de l’opération Dignité (Karama) contre les groupes de combattants islamistes à Benghazi et contre les milices de Misrata.

« Haftar est soutenu par deux pays arabes qui ne le lâcheront plus : l’Égypte et les Émirats arabes unis. Avec la bénédiction tacite de Paris, les armes arrivent en masse, en violation de l’embargo décidé par l’ONU en 2011 », explique Jean Guisnel, qui rappelle que « ce militariste autoritaire et rétrograde est très bien connu de la France depuis des décennies ».

Selon Jean Guisnel, « Sissi est l’homme qui murmure à l’oreille de Le Drian » (AFP)
Selon Jean Guisnel, « Sissi est l’homme qui murmure à l’oreille de Le Drian » (AFP)

« Ancien chef des troupes libyennes qui avaient envahi le Tchad en 1983, l’exécrable tacticien qu’est en réalité Khalifa Haftar avait été fait prisonnier par les Tchadiens – appuyés discrètement mais puissamment par les Français qui leur avaient fourni des missiles antichars Milan – après leur victoire de 1987, à Ouadi Doum », écrit-il, avant d’ajouter : « On ne se réconcilie qu’avec ses ennemis : passant l’éponge sur l’histoire ancienne, la France deviendra le plus solide appui de Khalifa Haftar dans le camp international. »

Quelques mois après le déclenchement de l’opération Dignité, en novembre 2014, le maréchal égyptien Abdel Fattah al-Sissi est reçu par le président François Hollande.

Lors de cette visite, au cours de laquelle Sissi discute contrats d’armements avec les Français, « il pousse dès cette époque pour que Paris prête physiquement main-forte en Libye à Khalifa Haftar. Il n’a pas besoin de trop d’efforts pour convaincre : Sissi est l’homme qui murmure à l’oreille de Le Drian », révèle l’auteur de l’ouvrage.

Les obsessions de Le Drian, alors ministre de la Défense, de Sissi et de Haftar convergent vers la montée des groupes islamistes armés en Libye. Quasi simultanément, la France entame une action clandestine sur le territoire libyen.

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« Citant des témoignages oculaires directs, le chercheur Jalel Harchaoui estime que les premiers éléments de la DGSE [Direction générale de la Sécurité extérieure] sont arrivés à Zintan en novembre 2014, puis en février ou mars 2015 à l’aéroport de Benina, proche de Benghazi. Le 4 décembre 2015, l’Élysée annonce que la France a entamé un mois plus tôt des vols de reconnaissance ISR 16 au-dessus de Syrte, la ville natale de Mouammar Kadhafi, que contrôle Daech », raconte Jean Guisnel.

« Un acteur de ce processus explique : ‘‘On a vu que les islamistes se rapprochaient de Daech. Les finances, les technologies, les émissaires arrivaient du Levant. La Libye allait devenir une extension du califat, voire un califat. Alors on a aidé Haftar dans les grandes villes où les miliciens islamiques étaient les plus actifs : Benghazi, Derna. C’est vrai que la DGSE a eu quelques succès. Elle a soutenu le moral d’Haftar et mis une sacrée raclée aux terroristes !’’ ».

Les forces clandestines de la DGSE en place

Mais au-delà de l’apport militaire secret, Paris soutient aussi Haftar dans son entreprise de sape contre le Gouvernement d’union nationale (GNA). « [Haftar] rejette l’autorité du Gouvernement d’accord national de Fayez al-Sarraj, qui sera installé à Tripoli en mars 2016 sous l’égide de l’ONU. Haftar le considère comme un féal des Frères musulmans et un otage des milices locales. Chez Jean-Yves Le Drian, on pense la même chose en faisant preuve de sévérité pour le processus diplomatique en cours. »

Jean Guisnel cite une source officielle française qui lui confie : « Quand on ne veut rien faire, on fait de la diplomatie. Mais qu’attend-on ? Un gros attentat bien dégueulasse venant de Libye ? Daech s’y installe confortablement, le réveil sera rude. En réalité, il n’y a pas de conscience nationale, pas de jeu national en Libye. On se prépare à des lendemains douloureux. »

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Sur le terrain, apprend-on dans le livre, les forces clandestines de la DGSE sont déjà en place à cette époque. « Discrètement, à dose homéopathique, leur envoi auprès de Khalifa Haftar a été engagé début 2015. Elles sont composées d’éléments du CPIS [Centre parachutiste d’instruction spécialisée, qui forme les agents destinés à opérer en zones de crise] de Perpignan », poursuit le spécialiste.

D’après Guisnel, la présence de soldats français est clairement établie sur la base aérienne de Benina, à une vingtaine de kilomètres de Benghazi.

« Ces hommes ont pour objectif d’établir le contact et d’offrir à l’ANL [Armée nationale libyenne commandée par Khalifa Haftar] un ‘‘soutien technique’’. Nous pouvons ajouter qu’il s’agit de renseignement, d’analyses d’images satellitaires, de tireurs d’élite anti-snipers, de formation. Également d’assurer la protection personnelle de Khalifa Haftar. Et de procéder à des désignations d’objectifs pour des frappes discrètes d’aviations alliées ? Les agents de la DGSE en sont capables. »

Un expert confie à Jean Guisnel que « la DGSE équipe, forme et mentore l’ANL. Sa présence crédibilise le projet politique d’Haftar. La ligne fixée est constante, c’est la lutte antiterroriste. Et la ligne rouge infranchissable, c’est la conquête militaire du pouvoir. Le problème, c’est qu’on ne peut pas faire comme s’il ne l’avait pas franchie, la ligne rouge. »

Les Français aux premières loges

Fin été 2016, avec l’appui efficace des services français, Haftar s’empare du « poumon économique de la Libye, le ‘‘croissant pétrolier’’ », alors qu’un « un lien personnel se noue en France entre Khalifa Haftar et Jean-Yves Le Drian ». La relation entre les deux hommes est assurée par Michel Scarbonchi, qui avait rendu visite à Khadafi avant sa chute.

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Michel Scarbonchi est « l’un de ces hommes d’affaires à l’entregent énergique et aux réseaux étendus qui sillonnent l’Afrique dans tous les sens ». Cet ancien député est le cousin de Bernard Squarcini, ancien directeur central du renseignement intérieur (2008-2012), impliqué dans plusieurs scandales politico-financiers.

Scarbonchi a été invité par la fille de Kadhafi, Aïcha, en août 2011 avec d’autres députés, à Tripoli où ils ont rencontré « notamment Bachir Saleh, l’un des plus proches collaborateurs du guide, bien connu en France pour être au cœur de l’enquête sur l’hypothétique financement libyen de la campagne présidentielle » de Nicolas Sarkozy en 2007.

Autre épisode : la prise de Derna, en juin 2018, qui « est considérée à Paris comme une victoire de la DGSE ». Au nom de « la lutte contre le terrorisme », « entre 35 et 60 clandestins du CPIS y ont participé aux côtés de l’ANL. Au sol, les clandestins français utilisent les moyens les plus puissants dont puisse disposer une force d’infanterie aussi modeste : des mortiers lourds. Bien utilisés, ils peuvent faire de très gros dégâts. Et assurer le gain d’une bataille… »

Et encore, en novembre 2018, « alors même que se tenait à Palerme un nouveau sommet visant officiellement à réconcilier les factions libyennes, les Français assistent aux premières loges aux opérations de l’ANL visant à conquérir la province sud du Fezzan. Le succès est au rendez-vous : en février 2019, le Fezzan est conquis avec deux effets principaux : les champs pétroliers de Sharara et El-Feel tombent dans l’escarcelle de Khalifa Haftar ; quant aux Français, ils estiment, sans doute un peu présomptueux, avoir coupé la relation entre les bases arrière djihadistes du Sud libyen, qui soutiennent les groupes opérant au Sahel. »

Khalifa Haftar parade à Benghazi, le 7 mai 2018 (AFP)
Khalifa Haftar parade à Benghazi, le 7 mai 2018 (AFP)

L’auteur de l’Histoire secrète de la DGSE cite encore le chercheur Jalel Harchaoui : « Dès que la France l’aide, il [Haftar] fait des progrès politiques. À Paris, on prétend que le soutien va des deux côtés en Libye, vers le gouvernement de Tripoli et vers Haftar. Ce n’est pas exact, seul Haftar est soutenu ! En mai 2016, quand les milices de Misrata attaquent Daech à Syrte, les Britanniques, les Italiens et les Américains les soutiennent. Pas la France… Quand ce n’est pas Haftar qui attaque, elle est absente. La France est alignée sur ses positions. Il y a à Paris une antipathie pour l’islam politique, y compris celui des Frères musulmans modérés, soutenus par le duo turco-qatari, dont Fayez al-Sarraj s’accommode. Ce qui compte, c’est d’en finir avec le pluralisme. Sissi et Mohammed ben Zayed n’en veulent pas. Paris non plus. »

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Pour Jean Guisnel, Jean-Yves Le Drian veut « aider le très dur Haftar à émerger en tant qu’homme fort. C’est la tradition de la Françafrique ».

« La relation de la France avec Haftar n’est pas unique. Bien des démocraties ont fait défendre leurs intérêts par des partenaires peu recommandables », lit-on dans la conclusion de ce chapitre consacré à la Libye. « Évoquant le dictateur nicaraguayen Anastasio Somoza, fidèle allié de Washington, le président Franklin Roosevelt n’avait-il pas déclaré : ‘‘C’est peut-être un fils de pute, mais c’est notre fils de pute !’’. »