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Maroc : pris au piège de la normalisation avec Israël, le PJD ne séduit plus

Réélu à la tête du PJD après la débâcle électorale de 2021, Abdelilah Benkirane tente de reconquérir l’électoral du parti islamiste en misant sur deux valeurs sûres : la cause palestinienne et des mœurs. Sans succès
Abdelilah Benkirane prononce un discours aux militants de son parti, le PJD, le 10 juin 2023 (capture d’écran/Facebook @Benkiranab)
Abdelilah Benkirane prononce un discours aux militants de son parti, le PJD, le 10 juin 2023 (capture d’écran/Facebook @Benkiranab)

Vêtu d’une djellaba blanche, la voix faible et la mine fatiguée, Abdelilah Benkirane, 69 ans, s’est adressé le 10 juin aux membres de son parti pour fustiger son adversaire du moment : le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi, qui porte la réforme du code pénal et celle de la Moudawana (code du statut personnel) visant notamment à dépénaliser les relations sexuelles hors mariage et à criminaliser le mariage des mineures.

« Je n’ai rien contre lui personnellement mais je constate qu’il ne pose que des problèmes », a lancé le secrétaire général du Parti de la justice et du développement (PJD), appelant le ministre à démissionner. Et d’embrayer sans transition sur le sujet de la normalisation des relations avec Israël, « qui tue et violente nos frères chez eux sous nos yeux ».

« L’État a ses propres calculs et ses circonstances et nous ne condamnons pas notre État, […] mais je ne crois pas que le peuple marocain ne renoncera jamais à ses frères palestiniens », a poursuivi Benkirane.

Ce dernier a été recadré trois mois plus tôt par le cabinet royal en réaction un communiqué du PJD accusant le ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, de « défendre l’entité sioniste ».

Alors que la majorité des partis ont réagi à la décision d’Israël de reconnaître la souveraineté du royaume sur le Sahara occidental, le PJD s’est muré dans le silence. Le 20 juillet, son secrétaire général a enjoint dans un communiqué aux militants et aux responsables de sa formation politique de ne faire aucune déclaration sur la lettre « du Premier ministre de l’entité sioniste ».

« L’ADN du parti n’a pas changé »

Le 18 juin, à l’occasion d’une autre réunion au sein du parti de la lampe, Benkirane n’a pas manqué de fustiger une nouvelle fois le projet de réforme de la Moudawana et de relancer le débat autour de la dépénalisation des relations sexuelles en dehors du mariage.

« Certains veulent interdire le mariage des mineures, même à 17 ans ou à 18 ans. Que dire alors de nos mères, qui se sont mariées avant cet âge-là ? Était-ce de la pédophilie ? », a-t-il fait mine de s’interroger devant une assemblée sans contradicteurs.

« D’un côté, ils [les militants en faveur des libertés individuelles] veulent légaliser les relations sexuelles en dehors du mariage et, de l’autre, interdire le mariage à ceux qui veulent le faire dans le cadre de la charia », a continué le chef de la formation islamiste.

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Et il a attaqué au passage un « film de Ayouch » qui « a déclaré vouloir rendre les Marocains homosexuels », en faisant référence au film Le Bleu du caftan de Maryam Touzani, épouse du réalisateur Nabil Ayouch.

Systématiquement filmées et diffusées sur les réseaux sociaux, les interventions de cette figure tutélaire du PJD obéissent à une stratégie bien rôdée, pensée dans le but de remobiliser les membres et les sympathisants du parti.

Laminé aux élections législatives de 2021, passant de 125 à 13 députés, le parti de la lampe mise sur les valeurs sûres, en particulier les mœurs et la cause palestinienne.

« Au-delà des polémiques actuelles sur ces sujets, Benkirane veut montrer aux membres du PJD et à ses sympathisants que, malgré tout, l’ADN du parti n’a pas changé et qu’il est possible de regagner la confiance des électeurs. Surtout que les autres partis conservateurs sont absents de ces débats », confie à Middle East Eye un membre influent de la formation politique, classée huitième aux élections de septembre 2021 au terme de deux mandats à la tête du gouvernement.

Car ces thèmes chers au PJD avaient bien montré leur efficacité par le passé.

En 2000, le parti avait contribué à mobiliser quelque 500 000 personnes contre le Plan d’intégration de la femme au développement, élaboré par le gouvernement El Youssoufi, qui avait dû plier sous la pression avant que Mohammed VI s’est emparé de la réforme – qui donnera lieu à l’actuelle Moudawana.

« Il est difficile de mobiliser les gens autour de la cause palestinienne alors que c’est notre gouvernement, sous Saâdeddine El Othmani, qui a signé l’accord de normalisation »

- Un ancien membre du parti

En novembre 2001, peu après la fermeture du bureau de liaison israélien à Rabat consécutive au déclenchement de la seconde Intifada, le parti avait déposé également la première proposition de loi visant à empêcher « la normalisation des relations commerciales entre des sociétés marocaines et israéliennes » et à « interdire à toute nouvelle société d’établir des liens avec [Israël] ».

« Les prises de positions n’étaient pas guidées que par des intérêts électoralistes, les membres du parti en étaient réellement convaincus », commente la même source à MEE.

Toujours est-il que PJD s’est imposé, aux élections de 2002, soit quatre ans après sa création, comme la troisième force politique et première force d’opposition du pays avec 42 sièges (contre 9 en 1997).

En vingt ans, la donne a toutefois changé pour le parti islamiste.

« Il est difficile de mobiliser les gens autour de la cause palestinienne alors que c’est notre gouvernement, sous Saâdeddine El Othmani [chef du gouvernement de 2017 à 2021], qui a signé l’accord de normalisation », regrette un ancien responsable du PJD.

Alors qu’El Othmani avait publiquement exprimé son rejet de toute normalisation – il s’était notamment engagé à « défendre les droits des Palestiniens et les droits des Maqdessis [habitants de Jérusalem] et le caractère arabe et musulman de [Jérusalem] » au mois d’août – il s’était retrouvé contraint à signer l’accord négocié avec les États-Unis et Israël.

Le test des élections partielles

D’habitude peu amène envers El Othmani, Abdelilah Benkirane avait cette fois volé à son secours, et le lendemain de la signature de l’accord, appelé ses troupes à ne pas « laisser tomber l’État dans un moment critique ».

« Il y avait déjà des tensions au sein du parti à cause de la place de la langue arabe à l’école [une loi votée sous le mandat de Saâdeddine El Othmani en 2019, malgré la colère des militants du parti, prévoyait l’enseignement de certaines matières en français] ou de la légalisation de l’usage thérapeutique du cannabis [Abdelilah Benkirane avait menacé en mars 2021 de geler sa qualité de membre du parti si le secrétariat général adoptait le projet de loi sur la légalisation du cannabis thérapeutique] mais c’est bien la normalisation avec Israël qui a porté un coup fatal au parti », poursuit la même source.

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La colère a été telle que le Mouvement unicité et réforme (MUR), aile de prédication du PJD et véritable machine de mobilisation électorale, s’est abstenu de donner une consigne de vote en faveur du parti en 2021.

Près de deux ans après son retour à la tête du parti, Abdelilah Benkirane, qui a porté son parti à la tête des élections en 2011 et en 2016, n’a pas réussi à remobiliser ses troupes.

Preuve en est sa récente défaite aux élections partielles de 2022, notamment à Al Hoceima (nord) et à Meknès (nord), deux importantes circonscriptions où le PJD s’est incliné face au parti du Rassemblement national des indépendants (RNI, libéral) de son adversaire Aziz Akhannouch. Le PJD avait fait campagne en 2022 sur le thème de l’intégrité mais les raisons qui ont produit son effondrement en 2021 étaient les mêmes en 2022 (et ce n’est pas propre à la révolte dans le Rif) : son électorat classique fait moins confiance à ses discours.

Autre signe de démobilisation : alors qu’il comptait 40 000 adhérents auparavant, le parti de la lampe n’en compte plus aujourd’hui que 13 000. De quoi alarmer le secrétaire général, qui leur a demandé, le 18 juin, de redoubler d’efforts pour redresser le parti.

« Ce n’est pas un jeu. Après avoir dirigé votre mouvement, votre parti et le gouvernement, j’estime avoir rempli ma mission. Je suis arrivé à un âge où je peux me retirer. Et si je suis à nouveau à la tête du parti, c’est parce que vous me l’aviez demandé et, ne faisant pas les choses à moitié, je fais mon travail comme il se doit. C’est à vous de faire votre travail », a-t-il ordonné aux militants.

« Ce n’est pas parce que nous avons perdu les élections de 2021 que nous devons baisser les armes. Notre responsabilité est au contraire plus grande car nous nous ne sommes pas aux affaires et certains de ceux qui sont aux affaires n’ont pas le niveau de cette responsabilité », a-t-il poursuivi.

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